Merci à Bahaa Taher et au prix Booker !
Mohamed Salmawy
Que
signifie le fait que le dernier roman de Bahaa Taher, grand
romancier égyptien, L’oasis du couchant, ait remporté le
Booker Price, premier prix international consacré au roman
arabe ?
Cet événement est porteur de plusieurs significations
importantes. D’abord, cette attribution confirme la place du
roman égyptien à l’époque de l’après-Mahfouz. Ce grand prix
international est intervenu à un moment où prédominait le
stéréotype selon lequel l’obtention du prix Nobel par Naguib
Mahfouz était un événement exceptionnel qui n’allait plus se
reproduire. Ceux-ci soutenaient que si Mahfouz est certes un
géant du roman arabe et qu’il a réalisé de grands pas pour
ce genre littéraire, le roman après lui ne pouvait plus
atteindre les cimes qu’il a déjà atteintes. Les tenants de
cet avis avancent ce prétexte pour dire que les romans
arabes ne sont plus qualifiés que pour remporter les prix
régionaux arabes, alors que le Nobel et les prix de ce
niveau ne seront plus décernés à une personnalité arabe.
Mais voilà qu’un prix international prestigieux décerné par
la Grande-Bretagne pour la production littéraire de grande
qualité et dont le jury comprend le président du prix Booker
britannique lui-même attribue pour la première édition arabe
du Booker Price le prix au roman de Bahaa Taher. Ceci pour
confirmer que le roman arabe dans l’après-Mahfouz mérite
hommage et célébration.
Partant de cette logique, nous pouvons dire que nous avions
besoin de ce prix plus que du Nobel.
Le
Nobel était le couronnement de faits bien connus selon
lesquels les Arabes ont une littérature ancienne dont
l’histoire remonte à l’époque anté-islamique et dont le
présent compte également des sommités littéraires que
l’Occident connaît bien et dont l’authenticité n’est point à
démontrer. L’Occident connaissait bien la poésie
anté-islamique qui a été traduite en plusieurs langues
étrangères, et était averti des quatrains de Khayyam et des
Mille et une nuits. Il connaissait également bien sûr Taha
Hussein, Tewfik Al-Hakim, voire Naguib Mahfouz qui était
effectivement traduit vers l’anglais, le français,
l’italien, l’allemand, l’espagnol et le suédois bien avant
son obtention du prix Nobel.
Quant au Booker Price arabe, il est venu confirmer qu’il
existe une génération d’écrivains importants qui prend la
relève après Mahfouz. Il vient affirmer également que la
production romanesque de cette génération mérite une estime
internationale qui lui vaudrait des prix comme celui de
Naguib Mahfouz. Telle est la première signification.
Ensuite, il est important de souligner que le romancier
égyptien n’a pas mené des efforts pour l’obtention de ce
prix. C’est le Booker décerné pour la première fois au roman
arabe qui cherchait à se forger une place sur la carte des
prix littéraires mondiaux. Et ceci ne pouvait avoir lieu que
s’il était attribué à un écrivain à la renommée solide, afin
qu’il acquière sa légitimité dans les milieux littéraires.
Bahaa Taher a toujours été un grand écrivain, même avant
d’obtenir le prix et il maintiendra la même réputation même
après le prix. La nouveauté ici est la naissance d’un
nouveau prix qui n’existait pas auparavant. Ainsi, le nom de
Bahaa aura toujours été assimilé à la naissance du prix.
Grâce à sa valeur, il lui a accordé son acte de naissance.
Enfin, le fait que le prix soit du lot d’un romancier
égyptien confirme que la littérature en Egypte reste
pionnière, bien que les intellectuels ne cessent de répéter
que le rôle culturel de l’Egypte a régressé et que son
leadership littéraire et artistique est révolu à jamais. La
nation arabe a connu de grands noms littéraires dans les
dernières années appartenant à beaucoup de pays. Et c’est
certes chose louable. Nos romanciers sont nombreux. Nous
avons Bahaa Taher, Khaïri Chalabi, Fathi Ghanem, Gamal
Al-Ghitani, Ibrahim Aslan, Mohamad Mostagab, Ibrahim
Abdel-Méguid, Alaa Al-Dib, Mohamad Al-Makhzangui, Sonallah
Ibrahim, Abdel-Wahab Al-Aswani, Fouad Qandil, Youssef
Al-Qaïd, Sabri Moussa, Alaa Al-Aswani, Soliman Fayad,
Youssef Abou-Raya, Radwa Achour, Hala Al-Badri, Mohamad
Al-Bossati, Salwa Bakr, Mahmoud Al-Werdani. Sans oublier
toute une nouvelle génération dont les noms se côtoient
derrière les vitrines les librairies avec tous les apports
et toutes les expériences qu’ils présentent.
La richesse littéraire en Egypte, malgré sa régression par
rapport à des époques précédentes, devance dans sa totalité
la production littéraire dans tous les pays arabes. Ce n’est
pas là une manière de minimiser l’importance des pays arabes
frères, car la question n’est pas d’ordre numérique. Le
nombre d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes dans ces
pays, en comparaison avec leurs nombres d’habitants,
pourrait dépasser le nombre en Egypte. Cependant, nous
affirmons uniquement une réalité sur le terrain selon
laquelle le rôle pionnier de l’Egypte dans le domaine
culturel, même s’il a pris du retard en le comparant à celui
des années 1960, n’a pas disparu parce qu’il est lié à des
constats historiques, géographiques et culturels qui ne
varient pas d’une époque à l’autre. Le Booker Price arabe
vient confirmer ces réalités et bénéficie ainsi d’une
naissance forte garantissant la reconnaissance et la
légitimité du prix dès le départ.
Le prix démontre avant tout, comme n’importe quel autre
prix, que celui qui déploie des efforts est certes
récompensé. Bien que Bahaa Taher n’aime pas être sous les
feux des projecteurs et n’aime pas les hommages, il mérite
tout le respect. Il a déployé un effort considérable pour
présenter une littérature de haut niveau comportant des
significations nobles. Une littérature qui est concernée
d’une part par les soucis de la nation et ses causes et
d’autre part par la qualité professionnelle. Bahaa Taher a
exprimé dans beaucoup de ses romans les grands soucis de la
nation depuis l’unité nationale jusqu’à l’identité arabe.
Son procédé d’expression était un langage littéraire raffiné
et une texture du roman qui lui est caractéristique.
Bahaa Taher avait obtenu, il y a quelques années, le prix
d’estime de l’Etat. Il ne s’est jamais mis dans cette course
des prix, raison pour laquelle il a obtenu le Booker qui a
couronné un long itinéraire méritant un grand hommage. Par
ce prix, nous avons regagné confiance en notre production
littéraire, après que nous avions commencé à croire qu’elle
était en pénurie et que son rôle pionnier dans les domaines
littéraire et culturel était révolu à jamais.
Merci à
Bahaa Taher et merci au Booker Price arabe.