Tchad .
Avec l’entrée au gouvernement de quatre opposants, le
président Déby réduit la tension
politique, mais divise aussi l’opposition.
Déby
joue l’ouverture
Sous la pression diplomatique de la communauté
internationale, mais aussi militaire de la rébellion, le
président tchadien Idriss
Déby a opté pour l’ouverture
politique en direction de ses adversaires. Il a ainsi fait
entrer quatre adversaires politiques dans son nouveau
gouvernement, confiant même à deux opposants de premier plan
les portefeuilles de la Défense et de la Justice, une
concession de taille à ses détracteurs.
Déby,
qui a failli être renversé début février par des rebelles
qui ont attaqué N’Djamena et le palais présidentiel, est
l’objet de pressions intérieures et extérieures visant à lui
faire desserrer son emprise sur l’ex-colonie française. Il y
a quelques jours, il a nommé premier ministre un diplomate
de carrière, Youssouf Saleh Abbas, un ex-rebelle rallié au
président Déby dont il était devenu le conseiller
diplomatique. Et par un décret présidentiel, Déby a mis en
place, le 24 avril, un nouveau cabinet comprenant quatre
membres de la Coordination des partis politiques pour la
défense de la Constitution (CPDC), qui regroupe ses
principaux adversaires politiques non armés.
La plus grande surprise a été la nomination au poste de
ministre de la Défense de Wadal Abdelkader Kamougué, général
de gendarmerie en retraite et figure notoire de
l’opposition. Sudiste, Kamougué a été l’un des artisans du
coup de force par lequel fut évincé le premier président du
Tchad, François Tombalbaye. Kamougué est un homme politique
expérimenté qui a aussi été le premier chef de gouvernement
de Déby après l’arrivée de ce dernier au pouvoir lors d’un
soulèvement parti de l’Est en 1990. Très respecté, il a
ensuite formé un parti d’opposition avant de devenir député.
Les autres membres de la CPDC intégrés au cabinet sont le
ministre de la Justice Jean Bawoyeu Alingué, le ministre de
l’Agriculture Naimbaye Lossimian et le ministre de
l’Aménagement du territoire Hamid Mahamat Dahlob.
L’opposition tchadienne, dont la plus grande partie a
boycotté l’élection qui a valu à Déby un troisième mandat en
2006, a bien accueilli les nouvelles nominations, qui
découlent d’un accord signé l’an dernier par lequel le
président s’engageait à rechercher un consensus politique. «
Nous nous attendions même à ce que le premier ministre soit
de nos rangs. Toutefois, la nomination de Youssouf Saleh
Abbas n’est pas mauvaise. Avec sa nomination, et notre
entrée, nous espérons que de grandes réformes vont être
opérées pour tirer le Tchad vers le haut », a dit Dahlob,
également porte-parole de la CPDC.
Avec l’entrée au gouvernement de quatre opposants, le
président Idriss Déby amorce une « ouverture » réclamée par
la communauté internationale pour restaurer la paix, mais
aussi divise une opposition auparavant unie depuis la «
disparition » d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Après un dialogue
réussi entre le pouvoir et l’opposition, qui avait permis la
signature, le 13 août 2007, d’un accord censé aboutir à des
élections démocratiques en 2009, tout contact avait été
rompu après l’attaque rebelle ratée des 2 et 3 février à
N’Djamena. A l’issue de ce raid, qui a failli faire tomber
Idriss Déby, trois opposants ont été arrêtés, selon des
témoignages concordants, par les services de sécurité
tchadiens. Deux d’entre eux ont, depuis, recouvré la
liberté, mais le troisième, le porte-parole de la CPDC Ibni
Oumar Mahamat Saleh, est toujours porté « disparu ».
Jusqu’ici, la CPDC faisait de sa « libération immédiate et
inconditionnelle » un préalable à toute reprise du dialogue,
notamment au sein du comité de suivi de l’accord du 13 août.
Nombre d’opposants estiment toutefois, sous couvert de
l’anonymat, qu’Ibni Oumar est décédé.
« En entrant au gouvernement, ils semblent avoir fait son
deuil », souligne un observateur qui a requis l’anonymat. «
Nous ne faisons pas le deuil de notre collègue, nous n’avons
pas mis de côté notre revendication le concernant »,
proteste le nouveau ministre de la Défense. Mais déjà, des
voix discordantes se font entendre au sein de l’opposition,
à commencer par celle du parti de l’opposant « disparu »,
qui « regrette » l’entrée au gouvernement « alors que nous
sommes toujours sans nouvelles d’Ibni ». « Ils vont au
gouvernement à titre personnel, à leurs risques et périls »,
renchérit un autre responsable de la CPDC, Salibou Garba,
évoquant des « débauchages individuels ». « La CPDC en tant
que telle n’est pas au gouvernement ». Selon lui, « Déby
essaye de diviser la CPDC, et c’est de bonne guerre ».
Plusieurs opposants redoutent enfin que ces ministres
n’aient guère d’influence au sein d’un gouvernement dominé
par des proches du chef de l’Etat, comme le titulaire des
Infrastructures Adoum
Younousmi, son collègue de
l’Intérieur Ahmat
Mahamat
Bachir ou encore l’ex-directeur du cabinet
présidentiel Mahamat
Hissène, nommé à la
Communication. « C’est la CPDC qui crédibilise le
gouvernement », note Saleh Kebzabo.
Or, déplore-t-il, elle n’y représente que « la portion
congrue ». « Quel rôle va-t-elle jouer ? J’ai un doute
là-dessus ». « La CPDC risque de voler en éclats »,
pronostique déjà un observateur proche du pouvoir, « car
ceux qui n’ont pas eu de postes sont en colère ». Le premier
test de l’unité de l’opposition aura lieu dans les prochains
jours, lorsqu’elle devra se prononcer sur une reprise de sa
participation au comité de suivi de l’accord du 13 août .
Hicham
Mourad