Cinéma.
Avec des thèmes profonds émanant de sa manière de voir,
Yousri Nasrallah
frôle souvent les limites de l’incompréhension. Le
réalisateur de L’Aquarium s’explique.
« Le film veut dire qu’il n’est pas
si compliqué de
s’exprimer »
Al-Ahram
Hebdo : Votre film soulève la peur, l’enfermement et la
solitude psychologique de certains d’entre nous, avec le
rythme haletant de la vie quotidienne. Comment avez-vous
préparé les comédiens pour exprimer des nuances aussi
profondes ?
Yousri Nasrallah :
Je ne voulais pas tomber dans le drame purement
psychologique, mais présenter des idées et des prototypes
concrets. J’ai essayé de m’éloigner — dans la construction
du récit — de la méthode action-réaction. Les deux
protagonistes principaux sont apparemment bien accomplis sur
les plans social et professionnel, mais après leur
conversation et leur rencontre, c’est-à-dire pendant les
trois jours, la durée des événements, ils découvrent les
vraies choses qui les bouleversent et les tourmentent. C’est
de quoi ils essayent de se libérer chacun à sa façon.
D’ailleurs, certains détails ont été rajoutés au film grâce
aux comédiens. C’est l’actrice Dorra, à titre d’exemple, qui
a imaginé son caractère ainsi, avec son grand amour pour les
chaussures, ce que j’ai trouvé acceptable même approprié
pour le personnage. Pour sa part, Ahmad Al-Fichawi a ajouté
son côté rappeur, alors qu’à l’origine il devait incarner un
chanteur soufi. Je me sens parfois comme un spéléologue, je
creuse sans cesse et il peut m’arriver des choses totalement
inédites.
— D’où est venue l’idée de L’Aquarium ?
— Il y a deux ans, le scénariste Nasser Abdel-Rahmane m’a
proposé de faire un film sur un anesthésiste qui se
transforme en morphinomane. Mais ce que j’ai trouvé plus
intéressant était l’intimité de
chacun des personnages, tournant dans leurs orbites, mais
ayant quand même des points de rencontre. J’ai dû donc
trouver d’autres façons de filmer, d’autres accroches,
cherchant à raconter une histoire qui
pouvaient nous appartenir tous. Quelques mois après,
je l’ai appelé pour lui dire : « ça y est, nous allons faire
un film sur Guéneinet Al-Asmak (l’aquarium), sur ces êtres à
la mémoire courte ». On est comme des poissons qui ne
gardent en mémoire que sept couleurs. Comme si l’on avait
oublié tout le passé, on cherche à s’embellir pour plaire
aux gens, tels des poissons qui s’exhibent dans un aquarium.
C’est dans les grottes de Guéneinet Al-Asmak qu’on peut
aussi voir les gens exprimer leurs sentiments, partager
leurs moments intimes, exactement comme les patients dans le
bloc opératoire qui se laissent aller sous l’effet des
anesthésiants ou les auditeurs de la radio qui confessent
leurs secrets la nuit à la présentatrice (Hind Sabri) à
travers son émission Secrets de nuit. Alors, on a
retravaillé le scénario. Nasser Abdel-Rahmane était si pris
dans le jeu qu’il en a fini l’écriture en moins d’un mois.
Finalement, c’est le film que j’aime le plus, parce qu’il
combine tout ce que j’ai appris sur la façon de raconter des
histoires, avec parfois des outils sophistiqués tout en
préservant la pureté de mes autres films. Avec L’Aquarium,
je me suis senti plus libre, plus expérimenté et plus à
l’aise en travaillant.
— Vos films sont toujours basés sur une philosophie ou
une manière de voir personnelle, est-ce la raison pour
laquelle ils soulèvent des débats si virulents ?
— C’est fort probable, mais c’est mon style. Je sais qu’on
ne peut pas toujours plaire à tout le monde. Dans
L’Aquarium, même les côtés techniques du film ont été
choisis conformément aux idées que je voulais présenter. Je
ne me justifie certainement pas, ni essaye de donner des
explications, mais même le rythme que d’aucuns peuvent
trouver un peu lent exprime pour moi le for intérieur des
personnages. Donc, il n’y a pas de temps mort dans le film,
au contraire, chaque séquence est chargée d’émotion.
C’est l’idée de la souffrance différée, comme c’est le cas
lorsqu’on se heurte contre un mur, on ne sent pas le mal
tout de suite, mais quelques secondes après, on peut
commencer à en souffrir. Certains personnages dans le film
s’expriment incognito ou de manière clandestine, d’autres
ont le courage de confronter. Le film veut dire qu’il n’est
pas si compliqué de s’exprimer.
— Certains critiques se sont demandés pourquoi vous
n’avez pas plutôt tourné un documentaire ?
— Je crois qu’avec la fiction, on peut essayer — je ne dis
pas que l’on y est parvenu — de rendre les choses plus
tendues, plus contrastées. On voulait aborder différents
sujets, différents maux, les plus fréquents. Avec la
fiction, on peut construire une histoire de cette lignée,
englobant des réalités diverses. Réaliser un film, ce n’est
pas faire un discours politique ou souligner simplement des
idées, c’est montrer des humains,
des individus complexes. Avec la fiction, on peut atteindre
cette complexité.
— Pourquoi choisissez-vous souvent de vous éloigner des
Super Stars ? Votre casting correspond-il à l’affiche dont
vous rêviez ?
— Car mes comédiens n’ont pas les mauvaises habitudes des
grandes stars. Etre blockbuster veut dire rentrer dans un
système où vous imposez vos propres limites. Certaines
vedettes avancent par exemple : le public ne m’aimera pas
comme ceci ou comme cela, mes fans s’attendent à ça. En
revanche, un acteur préoccupé uniquement par son art n’a pas
toutes ces contraintes.
J’ai travaillé avec un casting de rêve pour tout
réalisateur. Tous sont tellement professionnels qu’ils
arrivaient au plateau avec des idées plein la tête. On peut
croire que les coulisses d’un tel film profond étaient
tristes ou sombres, alors que c’était tout à fait le
contraire : on ne cessait de rire, de réfléchir ensemble et
cela se ressent dans le film.
Propos recueillis par
Yasser
Moheb