Religion.
Une poignée de journalistes a annulé vendredi par la force
la tenue d’une conférence sur la discrimination
confessionnelle qui a fini par choisir pour lieu d’accueil
le siège du parti Al-Tagammoe.
Forcing autour d’une conférence
À l’entrée du Syndicat des journalistes, une pancarte
accueille les visiteurs : un appel au djihad, des « à bas
Israël », « à bas les Etats-Unis » et, comme une plante qui
pousse sans terre, un croissant entourant une croix est venu
se greffer sur les slogans belliqueux.
Ce vendredi 11 avril, le syndicat devait accueillir la
première conférence organisée par l’association Egyptiens
contre la discrimination confessionnelle.
« J’ai
été accueilli par cinq ou six personnes, dont certains en
pyjama, qui m’ont interdit d’entrer au syndicat. Ils étaient
très vulgaires et nous bousculaient, c’était clair qu’ils
cherchaient à provoquer une querelle », raconte Samer
Soliman, l’un des organisateurs de la conférence. « Ils
étaient menés par un membre du conseil du syndicat, Gamal
Abdel-Réhim. Celui-ci m’a demandé si j’étais bahaï, je lui
ai dit non, mais que les bahaïs étaient des êtres humains
comme lui et moi. C’est alors qu’il a commencé à les
insulter les traitant d’athées et d’homosexuels », poursuit
Soliman.
« Oui,
je suis le premier responsable de ce qui s’est passé »,
affirme fièrement de son côté Gamal Abdel-Réhim. Se mettant
dans la peau du défenseur de l’islam, il ajoute : « Le
syndicat ne deviendra jamais une tribune pour les bahaïs
considérés comme athées par la majorité des oulémas … C’est
une question religieuse avant d’être syndicale ». Quant à la
méthode utilisée pour empêcher la conférence, il l’estime «
civilisée ». « Un nombre de nos collègues étaient en sit-in
au siège du syndicat pour en empêcher l’accès aux bahaïs et
aux coptes de la diaspora, voilà ! ».
Appelé
en urgence, le président du syndicat, Makram Mohamad Ahmad,
s’est rendu sur les lieux pour être accueilli avec les mêmes
insultes par la poignée de protestataires. « Les
organisateurs de la conférence m’avaient confirmé que
celle-ci ne visait qu’à faire respecter le principe de
citoyenneté dans un esprit de tolérance. D’après ce que j’ai
compris, c’était une chance pour entamer un vrai dialogue et
pouvoir communiquer », explique le numéro un du syndicat. «
J’ai dit aux journalistes mécontents : si c’est, comme vous
le dites, une conférence anti-islam, vous n’avez qu’à y
participer pour défendre l’islam … Mais ils ont refusé »,
ajoute Makram Mohamad Ahmad. « Comment en tant que
journaliste puis-je défendre la liberté d’expression, alors
que moi-même j’interdis de parole ceux dont le discours ne
me plaît pas ? C’est une honte », regrette-t-il.
Lors de
la séance inaugurale de la conférence, qui a dû déménager au
siège du parti du Rassemblement, le président du syndicat
est allé en personne présenter ses excuses aux participants,
souhaitant que « les actes de cinq personnes ne soient pas
considérés comme une position de l’ensemble des journalistes
».
De son
côté, le président d’Egyptiens contre la discrimination
confessionnelle, l’éminent scientifique Mohamad Mounir
Mégahed, estime que « ces quelques anarchistes voulaient
annuler la conférence en diffusant des fausses rumeurs pour
faire croire qu’on avait invité la télévision israélienne ou
qu’on cherchait à propager la pensée bahaïe ». Pour Mégahed,
ils ne voulaient pas de cette conférence, non à cause de la
présence de participants bahaïs ou de coptes émigrés, mais
parce que c’est une conférence contre la discrimination,
alors que « ces gens-là sont pour la discrimination ».
Dès
l’annonce de cette conférence, plusieurs membres du Conseil
du syndicat ont exprimé leur refus de l’accueillir en son
sein, y voyant une « incitation aux troubles confessionnels
». « Dans cet épisode, les intérêts d’une poignée de bandits
téléguidés par les services de sécurité ont convergé avec
ceux des islamistes. Le thème de la conférence est lui-même
ennuyeux pour les deux parties », affirme un membre du
conseil qui a préféré garder l’anonymat.
D’habitude, les manifestations organisées au Syndicat des
journalistes s’accompagnent du déploiement d’un dispositif
sécuritaire impressionnant en face du bâtiment et dans les
rues voisines. Mais cette fois-ci, aucune présence policière
n’était perceptible dans les parages. « Un grand point
d’interrogation plane sur tout ce qui s’est passé », se
contente de commenter le rédacteur en chef du quotidien de
gauche Al-Badil, Mohamad Al-Sayed Al-Saïd.
Chérif Albert