Al-Ahram Hebdo, Littérature | Les vignes
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 2 au 8 avril 2008, numéro 708

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Littérature

Ce roman de Abdel-Wahab Al-Aswani se déroule dans un village de Haute-Egypte après la défaite par les Anglais du général nationaliste Ahmad Orabi en 1882. A travers des voix multiples, juxtaposées et contradictoires, les clans s’y démantèlent et se reconstruisent. Des hommes nous racontent tour à tour leurs histoires et celle de leur pays.

Les vignes

Le soleil du levant colore l’univers de la couleur du henné. Il rassemble ses ailes sur les branches des palmiers, s’apprêtant à partir.

 

Tu as dépassé les 70 ans, sans un garçon qui porte ton nom … Une seule fille faible et sans ailes. Comment la persuader que ceux qui lui montrent de l’affection seront les premiers à l’anéantir après ton départ ? Leur dernière démarche n’est-elle pas celle de loups qui hument leurs proies avant de les déchiqueter ?

 

Les yeux de ma femme s’écarquillèrent au moment où je pénétrai à l’intérieur de la maison. Je devais avoir l’air très ému …

 

Je me dirigeai vers la chambre à coucher et m’assis sur le canapé en velours en face de la porte … Ma femme arriva. Elle me demanda debout sur le pas de la porte : Que se passe-t-il omda ?

 

— Il a demandé la main de Attiyate …

— Khalil ?

— Il ne s’est souvenu d’elle que maintenant.

 

Elle sentit sans doute cette pointe de sarcasme dans ma voix. Elle s’assit sur un canapé en face de moi et dit : Il a un bon fond …

 

Je me sentis en colère et lui demandai sans me contenir : Quel bon fond, femme ?

Elle dit du ton de quelqu’un qui ne voulait pas faire de la peine : C’est son cousin après tout.

— Maintenant, il s’est rendu que c’est son cousin, après la mort de son frère. Ils savent, son frère et lui, qu’ils vont hériter la moitié de mes biens.

— La moitié ?

— Bien sûr, femme, ne comprends-tu pas ?

— Je pensais le quart …

— La loi leur donne la moitié, puisque Attiyate n’a pas de frère. Et maintenant, ils veulent s’emparer de la moitié qu’elle va hériter. C’est la raison pour laquelle il veut l’épouser. Alors sinon pourquoi, il en a épousé une autre lorsque son frère vivait encore ?

 

Elle plia sa jambe sous elle, rassembla les bords de sa large robe noire et marmonna d’une voix faible : Attiyate sera triste lorsqu’elle apprendra que …

— Persuade-la que mon refus est pour son bien …

Elle hésita avant de dire : Tu sais Rachouan qu’elle …

Je l’interrompis, irrité : Qu’a-t-elle ? Est-elle borgne ou invalide ? Il y a des filles qui sont moins belles qu’elle et qui se sont mariées aux meilleurs des hommes … Dis-lui, ton père est le plus grand homme du district, il va te choisir quelqu’un qui saura te protéger de tes cousins injustes, fils d’injustes …

Elle dit sur un ton proche des larmes : Je crains pour elle après que toi et moi …

— La vraie crainte c’est lorsqu’elle sera mariée à Khalil … Il la démunira de tous ses biens et la répudiera. L’ennemi ne se transforme pas en ami du jour au lendemain.

— Qui sait Rachouan ?

Combien étonnante est la position de cette femme ! Toute sa vie, elle a détesté ce Khalil et son frère, comment arrive-t-elle à l’aimer maintenant ? La crainte que sa fille ne puisse pas se marier a-t-elle fait basculer ses sentiments d’un extrême à l’autre ?

— Que s’est-il passé dans ta tête, Chafiya ? As-tu oublié ce qu’il faisait avec moi alors que je suis son frère, ou censé l’être ? Ne me traitait-il pas comme si j’étais l’un de ses serviteurs ? Et Khalil lui-même ne m’a-t-il pas insulté devant tout le monde au mariage du chef du village en me disant « fils de Ghazala » alors que je suis le Omda et son oncle ?

— Il était jeune … Il te respecte maintenant, Rachouan.

— Le respect est apparu après la mort de notre fils … Parce qu’il va hériter la moitié de mes biens, idiote.

 

Assaillie par la mémoire de notre fils disparu, elle se couvrit le visage de son voile en soie noir. Elle fut secouée par des pleurs silencieux que rien ne laissait transparaître si ce n’est les soubresauts de son corps.

 

Le temps recula pour s’arrêter à ce jour lointain :

 

— Mère … Pourquoi vivons-nous dans cette maison qui ressemble à une étable et n’habitons-nous pas la grande maison avec mon père, mon frère Abdel-Magued et sa mère ?

 

Elle détourna sa tête durement et se mit à me fixer de ses yeux miel aux beaux cils longs sans répondre.

— Les enfants au kottab se mettent à rire lorsque j’évoque le nom de Soliman Al-Bahi et que je dis que je suis son fils, ils disent : Toi, tu n’es que le fils de Ghazala.

Son visage rougit alors qu’elle tirait sur le bord de son voile usé en rouspétant :

— Mets ton doigt dans l’œil du fils de chien qui ose te dire que tu n’es pas son fils, et arrache-le lui.

Tu ne pouvais arracher l’œil de quiconque. De petites bribes de phrases t’apprirent ton histoire. Ta mère était une servante étrangère dans la maison de ton père. Il était sur le point de la chasser lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte si ce n’est son vieux oncle : « Nos aïeux ne fréquentaient-ils pas les esclaves et reconnaissaient leurs progénitures ? Considère-la comme une esclave … ».

Il était sur le point de te donner le nom d’un homme qui travaillait sur ses terres, lorsque ton oncle intervint à nouveau : « C’est un garçon et nous avons besoin d’hommes à cause du nombre de nos ennemis. Donne-lui ton nom. S’il vit, il sera utile à ton fils Abdel-Magued, et s’il meurt, il te fera pardonner tes pêchés au jugement dernier comme c’est le cas pour tes petits-enfants qui sont morts au moment du fléau … ».

Il te donna son nom, il est vrai, mais il te donna également pour prénom celui du gitan mendiant qui faisait le tour des maisons avec sa rebab … Rachouan !

 

****

Je relevai ma tête et dis à ma femme :

— Prononce le nom de Dieu, Chafiya.

Elle marmonna d’une voix étouffée en essuyant ses larmes : Il n’y a de Dieu que Dieu.

 

La vieille servante entra et dit :

Le cheikh Attouan vous attend dehors Monsieur le omda.

— Dis-lui de venir.

Je sortis de la chambre à coucher et me dirigeai vers le salon intérieur. Je m’assis sur un canapé qui faisait face au mur sur lequel était accrochée la photo du roi Fouad que Dieu le protège. A sa droite, se tenait la photo de son père le khédive Ismaïl, qu’il soit entre de bonnes mains.

 

Le chef du village Attouan Al-Bahragane fit son entrée dans une élégance exagérée, se dandinant en marchant comme un roi. Sous son habit noir au tissu luxueux apparaissait son caftan éclatant d’un bleu brillant et aux rayures blanches. C’était son rendez-vous quotidien pour me faire un peu de lecture du journal Al-Moqattam à cause de la faiblesse de ma vue … C’était le seul journal que mon père et les différents omdas du pays étaient forcés de lire et de s’y abonner par ordre du gouvernement. C’était un bon journal en tout cas et l’on pouvait y trouver beaucoup d’informations. De plus, nous nous étions habitués à le lire …

 

Il s’assit sur un siège, à la droite de mon canapé. Il tourna les pages du journal puis dit : Voici un article en première page. Puis-je commencer par lui ?

— Pourquoi pas ?

— Nos jeunes devront savoir que l’Egypte est comptée parmi les pays avancés depuis qu’elle est devenue l’alliée de la Grande-Bretagne … Cette renaissance que nous pouvons toucher du doigt dans tous les domaines n’aurait pu avoir lieu si ce n’était notre amitié avec cet empire duquel le soleil ne se couche jamais ... Nos jeunes devraient savoir cela et ne pas tendre l’oreille à ceux qui excitent les foules avec leurs discours trompeurs. Qu’avez-vous omda ?

— Rien.

— Je vois que vous soupirez et votre visage démontre qu’il y a quelque chose qui vous préoccupe.

Je lui résumais ce qui s’était passé avec mon neveu. Il dit :

— Vous avez bien fait. Pour ma part, je ne lui ferais pas confiance s’il épousait Attiyate.

— Remettons ce sujet à plus tard. Cherchez dans le journal des nouvelles de son excellence le directeur du district et des grands fonctionnaires de chez nous … Qui sera promu à un grade supérieur, qui sera démuni de ses fonctions et par qui sera-t-il remplacé ? (…).

Traduction de Soheir Fahmi

Retour au sommaire

Abdel-Wahab
Al-Aswani

Il est né en 1934 à Assouan. Fils d’un commerçant, il s’est déplacé pendant son enfance entre ville et campagne, passant la moitié de l’année dans son village natal et l’autre moitié à Alexandrie, au Sporting Club. Cette région cosmopolite habitée par une majorité d’étrangers a créé en lui un sentiment de dépaysement prématuré. Ainsi, Assouan est restée sa source d’inspiration privilégiée, tandis qu’Alexandrie devient pour cet écrivain autodidacte l’espace où il se replie sur le monde des livres, notamment l’Histoire et la poésie. Ainsi, à un jeune âge, il avait déjà appris par cœur l’épopée populaire des Béni-Hilal (Al-Sira Al-Hilaliya), récitée dans des soirées rurales, qui va marquer plus tard son écriture et son goût pour le roman en particulier. A partir de 1971, il entre dans le monde du journalisme et travaille dans la revue Al-Izaa, puis ne cesse de se déplacer dans différentes publications arabes telles que Al-Raya (qatari), ou Al-Fayssal et Al-Mégalla Al-Arabiya (saoudiennes), pour retourner en Egypte en 1999.

Parmi ses œuvres déjà publiées, six romans, dont Salma Al-Assouaniya (Salma d’Assouan, Organisme général du livre, 1966), Akhbar al-darawiche (les nouvelles des derviches, Organisme général du livre, 1988), Al-Naml al-abyad (les fourmis blanches, Dar Al-Hilal, 1995), et quatre recueils de nouvelles dont Mawaqef dramiya (situations dramatiques), Al-Tadamone al-arabi (solidarité arabe, Beyrouth) et Chale min al-qatifa al-asfar (un châle de velours jaune, l’Organisme général des palais de culture, 1999). Il a obtenu le prix d’encouragement de l’Etat pour Les Fourmis blanches.

Publié chez l’Organisme général du livre, Karm al-enab (les vignes) est son dernier roman.

 

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Thérèse Joseph
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.