Ce roman de Abdel-Wahab
Al-Aswani se déroule dans un village de Haute-Egypte après la défaite
par les Anglais du général nationaliste Ahmad Orabi en 1882. A travers des voix
multiples, juxtaposées et contradictoires, les clans s’y démantèlent et se
reconstruisent. Des hommes nous racontent tour à tour leurs histoires et celle
de leur pays.
Les vignes
Le
soleil du levant colore l’univers de la couleur du henné. Il rassemble ses
ailes sur les branches des palmiers, s’apprêtant à partir.
Tu as
dépassé les 70 ans, sans un garçon qui porte ton nom … Une seule fille faible
et sans ailes. Comment la persuader que ceux qui lui montrent de l’affection
seront les premiers à l’anéantir après ton départ ? Leur dernière démarche
n’est-elle pas celle de loups qui hument leurs proies avant de les déchiqueter
?
Les
yeux de ma femme s’écarquillèrent au moment où je pénétrai à l’intérieur de la
maison. Je devais avoir l’air très ému …
Je me
dirigeai vers la chambre à coucher et m’assis sur le canapé en velours en face
de la porte … Ma femme arriva. Elle me demanda debout sur le pas de la porte :
Que se passe-t-il omda ?
— Il a
demandé la main de Attiyate …
—
Khalil ?
— Il
ne s’est souvenu d’elle que maintenant.
Elle
sentit sans doute cette pointe de sarcasme dans ma voix. Elle s’assit sur un
canapé en face de moi et dit : Il a un bon fond …
Je me
sentis en colère et lui demandai sans me contenir : Quel bon fond, femme ?
Elle
dit du ton de quelqu’un qui ne voulait pas faire de la peine : C’est son cousin
après tout.
—
Maintenant, il s’est rendu que c’est son cousin, après la mort de son frère. Ils
savent, son frère et lui, qu’ils vont hériter la moitié de mes biens.
— La
moitié ?
— Bien
sûr, femme, ne comprends-tu pas ?
— Je
pensais le quart …
— La
loi leur donne la moitié, puisque Attiyate n’a pas de frère. Et maintenant, ils
veulent s’emparer de la moitié qu’elle va hériter. C’est la raison pour
laquelle il veut l’épouser. Alors sinon pourquoi, il en a épousé une autre
lorsque son frère vivait encore ?
Elle
plia sa jambe sous elle, rassembla les bords de sa large robe noire et marmonna
d’une voix faible : Attiyate sera triste lorsqu’elle apprendra que …
—
Persuade-la que mon refus est pour son bien …
Elle
hésita avant de dire : Tu sais Rachouan qu’elle …
Je
l’interrompis, irrité : Qu’a-t-elle ? Est-elle borgne ou invalide ? Il y a des
filles qui sont moins belles qu’elle et qui se sont mariées aux meilleurs des
hommes … Dis-lui, ton père est le plus grand homme du district, il va te
choisir quelqu’un qui saura te protéger de tes cousins injustes, fils
d’injustes …
Elle
dit sur un ton proche des larmes : Je crains pour elle après que toi et moi …
— La
vraie crainte c’est lorsqu’elle sera mariée à Khalil … Il la démunira de tous
ses biens et la répudiera. L’ennemi ne se transforme pas en ami du jour au
lendemain.
— Qui
sait Rachouan ?
Combien
étonnante est la position de cette femme ! Toute sa vie, elle a détesté ce
Khalil et son frère, comment arrive-t-elle à l’aimer maintenant ? La crainte
que sa fille ne puisse pas se marier a-t-elle fait basculer ses sentiments d’un
extrême à l’autre ?
— Que
s’est-il passé dans ta tête, Chafiya ? As-tu oublié ce qu’il faisait avec moi
alors que je suis son frère, ou censé l’être ? Ne me traitait-il pas comme si
j’étais l’un de ses serviteurs ? Et Khalil lui-même ne m’a-t-il pas insulté
devant tout le monde au mariage du chef du village en me disant « fils de
Ghazala » alors que je suis le Omda et son oncle ?
— Il
était jeune … Il te respecte maintenant, Rachouan.
— Le
respect est apparu après la mort de notre fils … Parce qu’il va hériter la
moitié de mes biens, idiote.
Assaillie
par la mémoire de notre fils disparu, elle se couvrit le visage de son voile en
soie noir. Elle fut secouée par des pleurs silencieux que rien ne laissait transparaître
si ce n’est les soubresauts de son corps.
Le
temps recula pour s’arrêter à ce jour lointain :
— Mère
… Pourquoi vivons-nous dans cette maison qui ressemble à une étable et
n’habitons-nous pas la grande maison avec mon père, mon frère Abdel-Magued et
sa mère ?
Elle
détourna sa tête durement et se mit à me fixer de ses yeux miel aux beaux cils
longs sans répondre.
— Les
enfants au kottab se mettent à rire lorsque j’évoque le nom de Soliman Al-Bahi
et que je dis que je suis son fils, ils disent : Toi, tu n’es que le fils de
Ghazala.
Son
visage rougit alors qu’elle tirait sur le bord de son voile usé en rouspétant :
— Mets
ton doigt dans l’œil du fils de chien qui ose te dire que tu n’es pas son fils,
et arrache-le lui.
Tu ne
pouvais arracher l’œil de quiconque. De petites bribes de phrases t’apprirent
ton histoire. Ta mère était une servante étrangère dans la maison de ton père. Il
était sur le point de la chasser lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte si ce
n’est son vieux oncle : « Nos aïeux ne fréquentaient-ils pas les esclaves et
reconnaissaient leurs progénitures ? Considère-la comme une esclave … ».
Il
était sur le point de te donner le nom d’un homme qui travaillait sur ses
terres, lorsque ton oncle intervint à nouveau : « C’est un garçon et nous avons
besoin d’hommes à cause du nombre de nos ennemis. Donne-lui ton nom. S’il vit,
il sera utile à ton fils Abdel-Magued, et s’il meurt, il te fera pardonner tes
pêchés au jugement dernier comme c’est le cas pour tes petits-enfants qui sont morts
au moment du fléau … ».
Il te
donna son nom, il est vrai, mais il te donna également pour prénom celui du
gitan mendiant qui faisait le tour des maisons avec sa rebab … Rachouan !
****
Je
relevai ma tête et dis à ma femme :
—
Prononce le nom de Dieu, Chafiya.
Elle
marmonna d’une voix étouffée en essuyant ses larmes : Il n’y a de Dieu que
Dieu.
La
vieille servante entra et dit :
Le
cheikh Attouan vous attend dehors Monsieur le omda.
—
Dis-lui de venir.
Je
sortis de la chambre à coucher et me dirigeai vers le salon intérieur. Je
m’assis sur un canapé qui faisait face au mur sur lequel était accrochée la
photo du roi Fouad que Dieu le protège. A sa droite, se tenait la photo de son
père le khédive Ismaïl, qu’il soit entre de bonnes mains.
Le
chef du village Attouan Al-Bahragane fit son entrée dans une élégance exagérée,
se dandinant en marchant comme un roi. Sous son habit noir au tissu luxueux
apparaissait son caftan éclatant d’un bleu brillant et aux rayures blanches. C’était
son rendez-vous quotidien pour me faire un peu de lecture du journal
Al-Moqattam à cause de la faiblesse de ma vue … C’était le seul journal que mon
père et les différents omdas du pays étaient forcés de lire et de s’y abonner
par ordre du gouvernement. C’était un bon journal en tout cas et l’on pouvait y
trouver beaucoup d’informations. De plus, nous nous étions habitués à le lire …
Il
s’assit sur un siège, à la droite de mon canapé. Il tourna les pages du journal
puis dit : Voici un article en première page. Puis-je commencer par lui ?
—
Pourquoi pas ?
— Nos
jeunes devront savoir que l’Egypte est comptée parmi les pays avancés depuis
qu’elle est devenue l’alliée de la Grande-Bretagne … Cette renaissance que nous
pouvons toucher du doigt dans tous les domaines n’aurait pu avoir lieu si ce
n’était notre amitié avec cet empire duquel le soleil ne se couche jamais ... Nos
jeunes devraient savoir cela et ne pas tendre l’oreille à ceux qui excitent les
foules avec leurs discours trompeurs. Qu’avez-vous omda ?
—
Rien.
— Je
vois que vous soupirez et votre visage démontre qu’il y a quelque chose qui
vous préoccupe.
Je lui
résumais ce qui s’était passé avec mon neveu. Il dit :
— Vous
avez bien fait. Pour ma part, je ne lui ferais pas confiance s’il épousait
Attiyate.
—
Remettons ce sujet à plus tard. Cherchez dans le journal des nouvelles de son
excellence le directeur du district et des grands fonctionnaires de chez nous …
Qui sera promu à un grade supérieur, qui sera démuni de ses fonctions et par
qui sera-t-il remplacé ? (…).
Traduction de Soheir Fahmi