Figure emblématique du théâtre
marocain, le dramaturge Abdelkrim Berrechid
défend son théâtre festif depuis plus de 40 ans. Il vient d’être honoré par le
Festival de théâtre arabe, récemment tenu au Caire.
L’esprit d’un arabisme
Rendez-vous
à 17h à la réception de son hôtel situé à Agouza. A l’heure fixée, il fait son
apparition en costume, sans cravate. Un homme de taille moyenne, au visage
souriant. Il tient en main son dernier livre Al-Ihtfaliya wa hazat al-asr
(festivités et remous de l’époque). Très courtois, le dramaturge marocain
Abdelkrim Berrechid exprime sa gratitude quant à l’hommage que lui a dédié le
Festival du théâtre arabe, organisé par l’association des amateurs de théâtre. «
Je me considère toujours comme un amateur de théâtre. Le mot hawi (amateur) en
arabe vient d’al-hawa, c’est-à-dire passion ou vocation. Les vrais hommes de
théâtre sont ceux qui travaillent en gardant l’esprit des amateurs. Ce genre de
théâtre est le plus proche du public ».
En
vrai amateur, Berrechid fait donc son théâtre : « Je me libère de l’organisme
officiel, du capital. Je n’aime pas être chargé par un propriétaire, ni
embauché par un directeur de théâtre pour écrire. Personne ne me contrôle. Je
présente mon théâtre que j’aime quand je veux. J’aime garder toujours ma
liberté. C’est là l’essence de la créativité », souligne Berrechid dans un
arabe classique, sur un ton posé.
Dressant
un panorama du monde arabe, il déplore le sort de l’homme de théâtre
aujourd’hui. Berrechid fait partie de cette génération de la belle époque qui
croit toujours en la force de l’art et de la culture. « La liberté est une
revendication, ce n’est pas un don. On nous fait perdre notre liberté. Les
peuples qui ont eu leur indépendance ont milité pour l’avoir. Il me paraît
curieux qu’un homme de théâtre affichant des valeurs comme la liberté, la
solidarité, la tolérance et l’amour puisse échapper à son rôle, à sa mission ».
Des idées idéalistes qui font de Berrechid un Don Quichotte des temps modernes.
« Si je n’arrive pas à communiquer mon message aux gens, je dois arrêter
d’écrire pour le théâtre. Lorsque j’écris, j’ai forcément quelque chose à dire.
Je me considère comme messager et non pas livreur de messages », dévoile-t-il. Abdelkrim
Berrechid, très à l’aise, continue à s’exprimer en arabe classique. Il parle
doucement, choisit ses expressions, ses pauses, creusant dans le champ lexical
arabe. C’est un adorateur de cette langue et de ses beautés linguistiques et
textuelles.
Dans
son âge tendre, il a étudié la langue française à l’école, mais en même temps,
il a éprouvé un grand amour pour la langue et la culture arabes. « Juste en
face de la maison, il y avait une mosquée. Je sortais de chez moi pour jouer et
j’écoutais les gens dans la mosquée, surtout après la prière du coucher, en train
de réciter le Coran. J’étais enchanté par la langue arabe », raconte-t-il. Au
Maroc, les écoles françaises étaient répandues, colonisation oblige. Mais le
mouvement patriotique qui luttait pour l’indépendance avait construit des
écoles libres où l’arabe était enseigné. Quelques années plus tard, avec son
amour grandissant pour l’arabe, Berrechid décide de quitter l’école française
pour se joindre à l’école libre. Une décision qu’il n’a jamais regrettée. Car
l’arabe est la langue de son identité. Un sentiment qui fleurissait chez
beaucoup de citoyens, notamment après l’indépendance du pays. Etudier ensuite
les Lettres arabes à l’université était donc justifié. Quant au théâtre,
Berrechid ne se rappelle pas comment il a été engagé dans cet art. Il jouait
avec ses amis à l’école, s’intéressait aux spectacles théâtraux et au cirque,
lisait beaucoup de pièces. « Au début des années 1950, j’étais habitué à
regarder le théâtre et les activités artistiques des colons. Mais après l’exil
de Mohammed V et le mouvement révolutionnaire qui s’ensuivit, j’ai ressenti
l’atrocité de la colonisation. Au lieu de voir les spectacles, on voyait les
chars dans les rues. Dans nos maisons, nous étions emprisonnés. Après le retour
de Mohammed V et l’indépendance, les spectacles qui traitaient de la
colonisation et qui la dénonçaient étaient nombreux », évoque–t-il.
Abdelkrim
Berrechid est ainsi, petit à petit, devenu dramaturge. Son premier texte, écrit
dans les années 1960, est aujourd’hui perdu. C’est avec Antara fil maraya al-mokassara
(Antara dans miroirs brisés) que Berrechid a été reconnu. Il s’agit d’un texte
plein de chagrin et de désespoir montrant à quel point le jeune dramaturge
était touché par la défaite de 1967. « Le 5 juin 1967, je passais mon examen de
licence, j’écoutais avec mes copains la radio qui annonçait le déclenchement de
la guerre. On entendait de bonnes nouvelles, puis vers la fin du jour ça a été
le choc », se souvient-il.
En
1970, Berrechid achève Antara fil maraya al-mokassara et opte à la fin pour la
mort de son personnage principal. Mais il n’aime pas revoir cette pièce,
chargée de peines et de mauvais souvenirs. Continuant à écrire et à faire du
théâtre avec des troupes d’amateurs, il a monté des spectacles pour d’autres
écrivains. Puis ce fut la mise en scène de ses deux textes à succès Salef longa
et Al-Zaouia. « Un jour, les membres du Théâtre national étaient présents pour
regarder le spectacle. A la fin, ils sont venus me saluer et m’ont demandé un
texte dramatique. Je leur ai alors proposé Anatara fil maraya al-mokassara ». Jouer
l’une de ses pièces au Théâtre national a été comme « une nouvelle naissance »
pour le jeune auteur. « Dans la vie, on joue toujours. Certains sont de vrais
acteurs qui déclarent à tout le monde qu’ils jouent. D’autres ne l’admettent
pas et trompent les gens. L’homme n’arrête de jouer qu’en dormant. A ce
moment-là, il se libère de son moi supérieur et se retrouve vraiment. L’art est
donc le rêve. Les artistes sont des rêveurs. C’est en cela qu’ils sont sincères
», estime-t-il.
Du
haut de ses 40 ans de carrière, Berrechid défend le concept du théâtre de
cérémonie ou de festivité. « Il faut évoquer la vision festive, la situation
festive, la philosophie festive au sens large, donner une vision globale de
l’univers. Comment aujourd’hui voit-on le monde ? On ne peut pas l’aborder de
la même manière que nos ancêtres fatimides ou mamelouks. Pour cela, j’ai essayé
de représenter l’esprit du peuple arabe dans mes écrits et j’ai trouvé que nous
sommes une nation de cérémonies et de festivités. Notre nation veut vivre et
exprimer la vie par des outils animés : mariages, funérailles … tous des
aspects festifs. C’est là notre particularité ».
Voir
des gens réunis, assis par terre, en cercle, comme dans les festins ou les
cercles d’oulémas aux mosquées d’Al-Azhar et d’Al-Zeitouna, inspire à Berrechid
de nouvelles formes de mise en scène. « Dans la construction théâtrale, on peut
s’inspirer des mosquées, des cimetières, des cafés populaires … Mes textes
dramatiques reprennent les formes des maqamats ou des longs poèmes arabes. Le
patrimoine arabe est assez riche ». Ainsi a-t-il signé des textes « festifs »,
gardant un œil sur les temps présents : Emroue Al-Qaïs fi Paris, Al-Mouazénoune
fi Malta, Ibn Al-Roumi fi modon al-safih, Al-Hakawati al-akhir et autres
(Emreou Al-Qaïs à Paris, appeler à la prière à Malte, Ibn Al-Roumi dans les
bidonvilles, le dernier conteur).
Après
avoir signé une série d’articles sur l’absence du théâtre dans la réalité
arabe, Abdelkrim Berrechid a publié un communiqué en 1976 sur le théâtre de
festivité avec Al-Tayeb Seddiqi, Abdel-Rahmane bin Zidane, Touria Jebrane et
autres. Ainsi ont été lancés les fondements du théâtre festif.
Mais
les conflits fusent de partout. Clivages sociaux, crises identitaires … Ces
artistes ont adopté un esprit soufi à une époque où le monde était divisé en
deux camps : socialiste et capitaliste. Les accusations et les condamnations
furent multiples. Mais Berrechid a résisté.
Ces
dix dernières années, il a vécu le plus mauvais cauchemar. Car dans son propre
pays, ses créations et ses œuvres étaient quasiment interdites. « Le pouvoir
était entre les mains des socialistes. Les anciens qui militaient avec moi et
qui ont gagné des postes dans le régime ont omis les slogans d’autrefois :
liberté, solidarité … Pendant plus de 9 ans, j’étais contre la politique du
ministre de la Culture Mohamad Al-Achaari, répétant que le théâtre marocain vit
un échec politique, l’échec d’une période. On a alors multiplié les efforts
pour m’empêcher de monter mes pièces. Mon nom était rayé de toutes les
manifestations culturelles », dit-il.
Par
contre, personne ne peut l’empêcher d’écrire, de parler à haute voix pour
marteler la vérité. Ses articles de presse dénoncent la gestion actuelle du
théâtre marocain, imposant un système de subvention aux artistes. « C’est une
manière d’exercer une censure latente sur les créateurs ». Mais lors des
dernières élections parlementaires, les socialistes ne remportent pas la
majorité des voix et leur ministre de la Culture s’en va. Aujourd’hui, c’est la
comédienne Touria Jebrane qui est ministre de la Culture, « une ministre
festive », dit Berrechid, empruntant une phrase du dramaturge syrien Saadallah
Wannous, pour décrire la situation dont il se félicite : « Nous sommes
contrôlés par l’espoir ». « Sans l’écriture et le théâtre, j’aurais été fou ou
suicidaire. Vivre dans ce monde chaotique sans pouvoir s’exprimer est accablant
», avoue le dramaturge qui s’épure et se libère sur scène.
May Sélim