Devenu une tendance, une institution, le prêcheur vedette
Amr Khaled est critiqué à sa
droite, et à sa gauche accusé d’être le prédicateur des
classes aisées. Il reste imperturbable, se qualifiant
d’incassable.
La « ROCK STAR » de la prédication
En Tenue de sport et baskets aux pieds. Il court sur la
pelouse à la recherche du ballon, le passe à un de ses
coéquipiers, le reprend. On dribble. On tire. Son équipe
marque un but. Une accolade rapide. Ses compagnons de jeu ne
sont que de jeunes drogués qui suivent une cure dans un
centre de réhabilitation. Une image peut-être peu connue de
ce prédicateur vedette que les gens sont habitués à voir en
cravate sur les écrans de la télévision. Amr Khaled, lui, a
toujours aimé donner des coups de pied au ballon. Il était
même dans l’équipe juniors d’Ahli. Une nostalgie qui ramène
à un rêve d’enfance qu’aujourd’hui il associe avec beaucoup
de subtilité avec son métier de télécoraniste. D’ailleurs,
cette scène de foot fait partie d’une bande vidéo pour
soutenir une campagne contre l’abus de drogue dans les pays
arabes où l’on compte selon les chiffres cinq millions de
drogués. Hemaya ou protection, c’est le nom qu’il a donné à
sa plus récente campagne et à laquelle il aurait préféré
consacrer l’intégralité de l’entretien. Son expression
change dès qu’il apprend qu’on parlera de vie personnelle et
de politique aussi. Il hoche la tête et croise les bras. Il
restera ainsi un bon moment. Une autodéfense ? « Je me méfie
des journalistes. Dans beaucoup de cas, ils ont déformé mes
propos », explique Khaled, en regardant deux de ses
assistants les plus proches, desquels il ne se sépare
presque pas durant son séjour au Caire. Khaled est pourtant
dans son milieu. Il a donné rendez-vous au club Al-Seid
(Chasse), à Doqqi. C’est en effet ici qu’il a fait ses
premiers pas en matière de prédication. « La gratitude.
C’était ma première leçon. Une idée qui peut paraître
religieuse, mais qui est autant profane. Cela fait partie de
la morale, et justement un des problèmes de l’Egypte
d’aujourd’hui est que cet esprit manque », philosophe-t-il,
sans oublier d’accompagner ses propos par un dire du
prophète Mohamad que l’on pourrait traduire ainsi : « Je ne
fus envoyé que pour parachever l’ordre moral ».
Bien que star du club, une de ses célébrités, on le dérange
peu. On vient lui serrer la main, lui dire : « Bonjour, on a
la chance de vous voir ». Des femmes, des jeunes. Khaled se
décontracte. Il sourit humblement, se lève pour leur serrer
la main avant de reprendre le ton sérieux sur lequel il
parlait, et d’ailleurs beaucoup plus calme qu’il l’est
normalement durant ses émissions où il excelle en tant
qu’orateur et où il semble possédé par une vraie passion,
celle de convaincre d’appeler les gens à être des élus, ceux
qui seront récompensés par Dieu.
Un orateur charismatique et qui se veut modéré malgré le ton
et l’enthousiasme qu’il y met. Mais il sait bien qu’il
dérange aussi. Les feux des critiques ne lui sont pas
étrangers. Et chose curieuse, alors qu’il existe un très
large public autour du religieux, on l’accuse d’éviter la
sensation, et de ne pas se lancer dans cette rhétorique
anti-occidentale favorisée par beaucoup d’autres
prédicateurs. Une crise allait même éclater entre lui et
l’octogénaire prédicateur égyptien Youssef Al-Qaradawi sur
fond des caricatures insultant le prophète Mohamed. Khaled a
pris l’initiative de demander en 2006 une conférence
interreligieuse à Copenhague, alors que le cheikh de la
chaîne Al-Jazeera réclamait d’abord des excuses de la part
des Danois avant tout dialogue. En fait, Khaled s’est voulu
toujours modéré, conciliant et même moderne. Il ne voulait
sans doute pas approfondir ce fossé. A Madrid où il vient de
parler de dialogue des cultures et des religions, il demande
à des milliers de jeunes musulmans venus écouter ses sermons
: « Apprenez à coexister tout en restant fiers de votre
religion. Montrez vos bonnes manières et comment en tant que
musulmans vous pouvez réussir dans ces sociétés ». «
Westernized » (occidentalisé), lui lancent ses opposants les
plus farouches. On lui reproche sans doute ce succès.
N’a-t-il pas été classé par le magazine américain Time à la
62e place sur la liste des 100 personnes les plus influentes
dans le monde en 2007 ? On l’invite à CNN pour montrer le
nouveau visage de l’islam. « Un islam qui enrichit la vie
intérieure du musulman et l’aide au développement ». C’est
ici que réside son projet. Motiver les gens pour mettre en
œuvre des plans d’action pour changer la vie de leurs
communautés, dit-on de lui.
Un peu la théorie de Hassan Al-Banna, le fondateur des
Frères musulmans, qui estimait qu’un bon musulman donnerait
naissance à une famille musulmane, à une société musulmane,
et par conséquent permettrait l’éclosion d’un Etat musulman.
Donc il n’y aurait pas besoin de mener des révoltes.
C’est-à-dire travailler sur l’esprit de l’individu, sa
vision du monde plutôt que de fanatiser pour créer des
militants.
Mais Khaled refuse de parler des Frères ? Sympathisant ou
ennemi de cette confrérie qui reste la toute puissante sur
la scène ? Il refuse de se prononcer. Parce que Khaled
travaille bien son image, sa présence médiatique.
Pour la Noël copte, il a assisté à la messe à la Cathédrale
en présence du pape Chénouda et de Gamal, le fils du
président Moubarak. Du premier, il dit avoir su comment se
prépare la fitna (sédition confessionnelle) au Liban et
craint pour l’Egypte. « S’il y a la fitna, il n’y aura pas
de réforme, pas de développement. Je m’inquiète pour le
futur de mes enfants ». Marié et père de deux garçons,
Khaled a été forcé à sillonner un peu le monde avec eux. Un
moment au Liban, un autre en Arabie saoudite, avant de
s’installer à Londres. Un exil forcé. « Je me souviens bien
de la date, c’était en octobre 2000 ». Les autorités lui
font apprendre qu’il est désormais persona non grata. Le
jeune prédicateur s’était frayé un chemin parmi la classe
aisée, de nombreuses jeunes filles avaient décidé de porter
le voile après avoir assisté à ses prêches dans la mosquée
de Agouza. Inquiète, la sécurité le déplace dans la banlieue
cairote du 6 Octobre. La foule n’en devenait que plus
nombreuse et ses apparitions en public étaient contrôlées
par la sécurité.Que s’est-il vraiment passé ce jour-là il y
a 8 ans ? Et comment s’est-il réconcilié avec le régime pour
se retrouver avec le très influent fils du président au même
endroit, posant même pour des photos ? Khaled refuse une
nouvelle fois de dire le moindre mot. Il se contente d’un
petit sourire rusé. « J’étais triste, mais lorsque j’y pense
aujourd’hui, je me dis que finalement c’était quelque chose
de bien ». Il lance son site web amrkhaled.net qui est
aujourd’hui disponible en une vingtaine de langues, dont
l’hébreu, le russe, le danois, le persan, et qui est classé
parmi les 200 sites les plus visités au monde. C’est
également durant cet exil qu’il lance ses émissions les plus
populaires. Sonnaa al-haya (les bâtisseurs de la vie), une
émission de 50 épisodes dans laquelle il presse les jeunes à
être actifs, à aider, à lancer de petits projets, à aller
voir dans leur garde-robe ce dont ils n’ont pas besoin et
les donner aux pauvres, à travailler collectivement, à
fonder une sorte de banque alimentaire. Un discours qui à ce
moment était loin d’être conventionnel face à des prêches
archaïques et ennuyeuses, qui liaient religion à pauvreté à
sobriété. Khaled, lui, parle autrement, la richesse n’est
finalement pas un mal. Du coup, il devient le prédicateur de
la classe aisée, celui qui parle d’un islam chic. Il se rend
dans une des villes les plus chères du monde, Londres, et le
magazine américain Forbes l’a classé comme le prédicateur le
plus riche du monde musulman avec une fortune de 2,5
millions de dollars. Un chiffre qu’il dénonce certes. « Mais
c’est plus au moins à ce milieu que j’appartiens ». Un père
médecin, une mère éduquée bien que femme au foyer, une sœur
qui a fait des études de lettres françaises. Né à
Alexandrie, mais ayant vécu au Caire, le petit Khaled avait
l’habitude de se rendre au club une fois par semaine avec sa
famille, d’aller voir ensemble un match de foot, de partir
en vacances au bord de l’eau, d’aller dîner chez la
grand-mère. Un environnement qui explique plus ou moins
cette variante dans la prédication.
Il prend son temps avant de se dédier à la prédication.
D’abord comptable, il va fréquenter des étrangers, partira
en Angleterre pour y travailler un an, maîtrise l’anglais.
Le fond est différend donc, et le physique pas moins. Une
moustache trouve sa place sur son visage à la place de la
traditionnelle barbe du clergé et la cravate remplace la
robe religieuse traditionnelle.
Même s’il maîtrise le tafsir (interprétation) et la
théologie, il est très critiqué pour ne pas avoir aucune
formation religieuse sérieuse. Son travail sur un doctorat
en études islamiques ne contribue en rien à atténuer ces
critiques. On le compare à la nouvelle vague : celle des
auteurs de chansons ou réalisateurs de films peu recherchés
... une mode. Son ton est simpliste, il mélange humour et
religion et parle avec un arabe dialectal. N’est-ce pas
d’ailleurs la recette de son succès ? Les jeunes se
reconnaissent dans son discours, c’est la « Rock star » du
monde arabe dit le Time. Très jeune, il voulait simplement
parler au public, demander aux chômeurs d’abandonner les
terrasses des cafés, d’arrêter de demander au gouvernement
d’améliorer notre vie et de commencer à le faire par
eux-mêmes. Un homme d’action, c’est tout. Une recette
modeste, un discours peu intellectuel, mais un public des
plus importants, par millions. Aujourd’hui, il est devenu
une tendance, une institution. « C’est parce que je suis
incassable », affirme le prédicateur du développement. «
J’ai appris à être flexible, à me relever après chaque coup
et à poursuivre ma tâche. Mon père l’a toujours fait ». Et
de sa mère, il a gardé de n’avoir de rancune pour personne,
à ne pas se fâcher. En dépit de son petit différend avec
Qaradawi, le jeune prédicateur, qui touche à ses 41 ans, ne
tarde pas lors d’un forum à Doha à courir embrasser la main
du vieux clerc.
Samar
Al-Gamal