Cinéma.
Le film Guéneinet al-asmak (l’aquarium) de Yousri Nasrallah
se présente comme un constat de la stérilité du présent,
nous invitant à nous regarder en face et à réagir.
Comme un poisson en eaux troubles
Ce
qui surprend dans le dernier film de Yousri Nasrallah
L’Aquarium, c’est son ambition de faire un cinéma indatable,
qui ne vient pas « avant » ou « après » un autre cinéma,
mais qui est un monument isolé à l’image de la solitude
narcissique des héros de son dernier opus. Et ce avec un
talent réel de saisir le contemporain dans une amnésie de
l’Histoire. Il multiplie donc les astuces pour mettre en
scène un présent dévitalisé, des affects réduits au minimum,
une pensée réduite à une intelligence de situation.
Le titre lugubre du film appelle la comparaison. Par delà
leurs différences profondes, les protagonistes Leïla (Hind
Sabri) et Youssef (Amr Waked) partagent un même projet :
comme les poissons prisonniers d’un bac de verre, ils
étouffent de l’air comprimé, des limites et contraintes
réduisant leur existence à un simulacre de vie, dans un
horizon fermé.
Où sommes-nous ? En plein hiver, où la grippe aviaire fait
rage et les manifestations de Kéfaya, le mouvement populaire
contre la corruption et les débordements du système et de
ses potentats s’intensifient. Mais au lieu de prendre acte
du présent, de réagir, chacun prend un masque. Leïla, une
animatrice à la radio, qui accueille dans son émission
Secrets de nuit les aveux d’individus en mal de vivre,
Youssef, un médecin anesthésiste, qui accueille les
confidences de patients qu’il endort, s’extraient à l’espace
de leur intimité pour ouvrir le champ à une altérité en
panne de référence, de modèles joyeux à concilier avec la
vie. Mais l’horizon fermé de ces personnages n’est que le
paysage du pays : l’Egypte, le ver est dans le fruit.
Aux abords de la trentaine, Leïla et Youssef qui ne se
connaissent pas, ne se rencontrent jamais, échangent juste
un dialogue saccadé, à l’instar d’un monologue, dans
l’émission de Leïla. L’absence d’émotion, de communication,
la peur de s’impliquer dans une vie de couple, d’entamer une
intimité les caractérisent. Youssef se déplace dans sa
voiture, qui lui sert d’habitat où il entasse ses effets
personnels. Il a des rapports difficiles et ambigus avec son
père (Gamil Rateb) agonisant à l’hôpital. Il s’arrête devant
la maison de sa maîtresse Marwa, située en face de
l’Aquarium, hésitant à y pénétrer ou s’attacher à Marwa.
Leïla vit avec sa mère (Menha el Batraoui), qui la tient à
distance, et traîne son sac de médicaments dans
l’appartement comme si elle était décidée à ne pas
l’habiter. Leïla refuse de commencer une vie indépendante au
seuil de l’appartement qu’elle veut louer. Elle se fourvoie
dans l’érotisme d’une danse déchaînée sous le regard d’un
homme âgé qui la convoite à distance et l’entretient
presque. On a rarement vu une telle figure de stérilité, un
assèchement qui bâtit l’odyssée de l’Egyptien condamné à
habiter un paysage-visage sculpté à l’image d’un crâne, que
configure l’aquarium, faisant corps avec une nation
ridiculisée, bosselée qui bouffe sa démarche claudiquante.
la terreur que tient en jeu la structure du récit est la
dévitalisation. Ici ou là, intervient le témoignage d’amis
ou proches de Leïla et Youssef, à l’instar d’un
documentaire, sur leur assèchement, leurs courses après des
vanités, laissant un sentiment de vide. Il leur semble
impossible de faire partie de ce monde, d’un monde qui n’est
ni pour les tendres, ni pour les fatigués.
Cependant, nous avons droit à deux volets qui introduisent
la question de savoir si les deux protagonistes peuvent
franchir les frontières de l’espace. Dans une scène, Leïla
raconte l’histoire d’une princesse amoureuse d’un oiseau, où
elle interprète elle-même la princesse, refusant d’avouer
cet amour en public, alors que c’est la seule condition de
délivrer son amant de l’ensorcellement. Le cinéaste ne
s’interdit pas ici le recours à l’imaginaire onirique, qui
est l’incarnation d’une idée, du refus de Leïla d’affronter
la réalité, de son insistance à lui tourner le dos. Le
masque qu’elle persiste à porter revient en mémoire dans son
rêve, dans ce petit conte qu’elle improvise pour enfants.
Une autre nature qui lui ressemble, Youssef, est aussi
majestueuse dans son aridité, inquiétante dans son
obscurité. Debout devant la gigantesque structure de
l’aquarium, il s’apaise dans le silence de cet amas de
pierre, dont l’abîme fonçant droit dans la terre contredit
l’horizontalité du paysage. Cette alternance d’échelles de
plans laisse présager un changement. Youssef décide d’entrer
dans ce crâne géant que configure l’aquarium, comme on entre
dans le monde qu’on s’interdit d’avoir une prise sur lui. De
manière peut-être plus subtile qu’une satire, il boucle son
histoire dans sa maison vide qu’il décide d’habiter, rompt
avec l’indifférence, l’altérité pour devenir libre. Il fait
du moi sa propre patrie. L’image des manifestations de
Kéfaya lui remplit le regard d’une lumière : « Si nous
réagissons pour changer le présent, toi aussi tu dois l’être
». C’est une nouveauté, un renaissance. Le film travaille
beaucoup sur l’intériorité des personnages, ce qui le rend
parfois difficile à comprendre, mais n’est-ce pas là une
façon de secouer le spectateur, pour lui écarquiller les
yeux ?
Amina
Hassan