Changement.
Rythme de vie éprouvant, embouteillage, nouvelle
technologie, on se rend de moins en moins visite. La
convivialité orientale serait-elle en train de prendre un
coup dur ? Décryptage.
On se voit de moins en moins
Il
est près de 18 heures, Le Caire bourdonne telle une ruche
enfumée quand la voiture de Karim s’engage dans la rue
Al-Tahrir. Une place qu’il redoute le plus, tant la
circulation y est dense. Et pas seulement aux heures de
pointe, mais à n’importe quel moment de la journée. Karim
sait qu’il va être bloqué au moins une demi-heure avant de
prendre l’axe du 6 Octobre. Un trajet qui va lui prendre
énormément de temps. Accompagné de sa femme et ses deux
enfants, il prend son mal en patience. Cela fait des mois
qu’il reporte cette visite à une cousine qui vient de se
marier. « J’ai honte, tout le monde est parti la voir, sauf
ma femme et moi. Manque de temps, période d’examens, et
d’autres incidents imprévus ont fait que j’ai dû m’excuser à
maintes reprises », explique-t-il.
Mais avant de se décider à faire cette visite de courtoisie,
il a dû se programmer, choisir une journée où ses enfants
sont en congé à cause des cours particuliers et s’est même
excusé auprès de son second employeur, un privé. Sa femme
qui travaille dans une banque a demandé de sortir une heure
à l’avance pour être plus tôt à la maison et préparer le
déjeuner. « C’est insupportable, je suis devenu comme un
automate tellement je suis bouffé par le temps. Une fois ma
rude journée de travail terminée, je rentre à la maison et
ne veut plus bouger », poursuit-il. En fait, Karim se lève
chaque jour à six heures du matin, accompagne ses enfants à
l’école et sa femme à son travail avant de rejoindre son
boulot dans une institution gouvernementale, et le second
dès qu’il a terminé le premier. Une fois à la maison, il a
fallu négocier avec ses deux garçons pour les persuader de
l’accompagner à cette visite. « Mes deux enfants sont de
plus en plus isolés. Ils ont perdu tout intérêt pour les
rassemblements familiaux et les voyages en famille à cause
de l’Internet qui les fascine. Ils sont prêts à tout
sacrifier pour rester collés à l’écran qui les lie à leurs
amis pour faire du chating », explique ce père de famille
embarrassé de voir ses enfants jouir de cette vie
alternative.
Le temps passe, il somme ses enfants de s’habiller et
consulte sa femme, car il n’est pas question de rendre
visite à un membre de la famille les mains vides.
« Tous les mois, j’ai du mal à joindre les deux bouts. Si je
devais rendre toutes les visites de courtoisie, je ne m’en
sortirais jamais. J’ai restreint mes déplacements. Je me
contente d’envoyer des messages de vœux les jours de fête à
mes amis, et d’appeler mes proches par téléphone. Mais dans
d’autres circonstances, naissance, mariage ou décès, il faut
faire acte de présence, même si je dois reporter cette
visite à plus tard ».
L’engrenage au quotidien
En effet, Karim n’est pas le seul à restreindre les visites,
qui ont toujours fait la particularité de l’Egyptien. Par
devoir ou par courtoisie, ces visites ont toujours lié
familles et amis. Des visites qui dépassent même le cercle
familial, s’étendant aux voisins. Autrefois, les gens
laissaient les portes grandes ouvertes face aux voisins,
alors qu’aujourd’hui, ceux d’un même palier ne se
connaissent pas. « Les conditions financières difficiles, le
stress, le rythme de vie accéléré ont fait que chacun reste
enfermé dans son petit univers. Et même si les membres d’une
famille vivent sous un même toit, ils se croisent par hasard
tant ils sont pris par la vie », explique le sociologue
Galal Amin, tout en précisant que la nouvelle technologie a
contribué à ce changement. Autrefois, le téléphone
n’existait pas et les gens adoraient se rendre visite.
Aujourd’hui, il suffit d’envoyer un message sur le portable
pour féliciter quelqu’un, présenter ses condoléances ou
fixer un rendez-vous qui peut être reporté à plusieurs
reprises par manque de temps.
Si les visites se font de plus en plus rares, elles ont
enrayé quelques traditions. Jadis, les mariages se
concluaient lors d’une rencontre familiale. « Le rythme de
vie et la société de consommation dans laquelle on vit ont
chamboulé toutes les habitudes. Le père est bouffé par le
travail, la mère doit emmener ses enfants à l’école, aux
cours particuliers, au club et aux anniversaires. Et s’il
reste un peu de temps libre, les parents le consacrent à la
télévision, car l’envie de sortir en famille ou de rendre
visite à quelqu’un n’y est plus », explique Galal Amin.
Cependant, selon une étude effectuée par l’économiste Mohsen
Al-Khodeiri, les Egyptiens dépensent annuellement 35
milliards de L.E. en cadeaux pour de la complaisance.
L’écrivain et le scénariste Bilal Fadl pense que rien n’a
changé dans le mode de vie des classes huppées. Ni la crise
économique, ni l’expansion de la technologie ne les ont
perturbées. Les rencontres se font dans les clubs ou les
restaurants et ils s’échangent des nouvelles, des cadeaux,
question d’intérêts. La classe défavorisée ne se formalise
pas, qu’elle ait les moyens ou pas, (al-gouda bil mawgouda)
les visites doivent se faire. Il suffit de prendre un kilo
d’oranges ou de bananes pour accomplir ce devoir social.
Quant à la classe moyenne, c’est celle qui souffre le plus,
étant donné qu’elle attache beaucoup d’importance aux
apparences. Autrement dit, celui qui a ramené un gâteau ou
du chocolat d’une grande pâtisserie doit rendre en apportant
la même chose et d’une pâtisserie bien connue. Fadl raconte
l’histoire de deux sœurs issues d’une classe moyenne qui se
sont disputées. La raison : la fille de l’une d’elles a
réussi au bac et sa tante ne lui a même pas apporté une
bouteille de Pepsi, alors que la mère de la bachelière avait
porté un grand cadeau à sa nièce lorsqu’elle avait réussi.
La province tient le coup
Dans les provinces, la tradition des visites survit toujours
au point que les portes des maisons dans les villages
restent ouvertes. Ces gens se rencontrent non seulement les
jours de fête, mais aussi à n’importe quelle occasion,
particulièrement le vendredi où les familles se réunissent
pour déjeuner ensemble.
Comme le cas de Mohamad, natif de Hawamdiya à Guiza et qui
ne rate aucun vendredi pour rendre visite à sa mère qui
tient à préparer un copieux repas pour réunir ses six
enfants et ses neuf petits-enfants. « Cette visite a une
grande importance pour moi, même si parfois je dois la
raccourcir. Cette tradition est ancrée en nous, elle permet
de nouer davantage nos liens familiaux. Une occasion pour
échanger nos nouvelles, car on n’a plus le temps de le faire
aussi souvent », dit Mohamad.
Ce dernier confie qu’il n’aimerait pas suivre l’exemple de
la femme de son ami, Nadia, qui habite la capitale. Cette
dernière a annulé toute visite familiale ou de courtoisie
pendant l’année scolaire. Elle a transformé sa maison en
caserne car ses deux enfants se préparent au bac, l’un en
deuxième année secondaire et l’autre en troisième année. «
Ma priorité, c’est l’éducation de mes enfants. Je ne reçois
ni rend visite à personne durant l’année scolaire. Je sais
que cela fait des gorges chaudes, mais l’intérêt de mes
enfants passe avant tout », dit-elle sans remords. Nadia
confie que c’est seulement penndant la période de Ramadan
qu’elle peut recevoir, car c’est la coutume. D’autres, comme
Samira, une traductrice, préfèrent communiquer avec leurs
proches et amies à travers le Skype. Une occasion de les
voir sans se déplacer et avoir de leurs nouvelles. « Je suis
de nature peu sociable. Ma façon de communiquer ou de rendre
visite se fait à travers le réseau virtuel. J’apprends comme
ça tous les détails de la vie quotidienne de mes amies.
C’est un réseau de connexions et de relations qui permet une
diffusion efficace d’informations et de photos. Les
connexions apparaissent immédiatement online », lance-t-elle
naturellement.
Enfin, Karim arrive à destination. Et même s’il a pris
toutes les dispositions nécessaires, lui et sa famille n’ont
pas échappé aux nombreux embouteillages, ce qui les a
retardés d’au moins deux heures. Très gêné, il ne sait
comment s’excuser. Le temps de s’échanger quelques
nouvelles, et voilà que les portables sonnent. Les uns se
retirent dans un coin, pour répondre, d’autres envoient en
retour des messages. A un moment donné, sa cousine et son
mari se sont retrouvés seuls au salon. « Il aurait mieux
valu rester chez eux que de m’avoir dérangée pour rien »,
s’est dit la cousine, déçue par cette visite.
Chahinaz Gheith