Quand l’écriture vibre de la fureur d’exister
Le narrateur de La Géographie du danger est un clandestin
qui, après une traversée dont les épisodes tragiques sont
contés avec l’éclairage d’une réalité cruelle, se retrouve
cloîtré en Europe, dans un pays qui n’est pas nommé, où il
vit dans la peur d’être arrêté. A part cette première scène
(voir extrait), le récit se déroule dans sa presque totalité
en huis clos. C’est un récit qui conte, dans ses détails les
plus prosaïques, les aléas de l’enfermement : faire le moins
de bruit possible, se distraire — si peu — en observant les
voisins dans leur vie quotidienne, tromper la solitude. Dans
son isolement, le narrateur — un homme sans nom — se
remémore dans des passages en italique les personnages de
son passé dans son pays natal : le passeur, le flic qui
était son bourreau, ses ancêtres. Au quotidien, il n’est en
contact qu’avec une seule personne, Michel, un étudiant qui
lui a fourni l’appartement où il réside, lui amène à manger
et lui donne des nouvelles de l’extérieur. Le style très
direct, dont on sent en même temps qu’il a été maintes fois
ciselé, et où l’on retrouve l’influence de Skif poète,
réussit à rendre palpables les sentiments qui agitent le
narrateur dans son enfermement. La lassitude, la faim, celle
« qui vous dévore, qui fait de vous une bête, un chien, une
chenille ». Mais surtout la peur. La peur de sortir, d’être
repéré, arrêté, refoulé. Une peur qui « noue les tripes ».
Cette existence de mort-vivant se craquelle petit à petit
quand le narrateur commence à montrer des velléités de
révolte, à vouloir sortir, à défier les angoisses de Michel,
puis bascule complètement à travers la rencontre amoureuse
avec Nicole. Point d’orgue du récit, c’est cette rencontre,
tellement improbable et inattendue, qui rend au narrateur sa
fureur d’exister, lui donne l’énergie de revendiquer son
droit à vivre : « Je galope à ses côtés, emporté vers une
terre où je ne suis plus cette bête que l’on chasse du fusil
de la haine ». Une rencontre qui donne au roman une richesse
nouvelle en dévoilant toute la complexité des rapports
humains, car c’est elle qui déclenche la jalousie de Michel.
Lui exige l’exclusivité de la charité. Il finira par
dénoncer le clandestin, c’est en tous les cas ce que suggère
le texte. La scène finale du roman, l’arrestation du
narrateur dans l’appartement où il vivait avec Nicole est
dépeinte dans toute sa brutalité. Mais face à la violence
policière, le narrateur réplique par un virulent
réquisitoire, pulvérisant cette violence physique comme un
vain bouclier brandi par l’Europe forteresse. « Vous nous
bombardez de cette aisance qui coule de l’écran et vous
voulez qu’on reste là, retraités dès l’enfance, assis sur
nos culs à crever de soif et de faim, à quelques kilomètres
de votre mangeoire, et vous nous fermez vos portes et vous
nous interdisez d’entrer dans votre chenil et vous bâtissez
des murs, mais on vous fait la nique. On niquera tous les
murs ». Dans ce passage final, la peur change de camp. «
Notre armée est de l’autre côté du rivage, prête à toutes
les audaces », prévient le narrateur.
Un passage qui semble justifier la réputation d’écrivain
engagé de l’auteur de Monsieur le Président (2002). Lui la
réfute systématiquement, refusant de se poser « en idéologue
ou en guide ». En donnant la parole aux sans-voix de ce
siècle, il estime ne faire que son simple devoir d’écrivain
: « s’interroger et interroger le monde sur le pourquoi des
choses, questionner en permanence le réel et le devenir ».
Dina
Heshmat