En faisant d’un clandestin terré dans une Europe hostile
l’acteur d’une histoire d’amour,
Hamid Skif lui permet
ainsi de revendiquer son droit à la vie. Un récit pour
lequel l’écrivain algérien a obtenu en 2007 le Prix du roman
francophone.
La géographie du danger
1
Mon voyage a débuté sous une lune à peine naissante, dans le
froid saisissant d’une nuit d’hiver. Nous marchions dans la
neige, les pieds enveloppés de chiffons censés tromper
d’éventuels poursuivants. Il fallait, disait le guide, ne
laisser aucune trace de notre passage. Nous avions remis nos
dernières économies au passeur, perche taciturne employant
quatre acolytes peu loquaces, chargés de convoyer notre
troupe à travers passes enneigées et massifs forestiers
avant de nous livrer aux chemins de traverse, pas plus de
trois à la fois. Aucune parole n’était permise. Il fallait
taire la douleur, ne pas geindre lorsqu’une aiguille de
silex nous arrachait un cri cadenassé derrière les dents
murées, à peine respirer, exhaler ces nuages de vapeur
faisant de nous des cheminées mobiles accrochées les unes
aux autres pour éviter de tomber. Nous étions avertis : ceux
qui glisseraient seraient laissés au bord du chemin. Nous
avions payé trop cher pour nous écrouler si près du but. Il
fallait avancer coûte que coûte, refuser de penser et aller
de l’avant. Le passeur n’avait pas menti. Les squelettes
bordant la piste, à peine un sillon, confirmaient ses
propos. Les garde-frontières tiraient à vue. Il fallait
toujours progresser, ne jamais s’arrêter. Ceux qui, par
malchance, devaient faire leurs besoins les feraient sur
eux. Il est des périls plus graves que de sentir mauvais.
Avant l’aube, nous avions franchi le sommet. Nous devions
redescendre l’autre versant, toujours attachés les uns aux
autres. Nous pouvions, si l’un de nous faisait un pas
malencontreux, nous écraser au fond d’un ravin, être
entraînés dans une chute dont peu sortiraient vivants. En
dépit de la forte déclivité, il fallait courir et dévaler,
en sautant par-dessus les obstacles, la pente du vertige
transformant nos pieds en pâtés de chairs sanguinolentes.
Nous ne pouvions remettre nos chaussures, suspendues autour
du cou, que sur la grand-route. Un clandestin se repère à
l’état de ses godasses. Les nôtres étaient neuves, fournies
par le passeur et comprises dans le forfait de la traversée.
Pour faire bonne figure, il avait muni de provisions de
bouche. Un clandestin se reconnaît à son teint. La faim
n’avait pas de prise sur nous. Nous y étions habitués. Ici,
le froid la redoublait. Le véritable ennemi, c’était la
peur, plantée en couteau cranté en travers de la gorge,
nouant les tripes en cordage. Une balle, une seule, ça fait
peur. Il y avait de quoi pisser sur soi, vomir toutes les
heures sans cesser de courir. La frousse, ça fait mal, même
quand on n’a rien à rendre que la bile des mauvais jours.
Je fis sur moi en courant. De puer si fort me donna le
tournis. Pourquoi étais-je là ? Il fallait progresser sans
cesse, rejoindre l’autre bord. Dans mon cerveau se
bousculaient les bruits informes de ma jeunesse réduite à
une fuite éperdue devant la calamité des geôles et
rien-à-manger, refrain obsédant nos journées. Je revoyais
les miens, mendiant le silence de leurs propres corps pour
mourir dans la dignité que nulle privation ne peut offrir.
Il ne me restait plus qu’à courir. Toujours se hâter, ne
plus regarder derrière soi et parcourir, en une nuit de gel
et un jour d’épuisement, l’espace me séparant du pain que ma
bouche n’avait su trouver.
A l’orée du massif forestier, nous avions perdu deux hommes
et une jeune femme à peine sortie du cœur épanoui de
l’adolescence. L’espoir du repos fut assombri par le
décompte fait à voix caverneuse par le guide nous intimant
l’ordre du départ. Le répit était dangereux, certains
risquaient de s’endormir. S’il y a un mot que je garde de
cette traversée, un ordre péremptoire maudit, c’est bien ce
« Il faut » brandi au-dessus de nos têtes par notre berger.
Le franchissement de la forêt se fit au pas de course. Nous
ne sentions plus nos pieds, seulement les piqûres
d’aiguilles sur nos visages. Les gouttes de sang perlaient
sur les fronts et les joues. Il ne fallait pas se retourner.
Après les garde-frontières nous pouvions être la cible de
chasseurs. Effarés, nous percevions de rares trouées de
lumière balisant le chemin entre les arbres, couvrant notre
marche forcée de pépiements d’oiseaux inquiets de cette
piteuse colonne avançant sur le qui-vive, bondissant dans
les rares clairières, tendue, attentive aux bruits. Le
voyage à travers ce peuple d’arbres, de fondrières, de
moraines dura une journée. Nous parvînmes enfin au bivouac,
grange de fortune aux litières de paille. Nous eûmes droit à
un casse-croûte et à un baril d’eau de pluie pour étancher
notre soif. Je peux enfin me débarrasser de la puanteur qui
faisait grimacer mes compagnons.
J’étais entré dans ce pays avec des chaussures neuves me
faisant souffrir à hurler, les bras ballants, la veste
fripée, les yeux fixés sur les hauteurs. Le guide l’avait
dit : relever la tête, éviter d’avoir l’air craintif du
clandestin. Il fallut emprunter l’autocar, puis prendre le
train en montrant une adresse crayonnée sur un bout de
papier, taire la faim, concasser la peur, la broyer en
respirant à pleins poumons et enfoncer ses mains dans les
poches. Ça leur évite de trembler à la vue du premier
uniforme.
Quatre ans que je vis ici. La peur m’habille de pied en cap.
Elle me signale le danger et je lui sais gré de me tenir
compagnie. Sans elle, je serais perdu. J’ai vu des tas de
compagnons d’infortune trahis par les folles promesses de
l’assurance. Ma peur, je la tiens en laisse. Nous parlons
quelquefois.
C’est
bon de parler à quelqu’un.
©Editions APIC, Alger, 2007