Al-Ahram Hebdo, Arts | Comme un poisson en eaux troubles
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 Semaine du 2 au 8 avril 2008, numéro 708

 

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Arts

Cinéma. Le film Guéneinet al-asmak (l’aquarium) de Yousri Nasrallah se présente comme un constat de la stérilité du présent, nous invitant à nous regarder en face et à réagir. 

Comme un poisson en eaux troubles 

Ce qui surprend dans le dernier film de Yousri Nasrallah L’Aquarium, c’est son ambition de faire un cinéma indatable, qui ne vient pas « avant » ou « après » un autre cinéma, mais qui est un monument isolé à l’image de la solitude narcissique des héros de son dernier opus. Et ce avec un talent réel de saisir le contemporain dans une amnésie de l’Histoire. Il multiplie donc les astuces pour mettre en scène un présent dévitalisé, des affects réduits au minimum, une pensée réduite à une intelligence de situation.

Le titre lugubre du film appelle la comparaison. Par delà leurs différences profondes, les protagonistes Leïla (Hind Sabri) et Youssef (Amr Waked) partagent un même projet : comme les poissons prisonniers d’un bac de verre, ils étouffent de l’air comprimé, des limites et contraintes réduisant leur existence à un simulacre de vie, dans un horizon fermé.

Où sommes-nous ? En plein hiver, où la grippe aviaire fait rage et les manifestations de Kéfaya, le mouvement populaire contre la corruption et les débordements du système et de ses potentats s’intensifient. Mais au lieu de prendre acte du présent, de réagir, chacun prend un masque. Leïla, une animatrice à la radio, qui accueille dans son émission Secrets de nuit les aveux d’individus en mal de vivre, Youssef, un médecin anesthésiste, qui accueille les confidences de patients qu’il endort, s’extraient à l’espace de leur intimité pour ouvrir le champ à une altérité en panne de référence, de modèles joyeux à concilier avec la vie. Mais l’horizon fermé de ces personnages n’est que le paysage du pays : l’Egypte, le ver est dans le fruit.

Aux abords de la trentaine, Leïla et Youssef qui ne se connaissent pas, ne se rencontrent jamais, échangent juste un dialogue saccadé, à l’instar d’un monologue, dans l’émission de Leïla. L’absence d’émotion, de communication, la peur de s’impliquer dans une vie de couple, d’entamer une intimité les caractérisent. Youssef se déplace dans sa voiture, qui lui sert d’habitat où il entasse ses effets personnels. Il a des rapports difficiles et ambigus avec son père (Gamil Rateb) agonisant à l’hôpital. Il s’arrête devant la maison de sa maîtresse Marwa, située en face de l’Aquarium, hésitant à y pénétrer ou s’attacher à Marwa. Leïla vit avec sa mère (Menha el Batraoui), qui la tient à distance, et traîne son sac de médicaments dans l’appartement comme si elle était décidée à ne pas l’habiter. Leïla refuse de commencer une vie indépendante au seuil de l’appartement qu’elle veut louer. Elle se fourvoie dans l’érotisme d’une danse déchaînée sous le regard d’un homme âgé qui la convoite à distance et l’entretient presque. On a rarement vu une telle figure de stérilité, un assèchement qui bâtit l’odyssée de l’Egyptien condamné à habiter un paysage-visage sculpté à l’image d’un crâne, que configure l’aquarium, faisant corps avec une nation ridiculisée, bosselée qui bouffe sa démarche claudiquante.

la terreur que tient en jeu la structure du récit est la dévitalisation. Ici ou là, intervient le témoignage d’amis ou proches de Leïla et Youssef, à l’instar d’un documentaire, sur leur assèchement, leurs courses après des vanités, laissant un sentiment de vide. Il leur semble impossible de faire partie de ce monde, d’un monde qui n’est ni pour les tendres, ni pour les fatigués.

Cependant, nous avons droit à deux volets qui introduisent la question de savoir si les deux protagonistes peuvent franchir les frontières de l’espace. Dans une scène, Leïla raconte l’histoire d’une princesse amoureuse d’un oiseau, où elle interprète elle-même la princesse, refusant d’avouer cet amour en public, alors que c’est la seule condition de délivrer son amant de l’ensorcellement. Le cinéaste ne s’interdit pas ici le recours à l’imaginaire onirique, qui est l’incarnation d’une idée, du refus de Leïla d’affronter la réalité, de son insistance à lui tourner le dos. Le masque qu’elle persiste à porter revient en mémoire dans son rêve, dans ce petit conte qu’elle improvise pour enfants.

Une autre nature qui lui ressemble, Youssef, est aussi majestueuse dans son aridité, inquiétante dans son obscurité. Debout devant la gigantesque structure de l’aquarium, il s’apaise dans le silence de cet amas de pierre, dont l’abîme fonçant droit dans la terre contredit l’horizontalité du paysage. Cette alternance d’échelles de plans laisse présager un changement. Youssef décide d’entrer dans ce crâne géant que configure l’aquarium, comme on entre dans le monde qu’on s’interdit d’avoir une prise sur lui. De manière peut-être plus subtile qu’une satire, il boucle son histoire dans sa maison vide qu’il décide d’habiter, rompt avec l’indifférence, l’altérité pour devenir libre. Il fait du moi sa propre patrie. L’image des manifestations de Kéfaya lui remplit le regard d’une lumière : « Si nous réagissons pour changer le présent, toi aussi tu dois l’être ». C’est une nouveauté, un renaissance. Le film travaille beaucoup sur l’intériorité des personnages, ce qui le rend parfois difficile à comprendre, mais n’est-ce pas là une façon de secouer le spectateur, pour lui écarquiller les yeux ?

Amina Hassan

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