Canal de Suez.
La mort d’un vendeur flottant, victime des tirs d’un cargo
affrété par la Marine américaine, provoque l’indignation de
la classe politique égyptienne.
Les Américains font des vagues
Le
gouvernement est sous le feu des critiques une semaine après
la mort d’un citoyen de la ville de Suez tué par les tirs
d’un navire américain dans le Canal de Suez. Les faits
remontent au lundi 24 mars lorsqu’une barque de vendeurs
ambulants dans le Canal de Suez essuie les tirs de semonce
d’un cargo affrété par la Marine américaine, le Global
Patriot. Mohamad Mokhtar Afifi, un des trois hommes qui se
trouvaient à bord de la barque, est touché et meurt
immédiatement. Afifi était parti à la recherche de son
gagne-pain. Il avait l’habitude de vendre des souvenirs
pharaoniques et des cigarettes aux navires traversant le
canal. Il laisse une femme et deux enfants, une fille de 3
ans et un garçon de 6 mois. En réaction à l’incident,
l’ambassade des Etats-Unis au Caire a fait part de ses
regrets. « Nous regrettons ces victimes, mais nous devons
savoir ce qui s’est réellement passé des deux côtés », a
déclaré l’ambassadeur américain Francis Ricciardone. Le
président américain George W. Bush a, lui aussi, fait part
de ses regrets lors d’un entretien téléphonique avec le
président Moubarak, affirmant avoir demandé au Pentagone
d’enquêter sur l’incident et de veiller à ce qu’il ne se
reproduise pas. Le Département d’Etat américain a indiqué
quant à lui que le Pentagone allait coopérer avec la famille
de la victime sur la fixation de compensations financières.
Mais l’incident provoque des réactions en série dans les
rangs de la presse et au sein de l’opposition. Pour cette
dernière, le Global Patriot n’aurait pas dû quitter le Canal
de Suez. « L’incident a eu lieu dans les eaux territoriales
égyptiennes. Normalement, le navire aurait dû être arrêté et
une enquête ouverte. Mais le gouvernement a laissé partir le
cargo américain comme si de rien n’était », dénonce Abbass
Abdel-Aziz, député de Suez. « J’ai essayé de contacter les
responsables du Canal de Suez, mais ils ont gardé le
silence. Et l’enquête du Parquet militaire s’est limitée à
un interrogatoire des vendeurs ambulants sans résultats »,
dénonce le député. Et il n’est pas le seul. Plusieurs
députés de l’opposition, ralliés par les Frères musulmans,
des députés indépendants et même certains députés du PND ont
d’ores et déjà soumis des questions urgentes au gouvernement
sur l’affaire. Hamdi Hassan, député islamiste, parle de « la
lamentable faiblesse du gouvernement ». « Cet incident est
venu montrer que la vie des Egyptiens n’a pas de prix »,
souligne le député. Et de rappeler que cet incident n’est
pas le premier du genre. Le 28 février dernier, Samah, une
fillette de la ville de Rafah, est morte par des tirs
israéliens malencontreux à la frontière avec l’Egypte. Et
plusieurs soldats égyptiens sont également morts par des
tirs similaires. « Face à ces incidents, l’attitude du
gouvernement a été le black-out complet », indique Hamdi
Hassan.
Redoubler de vigilance
En octobre 2000, un attentat avait été commis contre un
navire américain, l’USS Cole, alors en mouillage dans le
port d’Aden, au Yémen. 17 Américains avaient été tués dans
l’attaque. Depuis cette date, des instructions ont été
données aux navires américains croisant dans la région pour
redoubler de vigilance. C’est dans ce contexte que s’inscrit
l’incident du 24 mars. Le chef de la diplomatie, Ahmad
Aboul-Gheit, a qualifié l’incident d’inacceptable, tout en
affirmant que les ports égyptiens ne sont pas ouverts à qui
veut tirer des coups de feu. « L’embarcation égyptienne
s’est peut-être approchée d’une manière qui a inquiété les
Américains, mais ce n’est pas une raison pour tirer des
coups de feu dans les eaux territoriales égyptiennes. Nous
attendons la fin de l’enquête du Parquet militaire afin de
parvenir à une vision globale de ce qui s’est passé », a
déclaré Aboul-Gheit affirmant que l’Egypte accepte les
excuses américaines, mais les droits du citoyen égyptien
doivent être garantis, et le territoire et les eaux de l’Egypte
respectés, et que cette question serait discutée avec les
Américains. Mais, pour l’opposition, cette réaction cache
mal la faiblesse du gouvernement. Pour Abdallah Al-Sénnaoui,
rédacteur en chef de l’hebdomadaire Al-Arabi, organe
d’expression du Parti nassérien, le gouvernement aurait dû
demander des excuses officielles, ce qui n’a pas été fait. «
Les Américains ont seulement dit qu’ils regrettaient
l’incident, ce qui est différent de présenter des excuses.
Bien plus, ils ont laissé entendre que la responsabilité
était partagée. L’Egypte aurait dû arrêter le cargo et
demander des indemnités non seulement pour la mort du
citoyen égyptien mais aussi pour atteinte à la réputation du
Canal de Suez », affirme Al-Sénnaoui. Même s’il s’agit d’un
acte non prémédité, Al-Sénnaoui fait la comparaison avec
l’affaire de Lockerbie où les familles des victimes ont
toutes été indemnisées. « Malheureusement, le gouvernement
ne fait rien pour préserver la dignité de l’Egypte »,
conclut-il.
Ola
Hamdi