Palestine.
L’indépendance autoproclamée du Kosovo, les réactions serbes
rappelant l’ultranationalisme de Milosevic et les jeux
d’intérêts divers démontrent que l’ex-Yougoslavie n’a pas
retrouvé son équilibre.
Le feu couve encore
« Les dirigeants albanais du Kosovo sont des terroristes »,
« L’Amérique est un agresseur ignorant » et la Serbie est
une victime qui doit se tourner en direction de la Russie
pour obtenir une aide. Cette rhétorique émerge de la Serbie
ces jours-ci, rappelant la période de l’ancien dictateur
Slobodan Milosevic, il y a une vingtaine d’années. Ce
dirigeant génocidaire, ou représentant d’une tendance
d’épuration ethnique enflammant les passions des Serbes, les
a mobilisés contre le Kosovo et intimidé les non Serbes dans
l’ex-Fédération de Yougoslavie.
Ce fut une succession de quatre guerres, qui se sont
terminées toutes par la défaite de Belgrade. Aujourd’hui, la
Serbie a recours à la même tactique et à la même
dénonciation de l’Occident, pour sa reconnaissance, en
grande majorité, de l’indépendance du Kosovo. Une région que
les Serbes considèrent comme leur foyer sacré. « L’Occident
est déterminé à nous humilier », a lancé le premier ministre
Vojislav Kostunica au cours d’un rallye à Belgrade. Il a
ajouté que la Serbie n’accepterait jamais « le faux Etat du
Kosovo soutenu par l’Occident parce que dans un Etat
factice, tout est mensonge ». De nombreuses personnalités
serbes ont loué ce « retour » de Kostunica à l’ancienne
politique de Milosevic sur le Kosovo. Mais selon les
observateurs, Belgrade n’a plus la puissance qu’avait
l’ancienne armée yougoslave pour contraindre le leadership
albanais du Kosovo à se soumettre à sa volonté. Même les
nationalistes les plus ultras ont souligné qu’ils ne
pourraient combattre la force de maintien de la paix de
l’Otan. Toujours est-il, comme le souligne un reportage de
Dusan Stojanovic pour AP, qu’une ligne de défi
anti-occidentale se maintient en Serbie bien qu’elle ait
poussé la Serbie à être isolée internationalement dans les
années 1990. Nenad Canak, un membre de l’opposition serbe,
affirme à cet égard « que la Serbie a échappé à peine au
sort sanglant auquel l’avait vouée le règne de Milosevic.
Mais aucune leçon n’en a été tirée. Nous revenons de nouveau
à la même politique ».
Le
Kosovo a échappé à l’emprise serbe depuis 1999, lorsqu’un
bombardement intensif de 78 jours par l’Otan a obligé
Milosevic à mettre fin à sa campagne sanglante contre la
guérilla indépendantiste. Et malgré cela, ce n’est pas
seulement la rhétorique anti-albanaise qui est aujourd’hui
pareille à celle des années 1990 qui domine la presse serbe,
mais aussi les milices que Milosevic a formées pour
combattre la Croatie, la Bosnie et le Kosovo ont fait leur
réapparition dans les rues de Belgrade, lançant des menaces
contre les politiciens libéraux qui s’opposent au
gouvernement et attaquant les ambassades occidentales. Un
retour à un nationalisme exacerbé face auquel le nouveau
président élu Boris Tadic, un pro-occidental vainqueur d’un
adversaire ultranationaliste, ne semble pouvoir rien faire.
« Avec ce leadership, la Serbie glisse rapidement vers
l’isolation ».
Tout
ceci démontre que le syndrome des Balkans, fait de divisions
ethniques et religieuses complexes et inconciliables, reste
entier. Pour le politologue égyptien Wahid Abdel-Méguid,
c’est une vieille question historique : « Une diversité
ethnique et confessionnelle très forte et enchevêtrée avec
l’absence d’une tradition de gestion des crises de manière
pacifique ».
Le
numéro trois du département d’Etat, Nicholas Burns, a
rappelé à cet égard les faits à l’origine de l’indépendance
du Kosovo, s’en est ensuite pris aux nationalistes serbes,
estimant qu’ils « n’arrivent pas à oublier l’Histoire, ce
qui s’est passé dans les Balkans dans les années 1990 ».
« C’est
quand même curieux d’assister à la poursuite de ce qui est,
je dois le dire, des invectives du gouvernement de Belgrade,
sur ce qui se passe au Kosovo », a-t-il ajouté avant de
rappeler le nettoyage ethnique entrepris par les Serbes
avant l’intervention de l’Otan pour protéger la population
albanaise du Kosovo. « A cause de cette Histoire, les
Nations-Unies ont retiré le Kosovo à la Serbie en juin 1999
», a-t-il rappelé.
Les
chefs de la diplomatie des Balkans, réunis à Sofia, ont
tenté de s’en sortir. Mais dans cet imbroglio, deux pays de
la région — l’Albanie et la Turquie — ont reconnu
l’indépendance du Kosovo, tandis que la Bulgarie et la
Croatie sont prêtes à la reconnaître et que la Grèce et le
Monténégro ont exprimé des réserves. La
Serbie,
la Roumanie, la Bosnie-Herzégovine, la Moldavie et Chypre
s’opposent à la reconnaissance de l’Etat autoproclamé. Le
représentant kosovar à la réunion en Bulgarie a déclaré que
Pristina ne voulait pas se laisser impliquer dans « la
rhétorique ». « Nous voulons regarder vers l’avant, nous ne
regardons pas vers le passé qui a effectivement été mauvais
pour la Serbie, pour le Kosovo et pour toute la région, à
cause de la guerre », a-t-il ajouté. Les Balkans ont subi
les contrecoups de la dissolution de l’ex-Yougoslavie
dans les
années 1990 marquées par la guerre, où ceux qu’on appelait
les Yougoslaves se sont entretués. Slovènes contre Serbes,
Serbes contre Croates, puis Serbes et Croates contre
Bosniaques suivi d’un embrasement au Kosovo.
Aujourd’hui l’indépendance est-elle une solution ? Cet Etat
est-il viable économiquement ? Les Etats-Unis le
reconnaissent et font tous les efforts pour le soutenir. Une
attitude qui certes va dans le droit fil de leur politique à
l’égard de l’ex-Yougoslavie. Mais comme le soutien Wahid
Abdel-Méguid, « l’objectif est de contourner la Russie et de
restreindre sa liberté de mouvement. En plus, c’est se
donner une image favorable auprès du monde musulman en
soutenant un Etat à majorité musulmane ».
Ahmed
Loutfi (avec agences)