Sommet Arabe.
La Syrie est accusée de s’ingérer au Liban et de vouloir en
faire une sorte de province. Il s’agirait autant d’objectifs
sécuritaires que d’une nostalgie des temps anciens.
Des relations organiques ?
«
L’ingérence syrienne au Liban », c’est la phrase que la
majorité des chefs des pays arabes ont utilisée comme
argument pour bouder le sommet de Damas. Et la
représentation à niveau faible de ces pays n’était qu’un
signe de mécontentement envers la Syrie pour ce fait. Plus
significatif : le siège libanais a été aussi vacant dans ce
sommet pour ce même point de vue. « La Syrie a joué un rôle
prépondérant dans la crise politique au Liban, la rendant plus aiguë en s’ingérant constamment dans les affaires
internes libanaises et en empêchant ainsi l’élection du
candidat consensuel à la présidence », c’est ce que dénonce
la majorité libanaise dirigée par le premier ministre Fouad
Siniora. La question qui se pose
alors est de savoir quelle est la nature de cette ingérence
et si Damas a vraiment des
ambitions régionales comprenant évidemment le Liban. En
fait, si la Syrie se défend toujours de toute ingérence au
Liban, il n’est pas moins vrai que ce pays constitue pour
elle plus qu’un voisin. Dans le discours d’ouverture du
sommet, le président Bachar
Al-Assad a voulu se défendre : «
La clé est entre les mains des Libanais eux-mêmes. Ils ont
un territoire, des institutions, une Constitution et la
conscience nécessaire ».
Mais pour les opposants à la Syrie, ces ambitions existent
bien. Et ce, partant du fait que dans la constance de la
politique syrienne on trouve un refus d’ouvrir une ambassade
à Beyrouth et un rejet de tout bornage des frontières.
Une question d’histoire
Un peu d’histoire pour comprendre cette relation un peu
compliquée entre ces deux pays. Le Liban était depuis
l’Empire ottoman la « province maritime de Damas ». Le tout
commence alors avec les accords de Sykes-Picot en 1916 de
partage du Proche-Orient entre la France et la
Grande-Bretagne et ensuite la proclamation du « Grand Liban
» en 1920. La Syrie, indépendante à cette époque, n’a jamais
accepté « d’être privée d’une de ses provinces. Cette
nouvelle entité suscita également l’opposition des
nationalistes arabes qui souhaitaient la création d’une
Grande Syrie » regroupant la Syrie, le Liban, la Palestine
et la Transjordanie. L’idéologie du Baas, parti au pouvoir
en Syrie, est basée essentiellement sur la réunification des
différents Etats arabes en une seule et grande nation. Mais
la proclamation de l’indépendance et du « pacte national »
au Liban en 1943, devait stopper net les aspirations à la
création de la Grande Syrie. Et la Syrie et le Liban
deviennent deux Etats souverains à partir de 1946, date
d’évacuation des dernières troupes françaises.
Aujourd’hui, personne ne peut nier que ce rêve d’une Grande
Syrie est pratiquement révolu. Il existe toujours mais
seulement dans l’esprit des Syriens. Ceux-ci nomment jusqu’à
maintenant Damas (Al-Cham), le pays du levant. « C’est
seulement au niveau culturel syrien que ce mot se manifeste
souvent sur scène. C’est une question légitime. Le rêve de
l’unité n’est pas une honte », estime Mohamad Saïd Idriss,
chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram.
Mais La Syrie est revenue une autre fois au Liban, d’après
l’accord de Taëf en 1989, sous forme d’une tutelle, mais qui
a eu l’avantage de mettre terme à la guerre civile qui a
ravagé le Liban en ce temps. Et le Traité de fraternité et
de coopération signé entre les deux pays le 22 mai est venu
les lier plus que jamais. Son slogan était : « L’unité de la
ligne et du destin politiques » des deux voisins. Une
tutelle qui a duré pour 30 ans et pendant laquelle la Syrie
n’avait pas échappé à des accusations. Elle fut accusée de
vouloir modifier le tissu social libanais, et « d’appliquer
une syriannité » couvrant la plupart des aspects du mode de
vie libanais aussi bien que la politique. Et c’est après
l’assassinat de Rafiq Al-Hariri que la Syrie s’est trouvée
contrainte de quitter rapidement le Liban et ce d’après la
résolution 1 559 de l’Onu, promulguée en septembre 2004.
Les impératifs de sécurité syriens
Aujourd’hui, Damas se trouve aussi accusé d’être à l’origine
du blocage du consensus libanais. Et ce n’est pas tout. Une
série d’autres accusations lui ont été adressées : la
facilitation de la contrebande d’armes à destination du
Hezbollah à travers la frontière libano-syrienne et des
factions palestiniennes pro-syriennes armées à l’intérieur
comme à l’extérieur des camps palestiniens au Liban.
Pour Idriss, il n’y a aucun indice d’ingérence syrienne au
Liban. Ce n’est qu’une propagande menée par les Etats-Unis
et leurs alliés arabes, qui voulaient passer sous silence
d’autres ingérences qui sont beaucoup plus dangereuses dans
l’affaire libanaise. « Le conflit fondamental au Liban n’est
pas du tout l’ingérence syrienne, mais porte sur la
définition du Liban. S’agit-il d’un Liban allié des
Etats-Unis et signataire d’un accord de paix avec Israël ?
Ou d’un Liban résistant et ne voulant pas être une source de
danger pour ses voisins arabes ? La Syrie a certes des
intérêts et le droit pour soutenir la résistance ». Le
politologue estime que Damas n’a aucune ambition au Liban
que de sécuriser son territoire. Il explique à cet égard
comment la Syrie est assiégée. A l’Est, c’est l’Iraq, où
évoluent les troupes américaines, celles d’Incirlik. Au nord
se trouve la Turquie avec une des grandes bases militaires
américaines. La Jordanie et l’Arabie saoudite, deux autres
voisins, sont connues pour être des grands opposants à la
politique de Damas. Alors, il ne reste pour la Syrie qu’une
seule frontière ouverte.
La même vision est défendue par le politologue Abdallah Al-Achaal.
Le pays du Cèdre est considéré comme l’une des plus
importantes bases de la sécurité nationale de la Syrie.
Comme le Soudan était une base de sécurité pour l’Egypte.
C’est la géopolitique qui a imposé cet état des lieux. Le
Liban se trouve dans la carte géographique, au cœur de la
Syrie. Ainsi, toute interaction à l’intérieur du Liban se
reflète directement à Damas. « Dans l’histoire, tous ceux
qui voulaient préparer des complots contre la Syrie
partaient du Liban. La liaison entre les deux est une
liaison organique. Aujourd’hui, toute tentative chirurgicale
pour séparer ces deux entités va être vouée à l’échec »,
conclut Al-Achaal.
Tout compte fait, c’est un modèle de crise tout à fait arabe
: l’incapacité de concevoir une unité où tous les intérêts
sont respectés.
Aliaa
Al-Korachi