Iraq.
Cinq ans après l’avoir occupé, l’Amérique est de plus en
plus enlisée dans ce pays. Les airs prometteurs de liberté
ne sont plus à l’ordre du jour dans un quotidien fait de
sang et de mort. Aucune issue ne semble envisageable.
La logique du chaos
«
Les Etats-Unis risquent de rester embourbés dans un marasme
coûteux et sans fin en Iraq en raison de progrès politiques
irréguliers et superficiels ». Une évaluation qui ne manque
pas d’être lucide et qui est le résultat d’une étude
réalisée par l’Institut américain de la paix (USIP), dont
les experts avaient conseillé le groupe d’études sur l’Iraq,
coprésidé par l’ancien secrétaire James Baker (2006). Les
divisions sociopolitiques sont si profondes que les
Etats-Unis ne sont pas plus près de pouvoir quitter l’Iraq
qu’ils ne l’étaient il y a un an. Ce groupe d’études avait
appelé en décembre 2006 à commencer le retrait des troupes
américaines et à faire des ouvertures à la Syrie et l’Iran.
La fragilité de la situation et le peu d’influence de
Washington sur le gouvernement à Bagdad sont les autres
constatations de cette étude. Celle-ci ramène donc à un état
des lieux qui est le suivant : la quadrature du cercle. Pas
de paix proche. L’Iraq se débat dans toutes sortes de
violences interconfessionnelles et interethniques. Voire la
scène actuelle témoigne de combats sanglants entre chiites :
les Sadristes et le gouvernement du premier ministre Nouri
Maliki soutenu par l’armée américaine.
Le rapport est tombé d’ailleurs juste 48 heures avant que le
général David Petraeus, le plus haut gradé américain en
Iraq, et Ryan Crocker, ambassadeur américain à Bagdad,
n’interviennent au Sénat, recommandant de faire une pause
dans le retrait des troupes américaines de ce pays. On ne
prêche d’ailleurs pas un converti. Le président George W.
Bush a tout de suite après annoncé sa décision. Le
contingent américain n’envisage guère de se retirer. Ses
effectifs s’élèvent à 158 000 hommes. D’ici juillet, ce
nombre devrait tomber à 140 000 soldats. Ce n’est pas une
réduction effective si l’on songe que ce nombre constitue 10
000 de plus qu’avant l’envoi de renforts début 2007. Les
décisions annoncées par M. Bush et les longues auditions des
responsables militaires et civils en Iraq qui ont servi de
prélude n’ont surpris personne, tant le président y avait
préparé des Américains toujours majoritairement opposés à la
guerre.
Une fin improbable
Elles
ont donné lieu à la confrontation désormais familière sur le
sujet : Cette guerre en vaut-elle la peine et quand
prendra-t-elle fin ? Cette question est l’une des grandes
querelles de la campagne présidentielle.
« Si cette guerre est difficile, elle n’est pas sans fin »,
a assuré le locataire de la Maison Blanche. Déclaration
d’autant plus floue que les effectifs américains resteront
les mêmes et que le président a souligné que le général
Petraeus, aura « tout le temps dont il a besoin » pour juger
des possibilités de nouveaux retraits après une période de «
consolidation » et « d’évaluation ». Rien n’est donc clair.
A moins qu’il ne s’agisse d’une chose ; Bush considère la
situation en Iraq comme un legs pour le futur président. «
N’importe quel président veut veiller à ce qu’il y ait un
cadre, une structure en place pour le prochain président,
quel que soit son parti, pour qu’il puisse traiter les
questions de sécurité nationale auxquelles (il) fera face ».
Le président, qui s’adressait à la chaîne ABC, a aussi
assuré que la présidentielle n’aurait aucune influence sur
sa décision de rappeler ou non davantage de soldats. Les 45
jours « d’évaluation » préconisés par le général Petraeus
mènent tout près de l’élection, et l’annonce de nouveaux
retraits pourrait servir ainsi le candidat républicain.
C’est dire, comme le souligne le politologue Gamil Matar,
qu’il s’agit « d’un gel du retrait, voire d’une augmentation
tactique ». Un legs qui fait l’avantage pour le Républicain
MacCain et qui coupe l’herbe sous les pieds des
présidentiables démocrates : Barack Obama et Hillary Clinton
(lire page 5). Et Matar d’expliquer que c’est « de la
naïveté de croire que les Etats-Unis après avoir consenti
tous ces coûts humains, financiers et moraux et après s’être
trouvés dans la pire des situations dans le monde entier à
cause de cette guerre, vont se retirer tout simplement de
l’Iraq. Washington a une stratégie à long terme dans ce pays
».
Un nouveau subterfuge
En
plus de cet aspect et de tous les autres aspects
stratégiques pour lesquels l’Amérique veut être présente en
Iraq, pétrole, lutte contre Al-Qaëda, conflit avec l’Iran,
c’est par la force des choses que l’on est au statu quo.
D’innombrables inconnues rendent les prédictions aléatoires
: l’évolution de la violence, la persistance de tribus
sunnites dans le combat aux côtés des Américains, l’attitude
du chef radical chiite Moqtada Sadr, le déroulement
d’élections provinciales en octobre, mais aussi les
pressions sur les effectifs de l’armée alors que Bush a
promis davantage de troupes en Afghanistan. « Pendant des
années, le débat sur l’engagement américain en Iraq a été
centré sur combien de temps les forces américaines
resteraient en Iraq et à quel prix », dit l’expert Greg
Bruno, cité par AFP, mais pour le général Petraeus et
l’ambassadeur américain à Bagdad, « la réponse, en avril
2008, n’est pas plus claire qu’il y a cinq ans, quand a
commencé l’entreprise de guerre conduite par les Etats-Unis
».
Face à cet état de choses, Washington tente une nouvelle
formule : donner une légitimité à sa présence dans le pays.
Un accord est en cours de négociation entre Washington et
Bagdad pour permettre le maintien des troupes américaines en
Iraq au-delà du 31 décembre. Il devrait remplacer le mandat
actuel des Nations-Unies sur l’Iraq qui s’achève à la fin de
cette année.
Ce projet autoriserait les Etats-Unis à conduire des
opérations militaires en Iraq et à arrêter des individus si
cela est nécessaire pour des raisons impératives de
sécurité, sans aucune limite de temps. Il ne prévoit aussi
aucune limitation du nombre de forces américains en Iraq,
des armes qu’elles peuvent utiliser, du statut légal de ces
troupes et de leur pouvoir à l’égard du citoyen iraqien. Il
ne « liera pas les mains » de la prochaine Administration
américaine, si l’on croit l’ambassadeur américain en Iraq
Ryan Crocker. « L’accord n’établira pas de bases permanentes
en Iraq, (...) ne précisera pas le niveau des troupes, et il
ne liera pas les mains de la prochaine administration », a
déclaré M. Crocker durant une audition devant la commission
des forces armées du Sénat américain.
En vérité, le but de cet accord est de donner un cadre légal
à la présence des troupes américaines, similaire à ce qui
existe dans près de 80 pays du monde comme l’a expliqué Ryan
Crocker. Il a ajouté que les Iraqiens voyaient la
négociation de cet accord « comme une affirmation forte de
la souveraineté iraqienne, plaçant l’Iraq à égalité avec
d’autres alliés des Américains ». Difficile à concevoir cet
accord dans un tel contexte. On ne peut transformer une
occupation en une alliance d’autant plus qu’avec la violence
et les divisions actuelles au sein de l’Iraq, on ne peut pas
dire s’il y a un groupe représentatif du peuple iraqien. Et
les violences qui se poursuivent rendent peu crédible ce
scénario. D’autant plus que l’armée iraqienne n’a pas les
moyens d’agir seule.
Ainsi, tout le monde est-il embourbé, les Iraqiens et les
Américains.
Les derniers affrontements l’ont prouvé. En dépit des
assistances américaines aux forces gouvernementales,
celles-ci n’arrivent pas à contrôler la situation.
D’ailleurs, on a toujours reproché aux Américains d’avoir
démantelé l’armée iraqienne, considérant tout son effectif
comme partisan de Saddam Hussein. Qualifiée de quatrième
armée du monde, l’armée iraqienne représentait en 1990, au
moment de l’invasion du Koweït, une force militaire
conséquente. Elle s’était considérablement aguerrie sur le
champ de bataille lors de la guerre contre l’Iran. C’était
en outre une armée nombreuse et qui disposait de matériels
modernes. De plus, elle bénéficiait d’un corps d’élite, sous
la forme de la Garde républicaine. A la fois protectrices du
régime et unités offensives, les divisions de la Garde
républicaine étaient les mieux armées et les mieux
entraînées de l’armée iraqienne. Aujourd’hui, ils ne sont
que 500 000 soldats et policiers. Sont-ils assez bien armés
ou entraînés ? Difficile à dire, d’autant plus que pour de
nombreux analystes, une armée iraqienne forte infirmerait
les arguments américains selon lesquels leur présence est
nécessaire pour préserver la sécurité et la stabilité du
pays. D’ailleurs que se passe-t-il à l’heure actuelle ?
L’armée iraqienne affronte celle du Mahdi : les plus grandes
formations chiites, celles du chef du gouvernement, Nouri
Al-Maliki, et le mouvement rebelle de Moqtada Sadr. Des
effectifs divisés donc qui se combattent au lieu de veiller
à l’unité et la sécurité du pays.
Appel aux Arabes
Pas de perspective donc sur ce plan et les Américains qui
sont conscients de ce fait jouent sur tous les registres.
L’un d’eux est de tenter d’impliquer les pays arabes.
Crocker a appelé ainsi vendredi les pays arabes à s’engager
davantage en Iraq, notamment par l’ouverture d’ambassades,
pour montrer aux Iraqiens qu’ils se soucient d’eux. « Je ne
me souviens d’aucune visite ministérielle d’un pays arabe
depuis que je suis arrivé il y a un an », a déclaré
l’ambassadeur américain. « Ils doivent s’impliquer
diplomatiquement. Ils doivent s’impliquer économiquement.
Ils doivent travailler sur les questions de développement »,
a-t-il encore dit. « Ils doivent démontrer aux Iraqiens — au
peuple tout entier, pas simplement au gouvernement — qu’ils
se soucient de ce qui leur arrive et qu’ils veulent que ce
qui leur arrive soit positif pour l’Iraq et pour la région
».
Il est certainement difficile pour les Arabes de
s’impliquer, ayant été tenus à l’écart par l’Amérique dès le
début. Washington a fait fi d’eux en menant cette guerre
sous prétexte d’établir la démocratie et de détruire les
armes de destruction massive. Selon le politologue Achraf
Al-Bayoumi, les pays arabes n’ont pas d’attitude cohérente.
« Il y a des pays qui sont des alliés des Etats-Unis, qui
ont fait preuve de suivisme par rapport à l’Amérique, à
l’exemple de l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite
comme cela s’est avéré lors du sommet arabe ». Pour lui, ils
n’ont pas « le courage d’avouer qu’ils sont contre la
présence des forces américaines. Mais pratiquement ils
critiquent Washington ». D’ailleurs, l’Egypte a bien une
ambassade en Iraq et l’Arabie saoudite craindrait
l’émergence d’un Iraq à majorité chiite.
L’autre point de vue est celui de la Syrie. « Il s’agit
d’une attitude d’obstination et de résistance aux desseins
américains ». Cela dit, une réunion sur la sécurité en Iraq
s’est tenue la semaine dernière à Damas avec la présence des
Américains. Paradoxe ? De toute façon, on sait que la Syrie
est en pleine offensive diplomatique tentant de conclure un
marché pour récupérer le Golan et jouant, pour ce, toutes
les cartes possibles.
Quelle solution finale ? Pour Bayoumi, le salut passe par la
résistance iraqienne, qu’il dissocie des groupes armés qui
mènent une guerre confessionnelle. Et déjà dit-il « elle a
fait subir aux Américains les pertes que l’on sait ». Un
retrait ou un calendrier de retrait serait alors une issue,
cependant, pour le moins assez lointaine.
Aliaa
Al-Korachi
Ahmed Loutfi