Al-Ahram Hebdo, Livres | L’escale d’Amitav GHOSH
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 Semaine du 2 au 8 avril 2008, numéro 708

 

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Événement. Invité en Egypte pour l’inauguration du nouveau siège de l’Union des écrivains, le romancier indien reviendra sur In an Antique Land, récit de son séjour dans un village égyptien.

L’escale d’Amitav GHOSH

C’est par le biais de ses recherches sur l’intrigante histoire d’un esclave indien au service d’un commerçant juif tunisien du XIIe siècle, Abraham Ben Yiju, qu’Amitav Ghosh s’est retrouvé, de fil en aiguille, « en Tunisie en train d’apprendre l’arabe », puis « en Egypte, installé dans un village appelé Latayfa, à deux heures de bus au sud-est d’Alexandrie », pour mener à bien sa thèse en anthropologie sociale.

Le récit de son séjour dans ce petit village est mené en même temps que le récit de sa minutieuse enquête sur les traces de l’esclave indien, organisé en trois parties. D’abord en Egypte, à la Geniza sur les lieux où ont été retrouvés la plupart des documents concernant Ben Yiju dans la synagogue de Fustat, ensuite en Inde, dans le Mangalore et enfin lors du « retour » en Egypte, le retour de Ben Yiju au Caire après 18 ans passés en Inde, mais aussi le retour de Ghosh à Latayfa en 1988, après une absence de près de sept ans.

L’accueil fait à Ghosh lors de ce retour impromptu est révélateur de la place qui était devenue la sienne au village. Au cours de ses recherches sur les modes de propriété et l’impact des réformes de 1952 dans ce village, pour sa thèse soutenue à Oxford en 1981, « al-doktor al-hindi » avait en effet tissé un solide réseau d’amitiés. Ce sont ces rencontres que Ghosh raconte, ses longues conversations paisibles avec le cheikh Moussa, l’un des vieux du village, ses discussions avec Ostaz Sabri, l’enseignant insistant sur « la longue tradition d’amitié entre l’Inde et l’Egypte » et les connivences Gandhi-Zaghloul ou Nehru-Nasser, ou encore ses dialogues avec Nabil et Ismaïl, étudiants. A travers ces relations sociales, Ghosh développe deux questions délicates, plus importantes peut-être que ses recherches anthropologiques mêmes. Son statut d’étranger/chercheur d’abord, mais surtout la rencontre entre deux cultures différentes, qui se traduit par les questions incrédules et choquées auxquelles il est systématiquement confronté : « Est-ce vrai ce qu’on raconte, que dans ton pays on brûle les morts ? (…) Que tu es un magoussi, un mage, et que dans ton pays tout le monde adore les vaches ? » (p.149 et 152). Interrogations insistantes, que Ghosh rapporte fidèlement, sans oublier les réactions et sentiments complexes qu’elles provoquent en lui.

Un jour ainsi, excédé par un bombardement de questions plus agressives que d’habitude, il quitte la salle d’invités lors d’un mariage, vite rattrapé par Nabil, qui essaie de le calmer : « Ils te posaient simplement des questions, juste comme tu le fais ». Une phrase qui rappelle à l’écrivain son statut, revendiqué, d’anthropologue, que Nabil lui renvoie ici comme en miroir. Une phrase qui interroge ce droit de poser des questions, de fouiner, dont le chercheur aurait tendance à revendiquer l’exclusivité. Lors d’une autre scène centrale dans le récit, reprise dans son recueil d’essais L’Imam et l’Indien (2002), acculé par le mépris de l’imam du village contre sa religion, il se surprend lui-même à contre-attaquer en faisant appel à un registre qu’il réprouve normalement : « Nous avons des fusils, des tanks et des bombes. Et ils sont meilleurs que ceux que vous avez en Egypte ! ». Plus tard, atterré et confondu en analysant a posteriori sa réaction, il se rend compte que l’imam et lui avaient participé à leur « défaite finale, à la dissolution de ces siècles de dialogues », qu’ils avaient démontré « le triomphe irréversible du langage qui a usurpé tous ceux dans lesquels les gens autrefois discutaient de leurs différences ».

Comme si cette scène scellait de fait l’impossibilité de l’entreprise volontariste de l’auteur des Feux du Bengale, qui, en séjournant dans ce village égyptien semblait vouloir approfondir un échange culturel réel en faisant en sens inverse le voyage entrepris des siècles plus tôt par Ben Yiju, marchand tunisien marié à une Indienne, dont l’esclave indien était aussi le bras droit. Comme pour faire écho par son récit au voyage d’Ibn Battouta en Inde au XIVe siècle, et défier les échecs de la communication moderne. Le récit sur l’esclave de Ben Yiju fait contrepoint à cette défaite en faisant revivre un mode de communication avec « l’autre » désormais biaisé par les prismes imposés par la lecture orientaliste de l’Histoire. Qui déforme la communication entre des peuples colonisés par un même empire en lui imposant le passage par le « centre » incontournable. Des prismes que la traduction du titre en français vient ironiquement confirmer ; en transformant In an Antique Land en Un Infidèle en Egypte, les éditions Seuil mettent en effet l’accent sur la confrontation entre deux cultures religieuses très différentes l’une de l’autre. Gommant d’un trait la référence à des échanges « anciens » que porte le titre original.

Dina Heshmat

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Amitav Ghosh, In an Antique Land (En pays antique), Vintage Press, 1994.

Pour la traduction française :

Un Infidèle en Egypte, Seuil, 1994.

La Genèse de In an Antique Land :
l’Inde, l’Egypte et la Geniza du Caire, AUC, Oriental Hall,
le 2 avril à 15h30.

 

 

 

 

 




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