Al-Ahram Hebdo,Société | A double revers
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 mars au 1er avril 2008, numéro 707

 

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Société

Double Culture. Ils sont à moitié égyptiens, mais chacun a fait son choix d’appartenance. Souvent, ils le vivent difficilement. Et chacun a emprunté une voie qui lui permet de limiter le tiraillement. 

A double revers 

« Je me sens partout comme une étrangère. Née d’une mère égyptienne et d’un diplomate algérien, je devais suivre mes parents d’un pays à l’autre. J’ai rencontré de nouveaux visages, découvert d’autres pays, d’autres cultures. La seule chose qui n’a pas changé, c’était l’école française où je devais faire mes études et où l’ambiance était pratiquement pareille. Lorsque j’ai regagné mon pays, l’Algérie, je n’ai  pas réussi à m’adapter. En Egypte, le pays de ma mère, où je vis actuellement, j’ai du mal à trouver mes repères. Au fil des ans j’ai compris la raison de mes souffrances, je ne me suis attachée à aucune terre. Je me sens déracinée », explique Rim, 34 ans, traductrice.

Ce malaise est ressenti par ceux qui sont déchirés entre deux appartenances. Selon l’écrivain Chahinda Meqled, deux appartenances veulent dire deux identités. « Cela crée une sorte de dualité, un embarras et un mélange de sentiments contradictoires. De telles personnes sont souvent en quête de leur identité. Elles cherchent à prendre racine quelque part et peuvent parfois hésiter entre Orient-Orient ou Orient-Occident. Certains sont carrément désorientés et souffrent dans un monde où le conflit culturel est omniprésent. D’autres arrivent à s’adapter aux deux cultures. Ce qui va enrichir leur personnalité et leur permettre de sortir triomphant d’une telle bataille », analyse Meqled, sociologue dont les enfants ont la double nationalité, russe et égyptienne.

En effet, la polémique autour de l’appartenance a fait couler beaucoup d’encre depuis le siècle dernier. « En Egypte, on a tendance à juger l’appartenance d’un citoyen d’après le seul critère des liens consanguins bien que cette conception ait subi des changements dans le monde entier, surtout au cours des deux dernières décennies », confie l’avocat Hafez Abou-Seada, membre de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme et président de l’Association égyptienne des droits de l’homme. A noter que le fondateur de l’Egypte moderne, Mohamed Ali, était d’origine albanaise. Cet homme a encouragé beaucoup d’Européens à venir en Egypte et leur a donné la nationalité égyptienne pour profiter de leurs expériences et changer le schéma classique du pays.

Cependant, entre les théories des juristes et la vie des gens, il existe un véritable fossé. Se sentir bien dans sa peau dépend souvent de facteurs et exige que l’individu, à son tour, déploie des efforts, obligé parfois de faire son choix pour accéder à une formule d’intégration.

« Avoir une double appartenance est un défi. Un défi qui impose un savoir-vivre entre deux mondes différents. Et pour admettre ce challenge, il faut posséder les outils nécessaires », commente Chamel, 39 ans, médecin, né d’un mariage mixte. Il a vécu une partie de son enfance en Egypte et en Arabie saoudite, puis a regagné le pays de sa mère, la France. « J’ai été éduqué dans deux pays musulmans. Une chose qui a forgé ma personnalité et a guidé mes principes. Pourtant, lorsque je suis parti en France, j’ai pu comprendre l’autre, sa culture et sa mentalité. Aujourd’hui, je me sens un amalgame de deux personnes qui reflètent deux cultures très différentes l’une de l’autre, qui ne se comprennent pas car chacune a sa logique. En Egypte par exemple la question de la religion est très sensible, ce qui n’est pas le cas en Europe. On a le droit de critiquer la sienne. Il n’y a pas de tabous. Ma double nationalité m’a permis de vivre et de comprendre les deux cultures et de les critiquer et enfin choisir ce qu’il y a de mieux dans chacune. Je ne consomme pas d’alcool comme c’est le cas dans la famille de ma mère ; par contre, je refuse les tabous imposés par la société égyptienne. Cet esprit critique m’a permis de choisir et l’important est d’avoir forgé mes propres principes », explique Chamel qui a fait son service militaire en France. « Ce n’est guère une question d’appartenance, c’est seulement plus pratique pour moi », ajoute-t-il. 

 

Partagés entre deux mondes

Et si certains ont fait un choix, cela ne les empêche pas d’être partagés entre deux mondes différents. L’écrivain Chahinda Meqled estime que c’est souvent les premières années de vie qui marqueront plus tard les convictions et l’appartenance d’un individu. Les choses qu’on apprend durant l’enfance restent à jamais gravées dans nos mémoires, comme le dit le proverbe égyptien.

Un avis qui semble être partagé par Dahlia, journaliste. De mère belge et père égyptien, Dahlia a passé les 7 premières années de sa vie en Egypte. Elle est partie continuer ses études en Belgique, puis en France. Mais, elle a su retrouver ses repères, entourée de ses collègues égyptiennes.

« Bien que j’aie eu une opportunité de travail en France, j’ai toujours éprouvé ce sentiment inné chez les émigrés nord-africains : celui de revenir au pays et me balader de nouveau dans le quartier Al-Mohandessine où je suis née et où j’ai passé mes plus belles années d’enfance. Malgré l’état des routes, l’embouteillage, je ne retrouve mon calme que sur cette terre » note Dahlia. Et d’ajouter : « Même si les Egyptiens n’acceptent pas facilement les citoyens à double nationalité, ils bénéficient d’une marge de liberté ». Pourtant, Dahlia refuse d’être qualifiée de khawagaya (étrangère). « Je fais tout pour mener mon train de vie à l’égyptienne. J’agis, je mange, je me déplace dans les transports en commun comme tout le monde. Je refuse de vivre en retrait de la société. Je déploie des efforts pour me fondre dans la masse, car j’ai choisi de vivre sur ma terre natale ».

Zeinab, 40 ans, une Soudanaise, a fait ses études en Egypte, le pays de son père. Cependant, elle a refusé de s’intégrer. « Je suis restée choquée par la vision de la société égyptienne à l’égard de ceux qui ont une couleur. Une vision m’a poussée à m’attacher un peu plus à mes racines soudanaises. J’ai refusé de me marier à un Egyptien, j’ai choisi un Soudanais qui me ressemble ».

Or, un sondage publié récemment par le quotidien Al-Ahram assure que les Egyptiens préfèrent les Soudanais et les Saoudiens en premier lieu, quant aux Israéliens, ils sont en fin de liste.

Zohra, de mère égyptienne et de père bahreïni, est une femme d’affaires, 29 ans. Elle estime qu’elle a toujours souffert bien qu’il n’existe pas de problèmes de langue et de religion. Les parents de son père avaient une vision péjorative sur les Egyptiennes. Elle pensait que les femmes se mariaient avec des Bahreïnis par convoitise. Ce sentiment d’infériorité a créé en elle une sorte de rejet pour sa nationalité égyptienne. Et lorsqu’elle venait rendre visite à la famille de sa mère, elle la regardait de haut. Elle n’a donc pas réussi à s’intégrer ni ici ni ailleurs. Et avec le temps, elle a pu établir sa propre philosophie. Elle estime toujours : « Ma patrie, c’est n’importe où. C’est là où je peux fructifier mes actions et faire fortune. A ce moment, les frontières tombent et je peux retrouver ma sérénité. Je ne comprends que la langue des chiffres, les autres slogans ne me m’intéressent guère ». Mondialisation oblige.

Dina Darwich

Nager agréablement entre deux eaux 

 Egypto-saoudienne, Gamila, 34 ans, trouve du plaisir à vivre, selon les saisons, deux modes de culture différents.  

« A Rome, on fait comme les Romains ». Gamila rappelle ce proverbe en riant. Une phrase qui semble forger son quotidien. De père égyptien et de mère saoudienne, elle a toujours bénéficié d’une sorte de liberté, vivre deux modes de vie différents dans chacun des deux pays. Elle semble aimer les citations et s’inspire de la tradition musulmane et des deux périples du prophète, l’un en hiver, l’autre en été,  explique-t-elle sans perdre son humour. L’hiver c’est en Egypte, l’été c’est en Arabie saoudite. Malgré son éducation dans une école religieuse catholique en Egypte, elle n’a jamais raté l’occasion d’aller chaque année faire le petit pèlerinage à La Mecque. « C’est entre ces deux cultures que mon cœur a balancé pour dessiner un quotidien très particulier et qui avait toujours son charme. Un charme issu de la différence du niveau d’ouverture dans les deux sociétés ».

Elle a toujours profité de la marge de liberté plus vaste qui lui est permise en Egypte. Cependant, elle estime que les traditions strictes de la société saoudienne ne l’étouffent pas comme beaucoup d’autres femmes, puisqu’elle avait toujours l’occasion de changer d’ambiance et d’entourage dans son deuxième pays. Bien qu’elle sorte vêtue de son costume noir qui couvre tous les détails de son corps, elle ne tarderait pas d’ôter son voile en Egypte. « On m’accusait d’hypocrisie. Pourtant, pour moi, la question est plus simple. Je ne considère pas cette tenue islamique, mais plutôt saoudienne. Je portais ce costume pour ne pas être bizarre », avance Gamila.

En Egypte, elle gère un grand magasin pour la vente des produits de beauté. Elle paraît comme une femme d’affaires expérimentée. Cependant, chez ses parents maternels, elle rejoint durant ses vacances d’été le harem. « Je jouis de ces séances féminines coquettes et naïves. Puisque je passe mon temps entre les chiffres et les affaires, j’oublie parfois que je suis une femme. Rester alors avec mes cousines est un autre moyen pour voir la vie. Commérage, calomnie et rumeurs circulent de bouche à oreille. Cependant, malgré le caractère superficiel des sujets, c’est une chose qui me profite dans mon business, au moins pour savoir le goût du sexe faible ».

Et dans les rues du Caire, elle conduit sa voiture à grande vitesse, profitant ainsi d’un droit dont la femme reste encore privée au Royaume. Un droit qui s’impose aujourd’hui comme sujet de polémique. Cependant, elle profite parfois de l’occasion de se reposer de conduire en rentrant chez sa maman pour se relaxer des embouteillages.

Et dans sa cuisine, elle arrive parfaitement à faire les mets saoudiens, surtout la kabsa (mélange de riz et de la viande), sans oublier de maîtriser son plat égyptien favori, la moloukhiya.

Les grands centres commerciaux luxueux au Royaume l’éblouissent et la ruinent. Mais cela ne l’empêche pas d’aller faire des courses aux marchés populaires de Wekalet Al-Balah ou acheter un accessoire de Zanqet Al-Sétat, au Caire et à Alexandrie, marchandant avec les commerçants avec un accent égyptien parfait.

Un quotidien formé d’une variété de cultures qui paraît parfois contradictoire, mais pour Gamila, c’est une jouissance puisqu’elle a l’occasion d’être témoin de cette diversité culturelle, d’observer et d’analyser. Elle estime avoir un troisième œil sur son expérience. Elle arrive alors à élaborer sa propre philosophie.

Le degré d’ouverture de chaque société dépend de l’époque à laquelle elle a pu s’ouvrir sur l’Europe. L’Egypte, elle, a bien précédé l’Arabie saoudite. « Je suis donc chanceuse de vivre dans deux sociétés qui sont à des vitesses différentes », conclut-elle.

Dina Darwich

 




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