Al-Ahram Hebdo, Enquête | Le gâteau de la discorde
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Enquête

Aides aux exportations . Le prochain budget de l’Etat leur réserve une importante somme, mais ces subventions publiques sont jugées mal distribuées ou insuffisantes par les petits producteurs. De quoi déclencher une polémique sur l’objectivité du soutien apporté.

Le gâteau de la discorde

Deux milliards de L.E. C’est le montant consacré au Fonds de développement des exportations, selon le projet de loi du budget 2008-2009. Il s’agit d’un fonds de soutien aux exportations d’industries prometteuses confrontées à une situation difficile. L’aide maximale ne peut dépasser 10 % de leur chiffre d’exportation, et elle concerne essentiellement 3 secteurs : le prêt-à-porter, les produits alimentaires et l’agriculture qui s’emparent de 50 %. 26 autres secteurs se partagent le reste.

Mais la semaine dernière, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Rachid Mohamad Rachid, a déclaré vouloir soutenir, pour une période de 6 ans, une nouvelle industrie de matières de construction, celle des matières d’isolation. Et ce, pour améliorer davantage la compétitivité des exportations égyptiennes. Mais l’objectif est-il en cours de réalisation ?

Les chiffres officiels le confirment. Les exportations des secteurs soutenus par le fonds sont passées de 1,3 milliard de dollars en 2002/03 à 12 milliards de dollars en 2007/08. Selon le ministère du Commerce et de l’Industrie, cela s’explique par les 29 secteurs ayant profité du soutien. Citons à titre d’exemple les exportations de produits agricoles qui ont atteint 1,1 milliard de dollars en 2007, contre 368 millions de dollars en 2002. « L’Egypte a fait le choix du commerce libre. Donc, les exportations sont devenues parmi les éléments principaux de la relance de l’économie », explique Chérif Al-Maghrabi, président du Conseil de l’exportation des denrées agricoles. Et d’ajouter que c’est ainsi que le Fonds pour le développement des exportations est devenu une nécessité. « Il nous permet de créer une présence internationale, notamment avant la libéralisation complète du marché. Parlons de l’agriculture : l’offre dépasse actuellement la demande. Il nous faut exporter une bonne partie de cette production pour alléger la pression sur les agriculteurs et maintenir l’équilibre des prix. Et pour exporter nos produits, leur qualité doit être améliorée et diversifiée pour se créer une place internationale ? », explique-t-il en assurant que les exportations agricoles ont enregistré une hausse de 90 % depuis la création du fonds en 2002, ce qui a multiplié les capacités d’investissements de ces entreprises exportatrices. « Les soutiens perçus se traduisent donc en investissements supplémentaires », estime Al-Maghrabi.

Choix des bénéficiaires

Mais si ce fonds consiste à relancer les exportations, il suscite aussi une forte opposition en raison des sommes qui lui sont consacrées et surtout du choix des bénéficiaires, pour la plupart des grandes industries déjà exportatrices. Selon une étude effectuée par Abdel-Fattah Al-Guébali, directeur de l’unité économique du Centre des études stratégiques d’Al-Ahram, subventionner les exportations comme cela est fait actuellement implique une forte discrimination touchant les plus faibles. « Les exportations ne doivent pas figurer sur la liste des subventions. Elles ne sont pas une priorité. Les grands producteurs profitent déjà d’un bon nombre de privilèges : terrain gratuit, énergie subventionnée, employés sous-payés d’après les normes mondiales. Ils n’ont donc pas besoin de subventions supplémentaires », explique-t-il. Pour lui, il vaut mieux favoriser le consommateur qui croule sous les dépenses de son quotidien. Pire, ce programme porte également atteinte à d’autres industries, comme celle de la filature et du textile. « Le gouvernement a accordé des subventions de 8 % à cette industrie en 2002. En même temps, il a réduit les tarifs douaniers imposés sur cette industrie de 12 à 5 % en 2004. Et c’est ainsi que les importations sont devenues beaucoup moins chères que les produits locaux. N’est-ce donc pas de l’argent jeté par la fenêtre ? ». Avis partagé par Mohamad, petit exportateur : « le fonds soutient des industries traditionnelles qui existent déjà sur les marchés internationaux comme les oranges. Il aurait fallu tenter de s’introduire sur de nouveaux marchés extérieurs ». Ce qui mène à des dérives puisque quelques petits exportateurs du secteur du prêt-à-porter ont présenté des factures falsifiées pour obtenir un soutien du fonds. Avant d’être mis en prison.

C’est pourtant le prêt-à-porter, les produits alimentaires et l’agriculture qui décrochent seuls presque la moitié du budget du fonds avec 26 %, 17 % et 14 % successivement. Dans chacun de ces secteurs, 5 ou 6 entreprises s’emparent de la grande part de la somme allouée, et les autres se partagent les miettes. Dans le secteur du prêt-à-porter, pour ne citer que lui, 350 entreprises profitent du programme et 5 seulement reçoivent 90 % du soutien. Mohamad Ragui, président du Fonds pour le développement des exportations, réfute ces accusations, car des mécanismes empêchent les abus des exportateurs. « Chaque exportateur doit présenter un certificat indiquant ses exportations, en valeur et en quantité, une copie de la facture commerciale, un historique bancaire révélant la valeur des produits exportés. De même, chaque exportateur bénéficiant du soutien du fonds doit réaliser un certain taux de croissance dans ses exportations, sous peine d’être privé de soutien. Et quand l’entreprise commence à se redresser, le fonds cesse de verser les subventions », explique Ragui. Il admet qu’un petit nombre d’entreprises s’emparent de 90 % des sommes allouées au prêt-à-porter et des produits alimentaires, mais nie toute accusation de manque de transparence. « D’habitude, ce sont les grandes entités qui exportent le plus. Comment accorder des subventions à des entreprises qui n’exportent pas ? », dit-il. De même, il s’attaque aux exportateurs disant ne pas recevoir de subventions malgré leur dépôt de dossier. « Le fonds ne peut refuser une subvention aux entreprises qui exportent, surtout si leur dossier est bon. Et pourquoi refuser une subvention si je possède un surplus de 500 millions de dollars à ce jour ? », se défend Ragui.

En somme, malgré les déclarations des responsables, les concernés maintiennent les accusations. Un ex-responsable gouvernemental assure même avoir assisté à un versement de pots-de-vin pour faire accepter de faux documents. La vérité reste encore à trouver .

Névine Kamel

Les fonds consacrés au soutien de l’exportation sont passés de 500 millions de L.E. en 2002/03 à 2 milliards de L.E. en 2008/09. Mais cette évolution ne s’est pas traduite par un nombre accru de bénéficiaires. Car près d’une vingtaine d’entreprises se partagent la moitié de ces sommes, alors qu’environ 1 millier d’autres se partagent le reste.

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4 questions à

Tareq Tewfiq,
président de la Chambre des produits alimentaires auprès de l’Union des industries et PDG de Farm Frites.

« Ce soutien n’est pas un luxe, c’est plutôt un droit dont on a déjà payé le prix »

Al-Ahram Hebdo : Que pensez-vous de l’action du Fonds de développement de l’exportation ?

Tareq Tewfiq : La présence d’un fonds pour soutenir les exportations n’est pas une invention égyptienne. Cette expérience a déjà été appliquée dans plusieurs pays et leur a permis de se faire une place sur les marchés extérieurs. Il est temps de subventionner la production au lieu de continuer à subventionner la consommation. Subventionner une industrie veut dire ouvrir de nouveaux marchés, relancer l’industrie et l’investissement et le plus important engendrer un grand nombre d’emplois. Il suffit de noter que les exportations des produits alimentaires ont été multipliées de plus de 20 fois de 2002 à 2007, passant de 60 millions de dollars à 1,3 milliard. Leurs investissements ont atteint en 2007 8 milliards de L.E. De nouvelles industries ont réussi à exporter, notamment l’industrie du mobilier, qui a pu cette année pour la première fois exporter pour un total de 2 millions de dollars, et les produits d’ingénierie plus de 2 milliards de dollars. N’est-ce pas un succès ?

— Mais les producteurs reçoivent déjà bon nombre de privilèges et on avance qu’ils ne méritent pas ces subventions prises sur la part du consommateur égyptien ...

— Ce n’est pas vrai. Premièrement, ce soutien n’est pas un don de la part du gouvernement. En revanche, c’est une petite récompense pour compenser les fardeaux qu’assument les exportateurs. Nous payons par exemple une taxe sur les ventes des produits. Nous assumons les frais de transport et d’infrastructure. Les pertes subies par les produits agricoles, nous en assumons le coût. Ce soutien n’est pas un luxe, c’est plutôt un droit dont on a déjà payé le prix. Et nous le rendons à travers les impôts que nous payons et les devises étrangères que nous injectons sur le marché. En somme, cela ne représente que 2 milliards de L.E. Le gouvernement consacre par exemple aux subventions du pain 17 milliards de L.E.

— Mais le secteur industriel reçoit déjà de nombreux avantages comme l’énergie subventionnée, les terrains gratuits ...

— Ecoutez, il existe deux genres de subventions : productives et consommatrices. L’Etat dépense des milliards chaque année pour le pain et l’énergie entre autres, mais sans contrepartie. Par contre, les subventions accordées à l’industrie ont apporté des fruits. Le secteur de l’alimentaire a reçu dès le début du programme quelque 800 millions de L.E. et engendré des investissements qui dépassent les 10 milliards de L.E., ainsi que l’embauche de milliers de personnes.

— Il est dit que seule une petite dizaine d’entreprises profitent de 90 % des subventions et que malheureusement elles en profitent pour multiplier les profits et non accroître la compétitivité. Qu’en dites-vous ?

— Ce n’est pas vrai. Le fonds a permis d’accroître le nombre d’exportateurs. Parlons de mon secteur, les produits alimentaires, il est vrai qu’au début, une dizaine d’entreprises recevaient des subventions. Mais aujourd’hui, 250 en profitent et une centaine d’entre elles exportent davantage. 40 % des entreprises de produits alimentaires engendrent 70 % d’exportations. De même, il est faux de dire que les entreprises utilisent le fonds pour multiplier leurs profits. Ce fonds m’a encouragé à m’introduire sur de nouveaux marchés très importants comme ceux d’Amérique du nord et d’Afrique de Sud. Il suffit de noter qu’au début Farm Frites exportait seulement dans 15 pays contre 40 aujourd’hui. J’ai des chiffres pour étayer ces propos, ceux qui les contestent n’ont pas de preuves. S’ils en ont, qu’ils les présentent .

Propos recueillis par N. K.

 




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