Pourquoi le président intervient-il ?
Mohamed Salmawy
La
femme de ménage, Hala, est rentrée, le visage éclatant de
bonheur, portant entre ses bras ce qui semblait être un
cadeau précieux. Avant même de nous saluer, elle nous le
remit à mon épouse et moi en nous disant : « Je vous ai
apporté du pain ». Je pensais que j’étais le seul à ne pas
comprendre. Mais ma femme remercia Hala en lui disant que
nous ne lui avons pas demandé de nous acheter du pain.
La femme de ménage nous confia qu’elle n’avait pas cru ses
yeux en voyant les boulangeries calmes ce jour-là, sans
queues, ni flots de personnes. Elle s’est dit alors que
c’était l’occasion idéale pour en acheter la quantité
autorisée et la donner à ses enfants. « Ensuite en route,
j’ai trouvé une autre boulangerie où régnait le même calme
et je me suis dis que cette occasion serait pour vous »,
nous a-t-elle déclaré et de poursuivre : « Surtout que je
sais très bien que M. Mohamed aime bien le pain baladi ».
Cet étonnement exprimé par Hala n’était pas de son seul
ressort. Mais j’ai été étonné et mon épouse de même, car les
discours dans les journaux et dans les médias le jour
précédant ce cadeau inattendu ne cessaient guère d’évoquer
les longues queues qui défilaient devant les boulangeries.
Ils citaient non seulement les actes de violence qui les
accompagnaient mais également les crimes commis à cause des
foules devant les boulangeries à la quête du pain.
Mais le président de la République est intervenu pour
résoudre cette crise et a demandé à l’armée de contrôler la
situation pour éviter la vente illégale de la farine dont
peuvent tirer profit les commerçants. Ainsi, la situation
s’est-elle rectifiée du jour au lendemain, se soldant par la
scène que les yeux de Hala ont interceptée avec étonnement.
Les mesures efficaces prises par le président pour régler le
problème et qui ont causé la détente m’importent peu. Mais
je voudrais plutôt débattre du fait même que le
président de la République intervient en personne pour
régler le problème censé être résolu par ses ministères
compétents.
La détente que vivent actuellement les boulangeries du Caire
suite à l’intervention présidentielle a prouvé que le
problème n’est pas impossible à régler. Pourquoi n’a-t-il
pas été résolu avec les mêmes décisions sans l’intervention
du président de la République. Au fait, s’il revenait au
président en personne de résoudre le problème des files
devant les boulangeries, qui prendrait en charge les
dossiers stratégiques du pays comme ceux de la sécurité
nationale, du Moyen-Orient et des relations avec les
Etat-Unis et leurs diverses ramifications comme le blocus de
Gaza et le sommet de Damas et d’autres dossiers ? En
admettant que le pain a aussi une portée stratégique, il
relève toutefois d’un des portefeuilles ministériels qui est
censé déterminer une politique spécifique pour régler le
problème et d’un parti décidant des prérogatives de chaque
ministère. Cependant, la politique des jeunes ministres
économiques qui se sont préoccupés de réduire les taxes
douanières sur les voitures et d’en imposer de nouveaux sur
les appartements n’a pas abouti pour le dossier du pain.
Leur parti n’a pu également régler le problème à tel point
que nous avons imaginé que c’était là une crise incurable
comme tant d’autres qui restent insolubles même avec les
changements de gouvernement.
Ce n’est pas la première fois que le président intervienne
en personne pour régler un problème quotidien. Que ce soit
sur un plan personnel, comme pour l’étudiante Alaa qui n’a
pas trouvé justice auprès de l’appareil bureaucratique du
ministère de l’Education nationale. Et c’est le président
qui lui a rendu justice. Ou un problème d’ordre public comme
celui du pain qui a été réglé par l’intervention du
président.
Nous avons vécu une expérience similaire à l’Union des
écrivains lorsque le premier ministre a consenti à accorder
un soutien financier de 2 millions de L.E. consacré à la
caisse de retraite des écrivains. Retraite d’environ 70 L.E.
qui avait atteint un degré sans précédent de dégradation
frôlant l’humiliation !
Cependant, nous avons été surpris de voir le ministère des
Finances manifester une lenteur dans l’exécution de la
décision du premier ministre. Deux ans plus tard, le
ministère des Finances a déclaré qu’il se contenterait d’une
prime de 200 000 L.E. que l’Union avait perçue avant la
décision du premier ministre. Cette prime devait être
octroyée une seule fois, selon l’avis du ministère des
Finances.
Face à cette situation, et après avoir épuisé tous les
moyens d’intervention légitime pour entrer en contact avec
le ministre des Finances et avec l’intervention du ministre
de la Culture et la rédaction d’un communiqué présenté au
premier ministre, certains se sont imaginés que nous
n’avions d’autre choix que de recourir à la stratégie des
protestations comme les manifestations et les sit-in ou
autres. Mais contrairement à cela, nous avons compté sur
nous-mêmes en tant qu’écrivains, ayant des esprits
talentueux en littérature, dans la culture et une réflexion
profonde. Ce qui signifie que nos moyens devaient
nécessairement s’aligner sur ce que nous représentons. Ainsi
avons-nous décidé de soumettre la question au président de
la République. Rien que quelques semaines se sont écoulées,
avant que le ministère des Finances n’ait pris l’initiative
de nous contacter pour nous informer que le soutien
financier qu’on devait percevoir depuis deux ans était prêt
à intégrer notre compte.
Le président qui est intervenu pour que les fonctionnaires
des impôts immobiliers, qui avaient organisé des sit-in,
obtiennent leurs droits auprès du ministère des Finances,
s’est également investi pour que les écrivains qui n’avaient
pas manifesté ni organisé des sit-in obtiennent leurs droits
à leur tour.
Ce qui veut dire que son intervention a eu lieu lorsqu’il a
été question de droits et non pas lorsqu’il y avait grève ou
sit-in. C’est d’ailleurs ce que nous avons estimé et sur
lequel nous avons parié dès le départ.
Mais tout cela nous fait revenir à notre point de départ, à
savoir le pourquoi de l’intervention du président de la
République.
Mais la réponse à cette question nous amène à débattre de la
compétence de ces organismes et de leur capacité de parvenir
à des solutions. Elle nous amène à juste titre à cerner
également le danger du problème et la nécessité de le
régler. Il semble, malheureusement que seul le président de
la République détient ce genre de caractéristiques et de
capacités. Il est le seul et non pas le parti à être
concerné par le pain de la femme de ménage Hala ou par les
droits des écrivains d’Egypte !