Jeunesse. Un ouvrage
collectif sous la co-direction de Mounia Bennani-Chraïbi et Iman Farag
s’efforce de montrer que la jeunesse dans les sociétés arabes est une
construction socio-historique en relation avec le nationalisme et l’éducation.
Engagement et retrait
L’ouvrage
se penche non sur les maux de la jeunesse, mais propose une analyse des
modalités de sa contribution dans les sociétés arabes comme objet de savoirs,
catégorie ou problème social. Pour éviter les collusions entre médias,
recherche et discours politique, il déplace l’accent vers les interactions
entre auto-représentations des acteurs sociaux et discours des « socials
scientists », autour des contributions de neuf chercheurs (Mounia
Bennani-Chraïbi, Assia Boutaleb, Iman Farag, Linda Herrera, Noor Aiman Khan,
Pascal Ménoret, Karine Tourné, Hassan Rachik et Peter Wien).
C’est
en liaison avec les luttes d’indépendance que l’ouvrage situe l’apparition des
jeunes. Noor-Aïman Khan, historienne, traite des réseaux étudiants égyptiens en
Europe à la veille de la première guerre mondiale. « Envoyés à Londres ou à
Paris pour en revenir bardés de diplômes qui feront d’eux les élites d’une
Egypte sous occupation, ces jeunes lettrés se lancent dans une activité
subversive au cœur même de l’empire ».
On retient
plutôt l’épisode des années 1930 comme l’une des expressions maximales de cette
tension à laquelle l’ouvrage fait allusion : la jeunesse est à la fois menace
et promesse. Relisant les années 1936-1937, Iman Farag relève que des bandes de
jeunes étudiants sèment le désordre et entendent ainsi rétablir l’ordre, voire
l’ordre moral et politique. Eduqués, ils ont du mal à trouver des emplois et
rechignent à reconduire allégeance et loyauté envers une élite politique perçue
comme corrompue et complaisante à l’égard de la mainmise britannique. Cependant,
ces jeunes turbulents émeuvent. Inacceptables dans les formes, leurs
revendications sont légitimes. Il en va du fonds commun qu’ils partagent avec
les aînés — le nationalisme horizon obligé de tout discours légitime — comme il
en va de ce que représentent ces jeunes éduqués : richesse de la nation
proprement dite.
Les
études académiques conviennent tout de même que selon le moment historique, les
jeunes sont décrits tantôt comme « moteur du changement social et politique »,
porteurs de valeurs de modernité, souvent à coloration nationaliste ou de
gauche, ou encore comme facteurs de subversion contre les régimes contestés.
Fin des promesses
Cependant,
l’ouvrage nous fait observer qu’à l’heure de « l’échec des grands desseins »,
ou « la fin du grand récit », où l’avenir prometteur n’est plus tracé, ce que
l’on évoque des jeunesses, ce sont moins les promesses que les aléas et les
effets pervers, sinon les menaces. Ainsi, précédant parfois de quelques mois
les événements « mondiaux » (dès novembre 1967, au Caire), certaines sociétés
arabes ont eu leur année 1968, comme la Tunisie, le Maroc et le Liban. Les
contestations de gauche estudiantines sont à l’image des régimes auxquels elles
s’opposent et dont elles sont le produit, les « fils de la révolution », et ses
« hommes nouveaux ». En Egypte, les étudiants protestent contre la défaite
militaire face à Israël, contre les nouvelles classes enrichies à l’ombre de la
transition socialiste et la mainmise des appareils policiers. Leurs
revendications frappent au cœur — il suffit de revenir aux discours de l’époque
de Nasser —, car elles ne font que rappeler ce qu’ont été les promesses des
régimes.
Par
ailleurs, l’ouvrage interroge la jeunesse comme « problème social »,
prolongeant la réflexion de Bourdieu sur « le travail social » qui se trouve
derrière tout principe de classement et en amont de ce qui est considéré comme
problème social. La réflexion consiste d’abord à décrire le processus à travers
lequel les individus sont socialement désignés comme tels en fonction des
rapports de force entre classes et entre générations. Plusieurs contributions
s’inscrivent dans cette perspective. Elles révèlent que ce que l’on nomme «
jeunesse » se configure en réalité à partir de types idéaux, en lien étroit
avec une « définition des valeurs centrales » d’une société à un moment donné de
son histoire, selon la formulation d’Iman Farag, telles que la lutte pour
l’indépendance ou la course au développement. Ces profils se dessinent également
en relation avec les luttes de pouvoir entre élites et contre-élites qui
peuvent à un moment donné emprunter un langage à coloration générationnelle. Comme
le souligne Mounia Bennani Chraïbi dans une étude sur les élections au Maroc,
de « nouveaux errants » essaient d’intégrer le champ politique en mettant en
avant leurs propriétés de « jeunes instruits exclus ».
Territorialités
Non
moins pertinente est aussi l’étude dans l’ouvrage des lieux contribuant à la
construction d’une identité jeune en perpétuelle recomposition. Omar Carlier
prête une attention particulière aux « présences » et aux « espaces dérobés »
ou institués : cafés, boutiques, mais aussi les clubs qui dépassent alors les
mosquées dans leur dynamisme. Dans le même esprit, d’autres chercheurs
observent des « territorialités jeunes » telles que l’université, le stade, les
McDonald’s qui contribuent à la transformation des jeunes et des villes.
Ainsi,
résistant aux fausses évidences, l’ouvrage analysant ce que recouvrerait la
notion de « jeunesse », tentant de la localiser historiquement, n’interdit pas
à ses collaborateurs le recours aux images, valeurs, peurs et attentes
dominantes au cœur de leurs sociétés qu’ils explorent. Cela lui
donne une coloration libre et attachante.
Amina Hassan