Al-Ahram Hebdo,Littérature | Quand l’écriture vibre de la fureur d’exister
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 Semaine du 16 au 22 avril 2008, numéro 710

 

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Littérature
 

Quand l’écriture vibre de la fureur d’exister

Le narrateur de La Géographie du danger est un clandestin qui, après une traversée dont les épisodes tragiques sont contés avec l’éclairage d’une réalité cruelle, se retrouve cloîtré en Europe, dans un pays qui n’est pas nommé, où il vit dans la peur d’être arrêté. A part cette première scène (voir extrait), le récit se déroule dans sa presque totalité en huis clos. C’est un récit qui conte, dans ses détails les plus prosaïques, les aléas de l’enfermement : faire le moins de bruit possible, se distraire — si peu — en observant les voisins dans leur vie quotidienne, tromper la solitude. Dans son isolement, le narrateur — un homme sans nom — se remémore dans des passages en italique les personnages de son passé dans son pays natal : le passeur, le flic qui était son bourreau, ses ancêtres. Au quotidien, il n’est en contact qu’avec une seule personne, Michel, un étudiant qui lui a fourni l’appartement où il réside, lui amène à manger et lui donne des nouvelles de l’extérieur. Le style très direct, dont on sent en même temps qu’il a été maintes fois ciselé, et où l’on retrouve l’influence de Skif poète, réussit à rendre palpables les sentiments qui agitent le narrateur dans son enfermement. La lassitude, la faim, celle « qui vous dévore, qui fait de vous une bête, un chien, une chenille ». Mais surtout la peur. La peur de sortir, d’être repéré, arrêté, refoulé. Une peur qui « noue les tripes ».

Cette existence de mort-vivant se craquelle petit à petit quand le narrateur commence à montrer des velléités de révolte, à vouloir sortir, à défier les angoisses de Michel, puis bascule complètement à travers la rencontre amoureuse avec Nicole. Point d’orgue du récit, c’est cette rencontre, tellement improbable et inattendue, qui rend au narrateur sa fureur d’exister, lui donne l’énergie de revendiquer son droit à vivre : « Je galope à ses côtés, emporté vers une terre où je ne suis plus cette bête que l’on chasse du fusil de la haine ». Une rencontre qui donne au roman une richesse nouvelle en dévoilant toute la complexité des rapports humains, car c’est elle qui déclenche la jalousie de Michel. Lui exige l’exclusivité de la charité. Il finira par dénoncer le clandestin, c’est en tous les cas ce que suggère le texte. La scène finale du roman, l’arrestation du narrateur dans l’appartement où il vivait avec Nicole est dépeinte dans toute sa brutalité. Mais face à la violence policière, le narrateur réplique par un virulent réquisitoire, pulvérisant cette violence physique comme un vain bouclier brandi par l’Europe forteresse. « Vous nous bombardez de cette aisance qui coule de l’écran et vous voulez qu’on reste là, retraités dès l’enfance, assis sur nos culs à crever de soif et de faim, à quelques kilomètres de votre mangeoire, et vous nous fermez vos portes et vous nous interdisez d’entrer dans votre chenil et vous bâtissez des murs, mais on vous fait la nique. On niquera tous les murs ». Dans ce passage final, la peur change de camp. « Notre armée est de l’autre côté du rivage, prête à toutes les audaces », prévient le narrateur.

Un passage qui semble justifier la réputation d’écrivain engagé de l’auteur de Monsieur le Président (2002). Lui la réfute systématiquement, refusant de se poser « en idéologue ou en guide ». En donnant la parole aux sans-voix de ce siècle, il estime ne faire que son simple devoir d’écrivain : « s’interroger et interroger le monde sur le pourquoi des choses, questionner en permanence le réel et le devenir ».

Dina Heshmat

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