Musique.
Scénariste et journaliste de gauche, Gamal Sedqi nous livre
un texte très personnel sur l’interprète-compositeur
libanais Marcel Khalifé. Il vient de se produire, mardi 15,
au Caire pour célébrer les 30 ans du journal Al-Ahali, du
parti Al-Tagammoe (le Rassemblement).
Marcel, l’amour, la guerre et mon fils
L’art
du chant souffrait autant que l’entière société égyptienne,
au lendemain de la défaite de 1967, c’était la guerre qui a
donné le coup de grâce au projet politique de la classe
moyenne. En fait, la chanson élaborée par cette même classe
sociale avait commencé à s’éteindre bien avant son projet
politique (elle avait connu un véritable essor au début du
vingtième siècle). La crise battait déjà son plein depuis
quelques années. Et les chansons romantiques (non pas
sentimentales), lesquelles ont témoigné de la gloire de
l’art du chant égyptien, touchaient à leur triste fin. Je
dirais même que les grands pontifes de l’art tels Oum
Kolsoum, Abdel-Wahab, Abdel-Halim, Farid Al-Atrache, etc.
optaient pour des thèmes déjà ressassés, ne produisant que
des images ternes d’eux-mêmes.
Encore jeunes, on ne pouvait saisir les nuances d’une telle
situation ni d’en capter la complexité. Cependant, un bon
sens puéril nous faisait sentir un épuisement général. Cela
nous parviendrait aussi par le biais des paroles bon chic
bon genre des chanteurs-mandarins. Un peu fleur bleue,
celles-ci finissaient — en bien des cas — par frôler la
vulgarité. Les chants patriotiques n’ont pas été écartés.
L’absurdité s’est même étendue aux œuvres du compositeur
mythe, Sayed Darwich. Ainsi, a-t-on vu les paroles de sa
chanson « notre armée est la meilleure du monde, en cas de
péril on fait front courageusement » se transformer en « en
cas de péril on prend la fuite courageusement ! ». Le verbe
« nehguem » (faire front) a été remplacé par « nehrab »
(prendre la fuite), comme par revanche.
C’était le début d’une vague sensation d’insurrection et de
colère qui a fait suite à l’absurdité et au désenchantement
(mais cela ne s’est fait comprendre par ma génération que
des années plus tard).
Au loin a retenti une voix chantant : « Salutation Oum
Hassan, un peu en haut, un peu en bas », c’était Ahmad
Adawiya. La chanson populaire dans les villes commença à
échapper aux critères esthétiques de la classe moyenne.
Appartenant à la catégorie des effendis ou Cols blancs, on a
considéré, tout comme les cadres supérieurs, ce genre de
chansons comme signe de dégradation (des années plus tard,
je réagirais vis-à-vis de Adawiya très différemment !).
A l’époque, les étudiants universitaires avaient débuté leur
vague de protestation, organisant des manifestations contre
l’état des lieux (notamment dans les territoires arabes
occupés) et les chamboulements sociaux qui ne faisaient que
commencer. Nous étions jeunes, ces protestations nous
emballaient, nous exaltaient à y adhérer. Allumés par les
espoirs de libérer les territoires arabes. En première année
secondaire (au lycée), je suis tombé sur une cassette du
Cheikh Imam Eissa. Interdite par les autorités, la cassette
a dû passer d’une main à l’autre avant de me parvenir. Il
fallait la mériter, faire partie du cercle, être une
personne de confiance pour enfin l’avoir, comme une Bible
que l’on se passe en cachette pour échapper aux yeux d’un
pouvoir « scélérat ».
Je me suis dit : « C’est ainsi que doivent être les
chansons. Loin de celles de Abdel-Halim Hafez ou encore
Adawiya. Cheikh Imam était notre chantre (de quoi lui avoir
valu des années de prison) ».
Après Imam, on commença à découvrir des poètes tels Ahmad
Fouad Negm, Naguib Chehab, Fouad Qaoud et autres, jusqu’à
parvenir aux Palestiniens Mahmoud Darwich, Moïn Bssisso et
Tewfiq Ziyad … Ces autres poètes des territoires toujours
occupés nous ont fascinés, étant de surcroît très réceptifs
quant à tout ce qui venait de cette terre rêvée.
« Une voix me pénétra jusqu’aux tréfonds »
Le monde arabe était en ébullition. Le Liban explosif était
au bord d’une longue guerre civile, et moi, au seuil du
monde universitaire. C’est alors que j’entendis parler d’un
jeune interprète libanais qui défrayait la chronique grâce à
ses paroles révolutionnaires, devenues notre Bible. J’ai
essayé de trouver une de ses cassettes sur le marché, en
vain.
Des mois plus tard, dans la chambre d’un ami militant,
pendant qu’il préparait le thé, il m’a laissé seul à
l’écoute d’une cassette musicale. En feuilletant comme
d’habitude l’un de ses bouquins, j’ai été absorbé par la
lecture jusqu’à son retour, n’ayant pas prêté attention au
fond sonore. Puis, une voix me pénétra jusqu’aux tréfonds :
« je suis nostalgique du pain de ma mère, du café de ma mère
… ».
J’ai alors fermé le livre, et mon histoire avec Marcel a
commencé. D’abord, j’ai été ébloui par ces vers qu’il
interprétait, ces vers que l’on songeait inchantables et que
l’on a fini par connaître par cœur. Ensuite, les raisons de
mon éblouissement se succédaient : un flot de musique à la
fois simple et extrêmement expressive, une voix chaleureuse
… Bref, je lui trouvais un air de Sayed Darwich dont je suis
éperdument amoureux.
La guerre au Liban se déchaînait et Marcel Khalifé fit
partie de l’intérêt quotidien qu’on lui porta. La
conjoncture devint encore plus compliquée avec l’invasion
israélienne, l’on s’attacha davantage aux chansons de Marcel
nous faisant vivre tous les maux de ce que l’on s’accorde à
appeler le monde arabe.
En ces moments, Marcel fut l’un des rares que j’écoutais
tous les jours, avec Sayed Darwich, Fairouz et Cheikh Imam
(à une phase ultérieure, je serais moins exigeant ou plus
tolérant, ajoutant d’autres noms sur la liste, mais Marcel
garderait toujours sa place. Il a partagé avec nous l’amour,
la guerre, la prison, les détails du quotidien — petits ou
grands — soit une partie de notre vie. Un trait d’union.
Les années filent, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, je
recouvre Marcel de temps à autre … Lui aussi d’ailleurs
disparaît de temps à autre, puis revient avec une belle
musique : Jadal 1 et 2, des morceaux révélant un grand
talent musical dont les premières compositions n’étaient pas
simplement le fruit des circonstances, mais d’une vocation
puissante et irrésistible. Peut-être à un moment donné de ma
vie, j’écrirais dessus.
Mon fils aime beaucoup le dessin et s’intéresse peu à la
musique. A table, en train de gribouiller sur papier, alors
que je travaille en écoutant Marcel, il se retourne et me
pose inopinément la question « qu’est ce que j’écoute »,
contrairement à son habitude. Cette musique l’attire, je lui
explique le sens des mots. Il me harcèle carrément tous les
jours pour que je lui fasse écouter Marcel, devenu de fil en
aiguille le seul chanteur en commun entre mon fils Amr et
moi …
Des années plus tard, Marcel vient chanter au Caire …
J’invite mon fils — qui a quand même un peu grandi — au
concert. On y va ensemble. Marcel chante, à l’extase.
En rentrant, on s’arrête comme d’habitude à l’un des cafés
avoisinants. Amr sort papiers et stylos, esquisse un
portrait de Marcel, avec son luth et son foulard, inscrit
des extraits de ses chansons comme suspendus en l’air … Une
fois rentrés à la maison, j’en fais une photocopie pour moi
et Amr accroche l’original sur le mur de sa chambre …
Il y est
toujours.