Cinéma .
La Politique et Dieu, documentaire du Français
Abraham Ségal,
récemment projeté au CFCC, brasse sans colère les
contours du fondamentalisme appuyé sur la religion.
Entretien.
« Mon film n’est pas fait pour rassurer »
Al-Ahram
Hebdo : Jérusalem occupe une place centrale dans votre film,
et vous semblez très critique à l’égard du fondamentalisme
sioniste ...
Abraham Ségal :
Comme je suis d’origine juive, je suis plus sensible aux
aberrations israéliennes. Je conteste ce que configure
Israël, un Etat qui en opprime et occupe un autre. Je
désapprouve l’utilisation de la religion pour multiplier les
colonies juives sur les terres palestiniennes. Dans le film,
parlant de Jérusalem, un fondamentaliste sioniste dit : « Je
suis prêt à me tuer et tuer les autres pour conserver ce
bout de terre sacrée ». La question de l’appropriation du
sacré occupe une place essentielle dans mon travail. A
partir du moment où l’on se bat pour accaparer un lieu, ou
s’emparer d’un rocher, excluant les autres, les conflits et
les guerres guettent. Le fondamentalisme sioniste est
révolutionnaire. C’est une tension qui travaille la religion
au mépris des aspirations des autres. Il ne résiste pas à la
radicalité religieuse. L’attachement à un lieu ne doit pas
être mortifère. Ma démarche consiste à pousser les murs
politiques et à construire des ponts pour rapprocher les
gens. Nous devons agir ensemble pour nous rapprocher. Chacun
doit balayer devant la porte de sa communauté. C’est un
effort d’humanisme et de lucidité.
— Votre film s’attaque aussi aux fondamentalismes de tous
bords. Quelle a été votre démarche ?
— Dans mon film, je montre différents personnages
représentatifs du fondamentalisme : clergé, enseignants,
fidèles ou encore hommes politiques, mettant en exergue leur
endoctrinement.
La poussée du fondamentalisme tous azimuts va de pair avec
l’uniformisation des discours. Les fondamentalistes
interprètent les Textes comme ça les arrange pour ne pas
faire place aux autres. Ils fouillent les textes pour
conférer une légitimité à leurs actes. Certains s’empêchent
de penser et leur délèguent la responsabilité de leur dicter
leur conduite. C’est catastrophique, car cela s’oppose
nettement à l’évolution de la pensée critique de l’homme.
Par une prétendue parfaite connaissance des Textes, les
fondamentalistes se sentent débarrassés de leurs opposants
qui peuvent leur faire de l’ombre, ou venir briser leur bel
édifice d’uniformité. Or, mon film les met en état de
questionnement, de vacillement, d’intranquillité.
Il y a beaucoup de gens, la majorité même qui n’aime pas
avoir peur de penser et de comprendre en dehors de tout
discours aliénant. Mon film n’est pas fait pour rassurer.
— Mais les tenants de ce fondamentalisme ont recours à
l’idée du retour aux fondements. Etes-vous contre ce retour
également ?
— Le retour aux fondements est une manière de se pencher sur
les Textes sacrés, les prendre pour référence et réfléchir
sur les questions de la vie courante, car la religion
n’apporte pas des solutions à tout. Elle ouvre simplement la
voie à la réflexion et la méditation. La foi est quelque
chose que l’on recherche et que l’on conquiert.
— Et qu’en est-il du fondamentalisme musulman ?
— Je ne critique pas trop ou pas assez le fondamentalisme
musulman, mais je pense qu’il faudrait distinguer entre
spiritualité et victimisation. Dire on est plus dans la
vérité en étant plus victime confère au martyr une valeur
religieuse. Or, la spiritualité est toute autre. Dans la
spiritualité soufie, l’idée du martyr est évacuée, car les
choses se jouent au-delà de la mort.
— L’absence d’un projet de société basé sur la justice dans
cette mondialisation irrationnelle n’est-elle pas
responsable de la poussée des fondamentalismes ?
— Il est certain que les fondamentalismes poussent sur le
terrain de la défaillance des systèmes politiques et des
misères économiques. Je reconnais que face aux injustices,
naît le repli d’une communauté dans la religion où elle
croit détenir la vérité. Je suis favorable à la conception
et la mise en place d’un projet de société humain et juste
pour réunir les hommes à condition qu’il respecte leur
diversité et leurs différences. Tous les gens ne sont pas
pareils, sans contradictions. Les oppositions doivent
pouvoir exister sans devenir pour autant meurtrières.
L’autre ne doit pas me ressembler pour qu’on s’entende. A la
base, l’attirance entre un homme et une femme est celle de
l’autre différent de soi. Il ne s’agit pas de fuir devant
les différences mais de vivre ensemble, de penser notre
monde.
— Comment votre film a-t-il été financé et à quel public
s’adresse-t-il ?
— Il a été financé par une chaîne de télévision française et
s’adresse en premier lieu au public local. Mais, il est
initialement conçu pour être destiné à tout public. Il vient
développer une recherche que je mène depuis tant d’années
sur la question de l’appropriation de l’espace sacré. Je
vous avoue que je fus séduit par les réactions du public
égyptien qui fait preuve de maturité. Ses remarques
pertinentes inspireront mes prochains
projets .
Propos recueillis par Amina
Hassan