Le Liban ... un cas unique
Hassan Abou-Taleb
Le
liban constitue, depuis son indépendance, un cas unique de
composition de population, d’interactions avec l’étranger,
et de rôle régional. Pendant un certain moment, il a profité
avec d’autres de cette équation. Au cours d’autres périodes,
il a été considéré comme un simple lieu de règlement des
différends historiques. Durant d’autres périodes, comme
c’est le cas aujourd’hui, le Liban a confirmé l’importance
de la coexistence entre les différentes communautés, tout en
s’écartant des influences étrangères. Aussi la guerre civile
de 15 ans, de 1975 à 1990, a-t-elle été l’exemple de ce cas
unique que représente le Liban. En effet, les Libanais ont
réalisé qu’ils n’avaient d’autre choix que de coexister avec
l’autre et de l’accepter, et ce, quel que soit son
appartenance politique ou confessionnelle. Ce qui fut par
ailleurs confirmé par l’esprit et de l’accord de Taëf.
Cependant, tout équilibre précaire s’expose soit à une
évolution naturelle pacifique soit à un changement
dramatique. Il revient aux responsables de choisir.
Lors des deux dernières décennies, les équations de la
politique, de l’armement, et des institutions ont largement
été influencées, que ce soit à la lumière de l’hégémonie
politique syrienne ou après sa sortie militaire. Le
changement a englobé l’aspect politique maronite, les
leaders sunnites historiques, le rôle de la secte chiite
ainsi que les rôles des régions et relations étrangères
régionales et internationales.
Ce changement est dû à plusieurs facteurs. D’abord, la
présence militaire syrienne et son ingérence directe dans
les affaires libanaises. Ensuite, l’évolution du rôle de la
résistance qui a mis un terme à l’occupation israélienne
dans le Sud-Liban. Puis, l’évolution du rôle du Hezbollah
passé d’un rôle militaire à un rôle social politique
gouvernemental et d’opposition en même temps. Et enfin, le
renversement des équilibres relatifs aux facteurs régionaux
sur la scène libanaise elle-même. En effet, il y a trois
décennies, un pouvoir iranien au Liban était inimaginable,
alors qu’aujourd’hui ce pouvoir est flagrant.
Le Liban aujourd’hui doit choisir entre l’évolution
naturelle pacifique et le changement dramatique. Les
responsables du Liban et ses sages n’ont pas encore fait
leur choix. Pourtant, le changement aura des conséquences
importantes, non seulement sur le Liban, mais aussi sur tous
ses voisins.
Lors de sa visite au Caire, le premier ministre libanais,
Fouad Siniora, a déclaré qu’il n’y avait pas de polémique
sur les dimensions ou la nature de la crise que vit
actuellement le Liban, ni de son lien avec les crises de la
région et la montée de l’islam politique, qu’il soit lié au
conflit avec Israël ou à la nature des pays arabes. Sans
oublier l’influence du projet américain conservateur pour la
région arabe, de ses trébuchements en Iraq et de ses heurts
politiques avec l’Iran.
Selon les dires de Siniora, le caractère le plus éminent du
modèle libanais est qu’il est difficile à diviser. Le destin
de ses habitants musulmans et chrétiens est de vivre
ensemble.
Cependant, cette concorde générale n’a pas englobé l’idée
qu’il existe aujourd’hui au Liban deux projets qui se
disputent son identité, son arabisme, son rôle régional, ses
relations avec la Syrie et celles avec les Etats-Unis. Ce
que ne partage pas Siniora, car pour lui, le terme projet
signifie une vision globale. Ce qui n’existe pas au sein de
la minorité ni de la majorité. Il pense aussi que l’essence
du projet présenté par la minorité est que le Liban devienne
dépendant de l’Iran. Ce qu’il refuse catégoriquement.
Cependant, si l’Iran a désormais une emprise sur les
affaires des Arabes et des musulmans, cela ne signifie
nullement entrer en confrontation avec lui. Au contraire, il
convient de réaliser une conciliation historique avec lui,
exactement comme nous invitons à une conciliation historique
avec la Turquie. Chacun de ces deux pays possède des
intérêts dans la région. Il a aussi son histoire et ses
craintes envers ce qui se passe chez les Arabes. Les
conflits ne servent donc à rien. Il vaut mieux engager un
dialogue et trouver des solutions historiques qui n’omettent
les droits de personne ni ne nient les intérêts de
quiconque. Selon la majorité, le plus dangereux sur la scène
interne sont les tentatives d’affaiblir l’Etat. On ne peut
nier que la résistance a joué un rôle important dans la
réalisation du retrait israélien du Sud-Liban. Mais par la
suite, elle a œuvré à affaiblir le rôle de l’Etat. Ceci est
fort dangereux, selon Siniora, car une partie qui possède
des armes peut les utiliser pour modifier les équations
internes au lieu de les utiliser pour combattre Israël.
Plusieurs solutions théoriques ont été avancées pour
résoudre la crise libanaise. Certains ont dit que l’issue
pouvait être une transaction avec le tribunal international
pour le jugement des assassins de Hariri, que la Syrie
considère comme un poignard brandi contre elle, pour la
sortie du Liban du vide présidentiel et du gel
institutionnel. Tant que la Syrie a des craintes légitimes
et qu’elle a une influence directe sur la persistance de la
crise, pourquoi ne pas s’entendre de sorte à opérer une
éclaircie dans les deux directions libanaise et syrienne ?
Mais le Liban refuse cette issue, car cela signifierait
accepter de devenir une scène d’assassinats sans que les
criminels ne soient punis. Cette issue mettrait un terme à
l’idée de l’Etat et confirmerait ce que disent certains, à
savoir que le Liban a besoin d’un tuteur. Elle ancrerait
aussi l’idée selon laquelle obtenir un gain dans une affaire
régionale ou internationale ne peut passer que par le Liban
qui en payera le prix sans contrepartie. Tant que la Syrie,
comme le dit Siniora, insiste sur le fait qu’Israël est
derrière l’assassinat de Hariri, pourquoi donc craint-elle
le tribunal international ? Il est en effet étrange que la
Syrie et l’Iran prennent le Liban en otage pour demander à
un autre ami ou ennemi une rançon ou un autre otage.
Une autre issue a été proposée. Celle de revenir au dialogue
national pour activer l’initiative arabe relative au Liban,
surtout que le président du Parlement, Nabih Berri, a invité
à l’engagement d’un dialogue interlibanais avant le 22
avril, date de la tenue de la séance du Conseil des députés
pour choisir un nouveau président. C’est là qu’est apparu le
dilemme, car le dialogue national auquel Berri avait invité
auparavant était parvenu à des décisions précises. Celles-ci
concernaient certaines questions vitales comme l’armement du
Hezbollah et la réglementation de la déclaration de guerre
contre Israël pour qu’elle soit du ressort de l’Etat. Mais
ces décisions ont été mises au pied du mur plus tard lorsque
deux soldats israéliens ont été enlevés dans la ligne verte.
C’est pourquoi la majorité ne trouve pas de garanties à la
réussite de la nouvelle invitation au dialogue, sauf si elle
a pour objectif de mettre en application l’initiative arabe
de sorte à choisir le général Michel Soliman comme
président, puis à créer un gouvernement d’union nationale et
une nouvelle loi électorale.
Sinon
l’initiative ne sera guère bénéfique.