Cinéma.
Le 4e Festival international du film oriental de Genève
(7-13 avril) a fait le choix de productions explorant sans
détours les réalités sociales du monde arabe.
Dans le vif du sujet
Sa
vocation va se bonifiant d’une année à l’autre : faire
croiser itinéraires et œuvres de réalisateurs arabes et
orientaux qui ont rarement la chance d’atteindre l’Europe.
Tout en explorant les sociétés orientales dans leur
diversité et interroger les frontières entre Orient et
Occident. « Ces frontières signifient pour nous zone de
contact et de découverte de l’Autre », précise Hasni Abidi,
politologue et spécialiste du monde arabe et du Maghreb,
ainsi que président du Festival international du film
oriental de Genève qui s’est déroulé du 7 au 13 avril.
Œuvrant pour le développement, la diversité culturelle et le
dialogue intercivilisationnel, ce festival a offert pour sa
4e édition la découverte d’une quarantaine de films,
représentatifs d’une production de qualité, à l’image du
libanais Caramel de Nadine Labaki, sur des femmes qui
traînent spleen et espoir dans un Liban post-guerre, et de
l’égyptien Dounia de Jocelyn Saab, sur les efforts d’une
danseuse de se détacher de la mémoire de l’excision qui
étouffe son énergie. Toutefois, une polarisation sur le
regard des femmes arabes sur leurs sociétés s’est illustrée
notamment avec le film Deux femmes sur la route (2007) de la
Marocaine Farida Barquia. Dans le style road movie, offrant
une variation sur le thème du film Thelma et Louise de
l’Américain Ridley Scott, l’intrigue porte sur Amina qui
tente de rejoindre le Nord, où son mari est emprisonné pour
une affaire de drogue. La panne mécanique de son véhicule
lui permet de rencontrer Lalla Rahma qui doit également se
rendre au Nord pour s’assurer que son fils n’est pas mort en
franchissant le détroit de Gibraltar. Le film se veut un
regard drôle, mais sans complaisance sur le Maroc moderne.
Les deux femmes libérées du joug des préjugés retrouvent un
dynamisme et une énergie à envier et se lancent dans la
critique de leur société clivée entre tradition et
modernité, révélant les fléaux économiques responsables du
chômage, de la déviation et de l’émigration de la
population. Par ailleurs, la réalisatrice réputée pour ses
séries à succès produites pour la RTM (Radio-Télévision
Marocaine) entend ainsi inscrire le film dans un débat sur
les difficultés de la vie moderne et l’émigration. Un
colloque a été tenu en parallèle à la projection du film sur
le thème de l’émigration, de l’intégration et de la sécurité
internationale à l’Institut des hautes études
internationales et du développement de Genève.
Combat des cinéastes algériens
D’autre
part, soucieux de se donner chaque année un invité
d’honneur, le festival a accueilli cette année l’Algérie,
réservant l’ouverture et la clôture à deux de ses films
phares : Ça tourne à Alger (2007) de Salim Aggar et Ayrouwen
(il était une fois, 2007) de Brahim Tsaki. Ça tourne à
Alger, réalisé par le journaliste Aggar, montre le parcours
cinématographique de 4 cinéastes algériens auteurs de longs
métrages en dépit des conditions extrêmement dangereuses,
durant la tragédie nationale de 1992 à 2004. Afin de
découvrir les difficultés, les réalités et le drame du
cinéma algérien des années quatre-vingt-dix, le réalisateur
rencontre 3 auteurs : Malik Lakhdar Hamina (L’Automne,
octobre à Alger), Belkacem Hadjaj (Machao) et Yamina Bachir
Chouikh (Rachida). Des comédiens témoignent aussi du
tournage d’un film au titre prémonitoire, Le papillon ne
volera pas de Ali Temkhi, assassiné en 1997. Un des épisodes
poignants de ce documentaire est la version des faits que
livre Malik lakhdar Hamina sur le tournage de son film
L’Automne, octobre à Alger. Il dévoile les conditions dans
lesquelles il a filmé la manifestation menée par l’ex-FIS
vers la présidence en janvier 1992. Les cameramen craignant
la menace des islamistes ont refusé de filmer leur marche.
Mais dès le lendemain, l’illustre Lakhdar Hamina, père de
Malik, résidant en France, s’est rendu en place pour couvrir
l’événement. Ça tourne à Alger a rencontré un succès
retentissant lors de sa projection au festival, alors qu’il
est à ce jour interdit de diffusion en Algérie. Le
réalisateur qui l’a financé sur son propre salaire de
journaliste entend persévérer dans cette veine pour rendre
hommage au combat des cinéastes algériens de tourner dans
des conditions difficiles dans un pays où la production
cinématographique décline depuis nombre d’années.
Quant à Ayrouwen de Brahim Tsaki, projeté à la clôture, il
fut un des moments les plus poétiques du festival. Le film,
présenté en première suisse, raconte l’histoire d’amour
entre Amayas, un targui, et une Française sur fond de
problèmes générés par la mondialisation et chamboulant la
vie des petites gens. Le réalisateur met sous les
projecteurs des personnages que le destin fait se rencontrer
dans le Sahara, cet immense désert où les vraies valeurs
humaines sont mises à nu. Les personnages vont vivre une
histoire poignante et tragique. Le film s’inscrit dans
l’effort du festival de faire croiser les regards Nord-Sud.
Au-delà de cette histoire de deux amours impossibles, c’est
en fait toute la problématique de l’injustice et des
différences du rapport Nord-Sud (pays riches et développés
et pays luttant pour leur développement) qui se dessine en
filigrane. Ayrouwen est le genre de film de Sud qui, loin de
répondre à une certaine attente des publics du Nord faite
d’exotisme et de voyeurisme, a interpellé leur conscience.
Le réalisateur a réussi à porter un regard empli de
sensibilité sur le problème de l’absence de communication
entre Nord et Sud dont il a su mettre en exergue toutes les
dimensions idéologiques et humaines.
Arabes post-11 septembre
Le festival a pallié aussi l’ignorance répandue sur l’islam
et les musulmans en programmant le film américain American
East de Hesham Issawi, qui dresse un portrait positif des
Arabes à travers l’histoire de l’un d’entre eux qui possède
un café en copropriété avec un ami juif aux Etats-Unis.
L’implication des personnages dans une activité utile à la
communauté améliore la perception des Arabes dont l’image a
été altérée après les attentats du 11 septembre 2001. Tony
Shalhoub, acteur libanais, protagoniste du film, réputé pour
sa prestation comique dans la série américaine Monk, prisée
du public, se dit heureux de faire partie du cast du film,
brisant enfin la chaîne frustrante de rôles de terroristes
que Hollywood attribue aux acteurs arabes. « Nous ne devons
pas nous attendre à ce que les représentations des Arabes
soient modifiées dans l’immédiat. Cela arrivera lorsque nous
aurons manifesté notre confiance dans notre aptitude et
notre disposition naturelle à contribuer au bien-être
d’autrui », décrète Shalhoub.
Ainsi, le festival a su dessiner la vitalité d’une scène
cinématographique, où l’intensité du rapport à l’autre dans
des histoires contemporaines rapproche les sensibilités des
publics autour d’enjeux les concernant.
Amina
Hassan