Al-Ahram Hebdo, Arts | Yousri Nasrallah,  « Le film veut dire qu’il n’est pas si compliqué de s’exprimer »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 2 au 8 avril 2008, numéro 708

 

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Arts

Cinéma. Avec des thèmes profonds émanant de sa manière de voir, Yousri Nasrallah frôle souvent les limites de l’incompréhension. Le réalisateur de L’Aquarium s’explique.  

« Le film veut dire qu’il n’est pas
 si compliqué de s’exprimer »
 

Al-Ahram Hebdo : Votre film soulève la peur, l’enfermement et la solitude psychologique de certains d’entre nous, avec le rythme haletant de la vie quotidienne. Comment avez-vous préparé les comédiens pour exprimer des nuances aussi profondes ?

Yousri Nasrallah : Je ne voulais pas tomber dans le drame purement psychologique, mais présenter des idées et des prototypes concrets. J’ai essayé de m’éloigner — dans la construction du récit — de la méthode action-réaction. Les deux protagonistes principaux sont apparemment bien accomplis sur les plans social et professionnel, mais après leur conversation et leur rencontre, c’est-à-dire pendant les trois jours, la durée des événements, ils découvrent les vraies choses qui les bouleversent et les tourmentent. C’est de quoi ils essayent de se libérer chacun à sa façon. D’ailleurs, certains détails ont été rajoutés au film grâce aux comédiens. C’est l’actrice Dorra, à titre d’exemple, qui a imaginé son caractère ainsi, avec son grand amour pour les chaussures, ce que j’ai trouvé acceptable même approprié pour le personnage. Pour sa part, Ahmad Al-Fichawi a ajouté son côté rappeur, alors qu’à l’origine il devait incarner un chanteur soufi. Je me sens parfois comme un spéléologue, je creuse sans cesse et il peut m’arriver des choses totalement inédites.

D’où est venue l’idée de L’Aquarium ?

— Il y a deux ans, le scénariste Nasser Abdel-Rahmane m’a proposé de faire un film sur un anesthésiste qui se transforme en morphinomane. Mais ce que j’ai trouvé plus intéressant était l’intimité de chacun des personnages, tournant dans leurs orbites, mais ayant quand même des points de rencontre. J’ai dû donc trouver d’autres façons de filmer, d’autres accroches, cherchant à raconter une histoire qui pouvaient nous appartenir tous. Quelques mois après, je l’ai appelé pour lui dire : « ça y est, nous allons faire un film sur Guéneinet Al-Asmak (l’aquarium), sur ces êtres à la mémoire courte ». On est comme des poissons qui ne gardent en mémoire que sept couleurs. Comme si l’on avait oublié tout le passé, on cherche à s’embellir pour plaire aux gens, tels des poissons qui s’exhibent dans un aquarium. C’est dans les grottes de Guéneinet Al-Asmak qu’on peut aussi voir les gens exprimer leurs sentiments, partager leurs moments intimes, exactement comme les patients dans le bloc opératoire qui se laissent aller sous l’effet des anesthésiants ou les auditeurs de la radio qui confessent leurs secrets la nuit à la présentatrice (Hind Sabri) à travers son émission Secrets de nuit. Alors, on a retravaillé le scénario. Nasser Abdel-Rahmane était si pris dans le jeu qu’il en a fini l’écriture en moins d’un mois.

Finalement, c’est le film que j’aime le plus, parce qu’il combine tout ce que j’ai appris sur la façon de raconter des histoires, avec parfois des outils sophistiqués tout en préservant la pureté de mes autres films. Avec L’Aquarium, je me suis senti plus libre, plus expérimenté et plus à l’aise en travaillant.

Vos films sont toujours basés sur une philosophie ou une manière de voir personnelle, est-ce la raison pour laquelle ils soulèvent des débats si virulents ?

— C’est fort probable, mais c’est mon style. Je sais qu’on ne peut pas toujours plaire à tout le monde. Dans L’Aquarium, même les côtés techniques du film ont été choisis conformément aux idées que je voulais présenter. Je ne me justifie certainement pas, ni essaye de donner des explications, mais même le rythme que d’aucuns peuvent trouver un peu lent exprime pour moi le for intérieur des personnages. Donc, il n’y a pas de temps mort dans le film, au contraire, chaque séquence est chargée d’émotion.

C’est l’idée de la souffrance différée, comme c’est le cas lorsqu’on se heurte contre un mur, on ne sent pas le mal tout de suite, mais quelques secondes après, on peut commencer à en souffrir. Certains personnages dans le film s’expriment incognito ou de manière clandestine, d’autres ont le courage de confronter. Le film veut dire qu’il n’est pas si compliqué de s’exprimer.

Certains critiques se sont demandés pourquoi vous n’avez pas plutôt tourné un documentaire ?

— Je crois qu’avec la fiction, on peut essayer — je ne dis pas que l’on y est parvenu — de rendre les choses plus tendues, plus contrastées. On voulait aborder différents sujets, différents maux, les plus fréquents. Avec la fiction, on peut construire une histoire de cette lignée, englobant des réalités diverses. Réaliser un film, ce n’est pas faire un discours politique ou souligner simplement des idées, c’est montrer des humains, des individus complexes. Avec la fiction, on peut atteindre cette complexité.

Pourquoi choisissez-vous souvent de vous éloigner des Super Stars ? Votre casting correspond-il à l’affiche dont vous rêviez ?

— Car mes comédiens n’ont pas les mauvaises habitudes des grandes stars. Etre blockbuster veut dire rentrer dans un système où vous imposez vos propres limites. Certaines vedettes avancent par exemple : le public ne m’aimera pas comme ceci ou comme cela, mes fans s’attendent à ça. En revanche, un acteur préoccupé uniquement par son art n’a pas toutes ces contraintes.

J’ai travaillé avec un casting de rêve pour tout réalisateur. Tous sont tellement professionnels qu’ils arrivaient au plateau avec des idées plein la tête. On peut croire que les coulisses d’un tel film profond étaient tristes ou sombres, alors que c’était tout à fait le contraire : on ne cessait de rire, de réfléchir ensemble et cela se ressent dans le film.

Propos recueillis par Yasser Moheb

 

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