Ces vers inédits du poète égyptien Hassan Teleb sont une ode à la tolérance
religieuse.
A l’occasion de Pâques, nous publions
ces vers où le poète intègre images chrétiennes et musulmanes dans une
métaphore du vivre ensemble.
Dessine une croix comme un croissant de
lune
Voici
ta croix mon frère
Alors
dessine-la
Ou —
si tu le désires — ne la dessine pas
Exprime
mon frère la religion que tu professes
Ou
tais-la
Mais
ne discute pas de ce que s’il est dit
Tu ne
le comprends pas
Dessine
ta croix
S’il
est nécessaire de dessiner la croix
Et si
cela te concerne
L’idée
de ton frère sur toi
A toi
… alors sache-le :
La
croix c’est toi et moi … Oui
Si tu
me crois vraiment
Sinon
prends une position verticale
Et
tiens-toi debout et fais en sorte que tes bras
S’étendent
latéralement
Et
redresse-toi tu deviens une croix humaine
S’il
faut dessiner la croix maintenant
Alors
dessine sur mon corps
Et si
c’était entre mes mains
J’aurais
édifié un lieu de culte
Qui
réunit les religions dans mon pays
Et à
côté de cette église se trouve un monastère
Près
d’une mosquée ou d’un temple
Peut-être
épousera-t-elle un de ses voisins
En une
scène !
Et
peut-être qui sait
La
religion et les hommes pieux seront-ils
Pareils
à cela demain
Pourquoi
la religion ne serait-elle pas à Dieu son révélateur
Et
tous pour la patrie !
Et
comment ne pas rechercher
Ce que
— si nous voulons — nous pouvons !
Si j’y
pouvais quelque chose
J’aurais
dit : Dessine ta croix mon frère
Et
hausse l’appel à la prière de l’aube dans le mihrab
Et
mets-toi à la prière exaucée
De ces
croyants-là :
De ces
croyances-là ou les gens du Livre
Et dis
: supposez que je suis Abou-Mahzoura Al-Qorachi
Ou
même Bilal l’Abyssin
Pour
que le doute ne tue pas la certitude
Et que
s’apaise la colère du fanatique salafiste
Allez,
dessine une croix
Dans
laquelle la ligne verticale du mensonge
Est
coupée par son opposée l’horizontale
Afin
que tu résumes la foi en deux lignes
Pour
les sceptiques
Dessine
une croix lumineuse et ronde
Comme
le croissant
Mais
attention
N’associe
pas ta croix ou ton croissant
A la
querelle
Dessine
une croix en imagination
Que
seul tu vois
Puis
avec le doigt écris-la :
Marque
sur le front
Un
signe furtif
De
haut en bas
Puis
de gauche à droite
Dessine
une croix
Tu
peux avec le mystère du Saint-Esprit en elle
Distinguer
le visage de César
Du
masque de Dieu
Puis
tu sépares l’ici-bas de la religion
L’ange
de l’être humain
Et
l’imagination de la possession de la réalité
Accompagne-moi
au vaisseau de l’église ô mon ami
Comme
hier je t’ai accompagné
Vers
la cour de la mosquée
Bois
et verse-moi à boire du nectar du mystère des mystères
Et
évoque-moi le vin des baptisés
Fais-moi
écouter les psaumes de la prière
Répète
à mes oreilles les cantiques des religieuses
Et le
chœur des chansons des filles
Avec
les garçons
Dessine
et représente-moi la splendeur des Marie
Et
viens rappelle-moi
Ce qui
a été dit dans les Livres saints
Autour
de la trahison des corps envers les âmes
Réjouis-moi
avec Jean le bien-aimé
Et ce
que les livres ont répété sur lui
Verse-moi
à boire et bois
Et
assouvis-moi de civilité
Répète
les paroles de Matthieu
Et
évertue-toi dans l’interprétation des rêves des apôtres
Parle-moi
du martyre de Barnabé
Et
puise dans la vie du louable
Jean
le pilier
Et
chante les louanges du glorifié Jean la bouche d’or
Je t’ai
prié :
Dote-moi
des trésors de sa sublimité :
Jean
Saba
Et le
Damascène qui a vénéré les images
Verse-moi
à boire et bois
Et
dis-moi puis représente-moi
Car
mes semblables aiment les premières lueurs de l’aurore
Désaltère-moi
avec cette amphore antique
Et ô
mon frère
Si tu
oublies n’oublie pas les tourments de l’âme
Et la
léthargie qui a envahi les cinq sens
Et la
soif que tu sais
Alors
bois et verse-moi à boire
Et
dessine une croix pareille à un croissant
Et
garde-la libre devant ceux qui passent
Là-bas
au méridien
Et
fais-moi durer
Et
dessine … et laisse-la régner aux frontières
Avec
sa forme première et nouvelle
Qui la
distingue des autres formes
Garde-la
libre pour qu’elle s’incline à droite
Ou à
gauche
Pour
que s’éclairent à sa lumière ceux qui passent
A elle
ils appartiennent
Dessine
et dote-moi de l’enchantement licite
Et
guéris-moi avec les mosquées idéales
Le
moment de ma confession est arrivé
J’ai
sali mon âme avec le péché
O
Saint-Père purifie-moi
Je me
suis livré à la tentation
Ce qui
devait arriver est arrivé
Et le
diable m’a cerné
Alors
fils de mon père possède-moi
Et
dessine une croix puis laisse-la moi
Pour y
chercher le salut et y gagner le bien
Laisse-moi
mon frère me sauver avec ta croix écrite
Et
dessine une autre
Et
viens tisser sur le chemin nos toiles
D’un
peu de ces fils ou de ce filage
Peut-être
attraperons-nous un miracle
Qui
emportera tous les miracles
Avec
leur Messie et leur croix
Qui
s’élève sur toutes les conditions
Pour
que nous retournions toutes les créatures
A
l’innocence de l’existence première
Nous
ferons revenir la félicité d’avant la chute
En ce
temps-là la paix était sa voie et l’amour la nourriture de ses cœurs
Et
peut-être qui sait
Le
monstre qui est à l’intérieur de l’être humain changerait de but
Ses
canines cesseront de répandre le sang
Et
l’animal dans les forêts changerait ses habitudes
Et les
oiseaux et les insectes leur comportement
Alors
dessine une croix et nomme-la : le fantôme de la vérité
Lorsque
tombe l’ombre de son crucifiant sur son crucifié
Alors
fondra sa chandelle et s’évanouira son rayon
Et
apparaîtra son mensonge pour embraser la méchanceté d’un combat
La
vérité se détourne de son vaincu
Et
dessine une croix d’un assemblage de verre
Qui
est un miroir pour ceux qui viennent
Des
générations et des foules
Ou un
astre qui illumine
Un
signe aux caravanes des pèlerins
Puis
répands dessus des fleurs
Ou
recouvre-la de sang
Et dis
: c’est un symbole d’oraison funèbre au fil des époques
Pour
les meilleurs des crucifiés qui sont morts sur elle :
Jésus
et Al-Hallag
Alors
crée une croix et considère-la une boussole
Afin
que tu détermines ce qui est juste — ou injuste — grâce à elle
Mais —
si tu es forcé — franchis la limite
Qui
court vers toi
Si tu
peux répondre, réponds
Et ne
tends pas la joue aux criminels
Fais
ta croix
Il
n’importe pas d’or pur
Ou
d’argent
Ou de
fer-blanc
Dessine
une croix qui occupe le vaste horizon
Et
arrête-toi à ta place et attends
Aussi
longtemps que tu attendras
Le
dessin ne fera pas revenir Jésus !
Et ô
mon frère
Si tu
ressens la fatigue
Repose-toi
Laisse
ce que tu as fait et dis-lui :
Tu
n’es — n’eut été nous —
Que de
pures traverses de bois qui se sont croisées
Simplement
deux morceaux de bois fendus !
Repose-toi
si tu veux
Ou
crée une autre croix
Crée-la
Et
varie les formes
Peins-la
ou rends la carrée
Ou
monte-la de pierres précieuses
Et
ornemente-la de jaspe
(…)
Traduction de Suzanne Lackany
Hassan Teleb
Né en décembre 1944 à Sohag (Haute-Egypte), Hassan Teleb est diplômé en philosophie de l’Université du Caire. Il est actuellement professeur de philosophie à la faculté des lettres de l’Université de Hélouan. Il a publié sept recueils de poèmes, le premier était intitulé Wachm ala nahday fatah (tatouages sur les seins d’une fille, éditions Oussama). Le dernier en date a été publié en 2002 par le Haut Conseil de la culture sous le titre Mawaqef Abi-Ali, wa rassaeloh wa aghanih (illuminations d’Abou-Ali, ses lettres et ses chansons). Il a également publié deux essais philosophiques, à savoir Al-Moqaddass wal gamil (le sacré et le beau) et Asl al-falsafa (l’essence de la philosophie). Depuis 1991, il est rédacteur en chef adjoint du mensuel Ibdaa (création). Et a reçu en 1995 le prix de poésie Cavafis décerné en Grèce. Des extraits de sa poésie ont été traduits vers le français et publiés dans la revue Action poétique.