Al-Ahram Hebdo, Dossier | La logique du chaos
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 16 au 22 avril 2008, numéro 710

 

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Dossier

Iraq. Cinq ans après l’avoir occupé, l’Amérique est de plus en plus enlisée dans ce pays. Les airs prometteurs de liberté ne sont plus à l’ordre du jour dans un quotidien fait de sang et de mort. Aucune issue ne semble envisageable.

La logique du chaos

« Les Etats-Unis risquent de rester embourbés dans un marasme coûteux et sans fin en Iraq en raison de progrès politiques irréguliers et superficiels ». Une évaluation qui ne manque pas d’être lucide et qui est le résultat d’une étude réalisée par l’Institut américain de la paix (USIP), dont les experts avaient conseillé le groupe d’études sur l’Iraq, coprésidé par l’ancien secrétaire James Baker (2006). Les divisions sociopolitiques sont si profondes que les Etats-Unis ne sont pas plus près de pouvoir quitter l’Iraq qu’ils ne l’étaient il y a un an. Ce groupe d’études avait appelé en décembre 2006 à commencer le retrait des troupes américaines et à faire des ouvertures à la Syrie et l’Iran. La fragilité de la situation et le peu d’influence de Washington sur le gouvernement à Bagdad sont les autres constatations de cette étude. Celle-ci ramène donc à un état des lieux qui est le suivant : la quadrature du cercle. Pas de paix proche. L’Iraq se débat dans toutes sortes de violences interconfessionnelles et interethniques. Voire la scène actuelle témoigne de combats sanglants entre chiites : les Sadristes et le gouvernement du premier ministre Nouri Maliki soutenu par l’armée américaine.

Le rapport est tombé d’ailleurs juste 48 heures avant que le général David Petraeus, le plus haut gradé américain en Iraq, et Ryan Crocker, ambassadeur américain à Bagdad, n’interviennent au Sénat, recommandant de faire une pause dans le retrait des troupes américaines de ce pays. On ne prêche d’ailleurs pas un converti. Le président George W. Bush a tout de suite après annoncé sa décision. Le contingent américain n’envisage guère de se retirer. Ses effectifs s’élèvent à 158 000 hommes. D’ici juillet, ce nombre devrait tomber à 140 000 soldats. Ce n’est pas une réduction effective si l’on songe que ce nombre constitue 10 000 de plus qu’avant l’envoi de renforts début 2007. Les décisions annoncées par M. Bush et les longues auditions des responsables militaires et civils en Iraq qui ont servi de prélude n’ont surpris personne, tant le président y avait préparé des Américains toujours majoritairement opposés à la guerre.

Une fin improbable

Elles ont donné lieu à la confrontation désormais familière sur le sujet : Cette guerre en vaut-elle la peine et quand prendra-t-elle fin ? Cette question est l’une des grandes querelles de la campagne présidentielle.

« Si cette guerre est difficile, elle n’est pas sans fin », a assuré le locataire de la Maison Blanche. Déclaration d’autant plus floue que les effectifs américains resteront les mêmes et que le président a souligné que le général Petraeus, aura « tout le temps dont il a besoin » pour juger des possibilités de nouveaux retraits après une période de « consolidation » et « d’évaluation ». Rien n’est donc clair. A moins qu’il ne s’agisse d’une chose ; Bush considère la situation en Iraq comme un legs pour le futur président. « N’importe quel président veut veiller à ce qu’il y ait un cadre, une structure en place pour le prochain président, quel que soit son parti, pour qu’il puisse traiter les questions de sécurité nationale auxquelles (il) fera face ». Le président, qui s’adressait à la chaîne ABC, a aussi assuré que la présidentielle n’aurait aucune influence sur sa décision de rappeler ou non davantage de soldats. Les 45 jours « d’évaluation » préconisés par le général Petraeus mènent tout près de l’élection, et l’annonce de nouveaux retraits pourrait servir ainsi le candidat républicain.

C’est dire, comme le souligne le politologue Gamil Matar, qu’il s’agit « d’un gel du retrait, voire d’une augmentation tactique ». Un legs qui fait l’avantage pour le Républicain MacCain et qui coupe l’herbe sous les pieds des présidentiables démocrates : Barack Obama et Hillary Clinton (lire page 5). Et Matar d’expliquer que c’est « de la naïveté de croire que les Etats-Unis après avoir consenti tous ces coûts humains, financiers et moraux et après s’être trouvés dans la pire des situations dans le monde entier à cause de cette guerre, vont se retirer tout simplement de l’Iraq. Washington a une stratégie à long terme dans ce pays ».

Un nouveau subterfuge

En plus de cet aspect et de tous les autres aspects stratégiques pour lesquels l’Amérique veut être présente en Iraq, pétrole, lutte contre Al-Qaëda, conflit avec l’Iran, c’est par la force des choses que l’on est au statu quo.

D’innombrables inconnues rendent les prédictions aléatoires : l’évolution de la violence, la persistance de tribus sunnites dans le combat aux côtés des Américains, l’attitude du chef radical chiite Moqtada Sadr, le déroulement d’élections provinciales en octobre, mais aussi les pressions sur les effectifs de l’armée alors que Bush a promis davantage de troupes en Afghanistan. « Pendant des années, le débat sur l’engagement américain en Iraq a été centré sur combien de temps les forces américaines resteraient en Iraq et à quel prix », dit l’expert Greg Bruno, cité par AFP, mais pour le général Petraeus et l’ambassadeur américain à Bagdad, « la réponse, en avril 2008, n’est pas plus claire qu’il y a cinq ans, quand a commencé l’entreprise de guerre conduite par les Etats-Unis ».

Face à cet état de choses, Washington tente une nouvelle formule : donner une légitimité à sa présence dans le pays. Un accord est en cours de négociation entre Washington et Bagdad pour permettre le maintien des troupes américaines en Iraq au-delà du 31 décembre. Il devrait remplacer le mandat actuel des Nations-Unies sur l’Iraq qui s’achève à la fin de cette année.

Ce projet autoriserait les Etats-Unis à conduire des opérations militaires en Iraq et à arrêter des individus si cela est nécessaire pour des raisons impératives de sécurité, sans aucune limite de temps. Il ne prévoit aussi aucune limitation du nombre de forces américains en Iraq, des armes qu’elles peuvent utiliser, du statut légal de ces troupes et de leur pouvoir à l’égard du citoyen iraqien. Il ne « liera pas les mains » de la prochaine Administration américaine, si l’on croit l’ambassadeur américain en Iraq Ryan Crocker. « L’accord n’établira pas de bases permanentes en Iraq, (...) ne précisera pas le niveau des troupes, et il ne liera pas les mains de la prochaine administration », a déclaré M. Crocker durant une audition devant la commission des forces armées du Sénat américain.

En vérité, le but de cet accord est de donner un cadre légal à la présence des troupes américaines, similaire à ce qui existe dans près de 80 pays du monde comme l’a expliqué Ryan Crocker. Il a ajouté que les Iraqiens voyaient la négociation de cet accord « comme une affirmation forte de la souveraineté iraqienne, plaçant l’Iraq à égalité avec d’autres alliés des Américains ». Difficile à concevoir cet accord dans un tel contexte. On ne peut transformer une occupation en une alliance d’autant plus qu’avec la violence et les divisions actuelles au sein de l’Iraq, on ne peut pas dire s’il y a un groupe représentatif du peuple iraqien. Et les violences qui se poursuivent rendent peu crédible ce scénario. D’autant plus que l’armée iraqienne n’a pas les moyens d’agir seule.

Ainsi, tout le monde est-il embourbé, les Iraqiens et les Américains.

Les derniers affrontements l’ont prouvé. En dépit des assistances américaines aux forces gouvernementales, celles-ci n’arrivent pas à contrôler la situation. D’ailleurs, on a toujours reproché aux Américains d’avoir démantelé l’armée iraqienne, considérant tout son effectif comme partisan de Saddam Hussein. Qualifiée de quatrième armée du monde, l’armée iraqienne représentait en 1990, au moment de l’invasion du Koweït, une force militaire conséquente. Elle s’était considérablement aguerrie sur le champ de bataille lors de la guerre contre l’Iran. C’était en outre une armée nombreuse et qui disposait de matériels modernes. De plus, elle bénéficiait d’un corps d’élite, sous la forme de la Garde républicaine. A la fois protectrices du régime et unités offensives, les divisions de la Garde républicaine étaient les mieux armées et les mieux entraînées de l’armée iraqienne. Aujourd’hui, ils ne sont que 500 000 soldats et policiers. Sont-ils assez bien armés ou entraînés ? Difficile à dire, d’autant plus que pour de nombreux analystes, une armée iraqienne forte infirmerait les arguments américains selon lesquels leur présence est nécessaire pour préserver la sécurité et la stabilité du pays. D’ailleurs que se passe-t-il à l’heure actuelle ? L’armée iraqienne affronte celle du Mahdi : les plus grandes formations chiites, celles du chef du gouvernement, Nouri Al-Maliki, et le mouvement rebelle de Moqtada Sadr. Des effectifs divisés donc qui se combattent au lieu de veiller à l’unité et la sécurité du pays.

Appel aux Arabes

Pas de perspective donc sur ce plan et les Américains qui sont conscients de ce fait jouent sur tous les registres. L’un d’eux est de tenter d’impliquer les pays arabes.

Crocker a appelé ainsi vendredi les pays arabes à s’engager davantage en Iraq, notamment par l’ouverture d’ambassades, pour montrer aux Iraqiens qu’ils se soucient d’eux. « Je ne me souviens d’aucune visite ministérielle d’un pays arabe depuis que je suis arrivé il y a un an », a déclaré l’ambassadeur américain. « Ils doivent s’impliquer diplomatiquement. Ils doivent s’impliquer économiquement. Ils doivent travailler sur les questions de développement », a-t-il encore dit. « Ils doivent démontrer aux Iraqiens — au peuple tout entier, pas simplement au gouvernement — qu’ils se soucient de ce qui leur arrive et qu’ils veulent que ce qui leur arrive soit positif pour l’Iraq et pour la région ».

Il est certainement difficile pour les Arabes de s’impliquer, ayant été tenus à l’écart par l’Amérique dès le début. Washington a fait fi d’eux en menant cette guerre sous prétexte d’établir la démocratie et de détruire les armes de destruction massive. Selon le politologue Achraf Al-Bayoumi, les pays arabes n’ont pas d’attitude cohérente. « Il y a des pays qui sont des alliés des Etats-Unis, qui ont fait preuve de suivisme par rapport à l’Amérique, à l’exemple de l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite comme cela s’est avéré lors du sommet arabe ». Pour lui, ils n’ont pas « le courage d’avouer qu’ils sont contre la présence des forces américaines. Mais pratiquement ils critiquent Washington ». D’ailleurs, l’Egypte a bien une ambassade en Iraq et l’Arabie saoudite craindrait l’émergence d’un Iraq à majorité chiite.

L’autre point de vue est celui de la Syrie. « Il s’agit d’une attitude d’obstination et de résistance aux desseins américains ». Cela dit, une réunion sur la sécurité en Iraq s’est tenue la semaine dernière à Damas avec la présence des Américains. Paradoxe ? De toute façon, on sait que la Syrie est en pleine offensive diplomatique tentant de conclure un marché pour récupérer le Golan et jouant, pour ce, toutes les cartes possibles.

Quelle solution finale ? Pour Bayoumi, le salut passe par la résistance iraqienne, qu’il dissocie des groupes armés qui mènent une guerre confessionnelle. Et déjà dit-il « elle a fait subir aux Américains les pertes que l’on sait ». Un retrait ou un calendrier de retrait serait alors une issue, cependant, pour le moins assez lointaine.

Aliaa Al-Korachi
Ahmed Loutfi

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