Événement.
Invité en Egypte pour l’inauguration du nouveau siège de
l’Union des écrivains, le romancier indien reviendra sur In
an Antique Land, récit de son séjour dans un village
égyptien.
L’escale d’Amitav GHOSH
C’est
par le biais de ses recherches sur l’intrigante histoire
d’un esclave indien au service d’un commerçant juif tunisien
du XIIe siècle, Abraham Ben Yiju, qu’Amitav Ghosh s’est
retrouvé, de fil en aiguille, « en Tunisie en train
d’apprendre l’arabe », puis « en Egypte, installé dans un
village appelé Latayfa, à deux heures de bus au sud-est
d’Alexandrie », pour mener à bien sa thèse en anthropologie
sociale.
Le récit de son séjour dans ce petit village est mené en
même temps que le récit de sa minutieuse enquête sur les
traces de l’esclave indien, organisé en trois parties.
D’abord en Egypte, à la Geniza sur les lieux où ont été
retrouvés la plupart des documents concernant Ben Yiju dans
la synagogue de Fustat, ensuite en Inde, dans le Mangalore
et enfin lors du « retour » en Egypte, le retour de Ben Yiju
au Caire après 18 ans passés en Inde, mais aussi le retour
de Ghosh à Latayfa en 1988, après une absence de près de
sept ans.
L’accueil fait à Ghosh lors de ce retour impromptu est
révélateur de la place qui était devenue la sienne au
village. Au cours de ses recherches sur les modes de
propriété et l’impact des réformes de 1952 dans ce village,
pour sa thèse soutenue à Oxford en 1981, « al-doktor
al-hindi » avait en effet tissé un solide réseau d’amitiés.
Ce sont ces rencontres que Ghosh raconte, ses longues
conversations paisibles avec le cheikh Moussa, l’un des
vieux du village, ses discussions avec Ostaz Sabri,
l’enseignant insistant sur « la longue tradition d’amitié
entre l’Inde et l’Egypte » et les connivences
Gandhi-Zaghloul ou Nehru-Nasser, ou encore ses dialogues
avec Nabil et Ismaïl, étudiants. A travers ces relations
sociales, Ghosh développe deux questions délicates, plus
importantes peut-être que ses recherches anthropologiques
mêmes. Son statut d’étranger/chercheur d’abord, mais surtout
la rencontre entre deux cultures différentes, qui se traduit
par les questions incrédules et choquées auxquelles il est
systématiquement confronté : « Est-ce vrai ce qu’on raconte,
que dans ton pays on brûle les morts ? (…) Que tu es un
magoussi, un mage, et que dans ton pays tout le monde adore
les vaches ? » (p.149 et 152). Interrogations insistantes,
que Ghosh rapporte fidèlement, sans oublier les réactions et
sentiments complexes qu’elles provoquent en lui.
Un
jour ainsi, excédé par un bombardement de questions plus
agressives que d’habitude, il quitte la salle d’invités lors
d’un mariage, vite rattrapé par Nabil, qui essaie de le
calmer : « Ils te posaient simplement des questions, juste
comme tu le fais ». Une phrase qui rappelle à l’écrivain son
statut, revendiqué, d’anthropologue, que Nabil lui renvoie
ici comme en miroir. Une phrase qui interroge ce droit de
poser des questions, de fouiner, dont le chercheur aurait
tendance à revendiquer l’exclusivité. Lors d’une autre scène
centrale dans le récit, reprise dans son recueil d’essais
L’Imam et l’Indien (2002), acculé par le mépris de l’imam du
village contre sa religion, il se surprend lui-même à
contre-attaquer en faisant appel à un registre qu’il
réprouve normalement : « Nous avons des fusils, des tanks et
des bombes. Et ils sont meilleurs que ceux que vous avez en
Egypte ! ». Plus tard, atterré et confondu en analysant a
posteriori sa réaction, il se rend compte que l’imam et lui
avaient participé à leur « défaite finale, à la dissolution
de ces siècles de dialogues », qu’ils avaient démontré « le
triomphe irréversible du langage qui a usurpé tous ceux dans
lesquels les gens autrefois discutaient de leurs différences
».
Comme si cette scène scellait de fait l’impossibilité de
l’entreprise volontariste de l’auteur des Feux du Bengale,
qui, en séjournant dans ce village égyptien semblait vouloir
approfondir un échange culturel réel en faisant en sens
inverse le voyage entrepris des siècles plus tôt par Ben
Yiju, marchand tunisien marié à une Indienne, dont l’esclave
indien était aussi le bras droit. Comme pour faire écho par
son récit au voyage d’Ibn Battouta en Inde au XIVe siècle,
et défier les échecs de la communication moderne. Le récit
sur l’esclave de Ben Yiju fait contrepoint à cette défaite
en faisant revivre un mode de communication avec « l’autre »
désormais biaisé par les prismes imposés par la lecture
orientaliste de l’Histoire. Qui déforme la communication
entre des peuples colonisés par un même empire en lui
imposant le passage par le « centre » incontournable. Des
prismes que la traduction du titre en français vient
ironiquement confirmer ; en transformant In an Antique Land
en Un Infidèle en Egypte, les éditions Seuil mettent en
effet l’accent sur la confrontation entre deux cultures
religieuses très différentes l’une de l’autre. Gommant d’un
trait la référence à des échanges « anciens » que porte le
titre original.
Dina
Heshmat