Crise Alimentaire Mondiale.
C’est une véritable flambée des prix des matières premières
dans la plupart des pays du Sud, qui a provoqué de graves
émeutes. Tout porte à croire que la situation va s’aggraver
si des solutions drastiques et immédiates ne sont pas
appliquées.
Dans le rouge
La
vision semble apocalyptique digne des romans et films de
science-fiction qui parlent d’une humanité divisée en deux :
une élite qui vit dans un confort arrogant et une grande
majorité de laissés-pour-compte, jugés inutiles. Or, il ne
s’agit guère de récits d’anticipation, mais de la réalité
concrète, voire la plus immédiate. Afrique, Asie, Amérique
latine, Caraïbes : la carte des « émeutes de la faim »
s’étend chaque jour de manière à soulever des craintes en
Occident et une mobilisation au sein des organisations
internationales. Elle s’impose et vient concurrencer
d’autres sources de dangers pour la sécurité du monde, voire
de l’humanité tout entière comme le sont ces guerres
asymétriques qui font rage en Iraq, en Palestine et
ailleurs. Si dangereuse soit cette situation comme le
soulignent les spécialistes, elle ne serait qu’un « signe
avant-coureur d’une crise mondiale plus grave si l’aide à
l’agriculture n’est pas repensée et accrue ». Ce n’est pas
un oracle annonciateur de mauvais sort qui le dit, mais le
chef de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation
et l’agriculture (FAO), Jacques Diouf. Et de préciser : « Ce
que nous voyons aujourd’hui, ce n’est qu’un signe
avant-coureur. Si nous laissons les choses en l’état, nous
risquons des catastrophes nationales dans les pays concernés
mais qui auront en plus un impact sur la stabilité du monde
entier ».
Selon lui, « la montée des prix est un signe qu’il va se
passer autre chose » , étant donné « l’augmentation de la
demande ».
Il n’est guère le seul à s’alarmer et évidemment les émeutes
qui ont battu leur plein ces dernières semaines dans 37
pays, dont l’Egypte, viennent confirmer ses appréhensions.
Jacques Chirac, ex-président de la France et président d’une
fondation qui porte son nom, n’a pas manqué lui aussi de
mettre les points sur les i. « Le monde est confronté au
spectre des grandes famines alors même qu’il traverse une
crise financière dangereuse. La cohésion, si délicate, de la
communauté internationale est doublement menacée. Je le dis
solennellement : cette conjonction des périls fait courir au
monde un risque sans précédent ».
En fait, les chiffres sont accablants : La Banque mondiale,
qui réunissait la semaine dernière son comité pour le
développement, a appelé les gouvernements des pays membres à
intervenir d’urgence pour éviter que la crise alimentaire
n’appauvrisse encore davantage quelque 100 millions de
personnes dans le monde. « Sur la base d’une analyse
sommaire, nous estimons que le doublement des prix
alimentaires au cours des trois dernières années pourrait
pousser plus profondément dans la misère 100 millions
d’individus vivant dans les pays pauvres », a expliqué le
président de l’institution, Robert Zoellick. La Banque
mondiale considère aussi que 33 Etats dans le monde sont
menacés de troubles politiques et de désordres sociaux à
cause de la montée brutale des prix des produits agricoles
et énergétiques. Le dossier sera discuté lors du G8
Finances, en juin au Japon. « Mais, franchement, nous ne
pouvons attendre jusque-là », a reconnu Zoellick qui avait
averti que la crise pourrait avoir pour conséquence « sept
années perdues » dans l’éradication de la faim dans le
monde. « Les prix de l’alimentation, s’ils continuent comme
ils le font maintenant, (...) les conséquences seront
terribles », avait pour sa part lancé la veille Dominique
Strauss-Kahn, directeur général du FMI. D’ailleurs, la
flambée des prix du riz, du blé, du maïs, de l’huile de
cuisson, du lait et d’autres produits alimentaires survient
en pleine crise financière.
Un rapport international qui doit être présenté mardi à
l’Unesco souligne « l’urgence » de changer les règles de
l’agriculture mondiale, dans le contexte de la flambée des
prix alimentaires et face aux défis environnementaux.
L’Unesco relève que cet appel intervient « dans un contexte
marqué par la flambée des prix des produits agricoles »,
alors que « depuis mars 2007, les prix du soja et du blé ont
augmenté respectivement de 87 % et 130 %, et les réserves
mondiales de blé sont à leur plus bas niveau ».
Que se passe-t-il concrètement ?
Jean
Ziegler, rapporteur spécial de l’Onu sur le droit à
l’alimentation, qui milite depuis des décennies sur la
question, tente de répondre à la question : les cours de la
plupart des matières premières agricoles ont brusquement
flambé sur les marchés mondiaux à partir de 2006 à un rythme
qui s’est accéléré en 2007 et 2008. Le prix du blé a doublé
en moins d’un an, tandis que le maïs et le soja s’échangent
à des cours largement supérieurs aux prix moyens constatés
pendant la décennie précédente. Et les prix du riz et du
café, en hausse continuelle depuis dix ans, continuent de
battre des records.
Mais pourquoi la crise alimentaire éclate-t-elle maintenant
? Un rapport de l’Organisation des Nations-Unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO) de février 2008
explique que la crise est liée à un changement structurel
des marchés agricoles : pendant une trentaine d’années, les
prix des denrées alimentaires de base sont restés
relativement stables, ni trop élevés, ni trop bas, et la
tendance globale a été à la baisse. Depuis 2000, on assiste
à la fin de cet « âge d’or », les prix opèrent un
réajustement par rapport à la valeur réelle des produits
agricoles. Les experts craignent qu’une nouvelle ère débute,
celle de prix plus volatiles, dans un contexte haussier.
Un crime contre l’humanité
Autre facteur qui relève du paradoxe : la lutte contre le
réchauffement climatique a accentué cette hausse des prix,
Une partie croissante de la production agricole, notamment
dans les pays riches, et donc des terres, est consacrée à la
fabrication de biocarburants. C’est l’un des principaux
facteurs d’une potentielle hausse de 20 à 50 % des prix
agricoles d’ici 2016 selon l’OCDE (Organisation de
Coopération et de Développement Economique). De plus, de
nombreux observateurs y voient une infraction morale. Pour
Jean Ziegler, la production massive de biocarburants est «
un crime contre l’humanité » qui lui fait craindre « une
très longue période d’émeutes ». Plus significatif du
revirement en cours, les institutions financières
internationales remettent en cause l’engouement pour les
biocombustibles. Pour le président de la Banque mondiale, «
les biocarburants sont sans aucun doute un facteur important
dans l’accroissement de la demande en produits alimentaires
» (lire page 5).
Dans tout ce contexte, les prix ont parfois doublé en deux
ans et dans des zones disparates de la planète. Tadjikistan
: les prix du pain en février étaient deux fois plus élevés
que ceux observés en février 2007, pendant qu’en Arménie le
prix de la farine de blé a augmenté d’un tiers sur la même
période. Dans la capitale soudanaise, les prix du blé en
février de cette année étaient 90 % plus élevés qu’un an
plus tôt. Sénégal : les prix du blé en février 2008 ont été
multipliés par deux par rapport à ceux constatés un an
auparavant pendant que le sorgho augmentait de 56 %.
Nigeria : sur le marché sous-régional important de Dawanau,
les prix du sorgho et du millet ont doublé les cinq derniers
mois. Dans certains pays c’est beaucoup plus : en Somalie,
l’an dernier, dans le nord du pays, le prix de la farine de
blé a presque triplé.
Les conséquences prévisibles sont l’augmentation des
mouvements de protestation. Selon le responsable du PAM,
Gemmo Lodesani, on « peut s’attendre à de nouvelles émeutes
de la faim (...). La situation est grave ». Et pour lui, la
Somalie, le Soudan, la République du Congo, l’Afghanistan,
le Zimbabwe, les Philippines et Haïti sont les pays où les
populations sont les plus exposées au risque de famine.
Interrogé sur les besoins du PAM face à cette situation, M.
Lodesani déclare que son agence a « besoin de 1,4 milliard
de dollars de plus en 2008 que ce qui était initialement
prévu ». Sans ce supplément, selon lui, « on va assister à
de grands mouvements de population, à la recherche de
nourriture, et qui se mettront ainsi en danger de mort ».
Qui perd, qui gagne ?
Evidemment, il y a les intérêts des pays riches qui
compliquent la donne. Tout d’abord, ce culte de la
mondialisation et du néolibéralisme. En effet, pour les
théoriciens du néolibéralisme, « la mondialisation déploiera
l’ensemble de ses bienfaits quand chaque région produira ce
en quoi elle excelle et laissera donc le soin aux autres
régions de produire la majorité de ce dont elle a besoin.
C’est en substance la théorie des avantages comparatifs
datant de 1817 », soulignent les observateurs.
Une situation dont les premiers à pâtir seront évidemment
les plus démunis vivant dans les pays en voie de
développement. « Ces populations, dont les faibles revenus
n’augmentent pas, achètent de plus en plus cher des produits
alimentaires importés. Et les émeutes de la faim de Haïti à
l’Indonésie laissent craindre une instabilité politique
croissante qui ne peut qu’aggraver la situation », estime
Ziegler.
Et évidemment les « gagnants » seront surtout les
agriculteurs des pays céréaliers riches ou émergents comme
les Etats-Unis, le Brésil, l’Argentine, le Canada et
l’Australie qui bénéficient de la hausse des prix et de
l’attrait pour les biocarburants.
Quelle solution ? Rien de prévisible. La panique s’empare
des organisations internationales parce que les effets de
perturbation risquent d’ébranler la sécurité du monde. Déjà,
la plupart de ces pays sont des foyers de guerre et de
tension.
De toute façon à court terme, le prochain cycle de
négociations commerciales de Doha sera centré sur la crise
alimentaire. Les ONG, comme Oxfam, réclament une protection
pour les petits fermiers dans les pays en voie de
développement face aux pays riches qui ne souhaitaient pas,
jusqu’à présent, remettre en question leurs politiques
agricoles protectionnistes.
Et lors de la Conférence des Nations-Unies sur le Commerce
Et le Développement (CNUCED) qui réunit 192 Etats membres de
l’Onu depuis le 20 avril et jusqu’au 25 avril au Ghana, le
thème « perspectives et enjeux de la mondialisation pour le
développement » voit s’imposer la question alimentaire,
occupant ainsi une place centrale.
Ahmed
Loutfi
Chaïmaa Abdel-Hamid