Double Culture.
Ils sont à moitié égyptiens, mais chacun a fait son choix
d’appartenance. Souvent, ils le vivent difficilement. Et
chacun a emprunté une voie qui lui permet de limiter le
tiraillement.
A double revers
«
Je me sens partout comme une étrangère. Née d’une mère
égyptienne et d’un diplomate algérien, je devais suivre mes
parents d’un pays à l’autre. J’ai rencontré de nouveaux
visages, découvert d’autres pays, d’autres cultures. La
seule chose qui n’a pas changé, c’était l’école française où
je devais faire mes études et où l’ambiance était
pratiquement pareille. Lorsque j’ai regagné mon pays,
l’Algérie, je n’ai pas réussi à m’adapter. En Egypte,
le pays de ma mère, où je vis actuellement, j’ai du mal à
trouver mes repères. Au fil des ans j’ai compris la raison
de mes souffrances, je ne me suis attachée à aucune terre.
Je me sens déracinée », explique Rim, 34 ans, traductrice.
Ce malaise est ressenti par ceux qui sont déchirés entre
deux appartenances. Selon l’écrivain Chahinda Meqled, deux
appartenances veulent dire deux identités. « Cela crée une
sorte de dualité, un embarras et un mélange de sentiments
contradictoires. De telles personnes sont souvent en quête
de leur identité. Elles cherchent à prendre racine quelque
part et peuvent parfois hésiter entre Orient-Orient ou
Orient-Occident. Certains sont carrément désorientés et
souffrent dans un monde où le conflit culturel est
omniprésent. D’autres arrivent à s’adapter aux deux
cultures. Ce qui va enrichir leur personnalité et leur
permettre de sortir triomphant d’une telle bataille »,
analyse Meqled, sociologue dont les enfants ont la double
nationalité, russe et égyptienne.
En effet, la polémique autour de l’appartenance a fait
couler beaucoup d’encre depuis le siècle dernier. « En
Egypte, on a tendance à juger l’appartenance d’un citoyen
d’après le seul critère des liens consanguins bien que cette
conception ait subi des changements dans le monde entier,
surtout au cours des deux dernières décennies », confie
l’avocat Hafez Abou-Seada, membre de l’Organisation
égyptienne des droits de l’homme et président de
l’Association égyptienne des droits de l’homme. A noter que
le fondateur de l’Egypte moderne, Mohamed Ali, était
d’origine albanaise. Cet homme a encouragé beaucoup
d’Européens à venir en Egypte et leur a donné la nationalité
égyptienne pour profiter de leurs expériences et changer le
schéma classique du pays.
Cependant, entre les théories des juristes et la vie des
gens, il existe un véritable fossé. Se sentir bien dans sa
peau dépend souvent de facteurs et exige que l’individu, à
son tour, déploie des efforts, obligé parfois de faire son
choix pour accéder à une formule d’intégration.
«
Avoir une double appartenance est un défi. Un défi qui
impose un savoir-vivre entre deux mondes différents. Et pour
admettre ce challenge, il faut posséder les outils
nécessaires », commente Chamel, 39 ans, médecin, né d’un
mariage mixte. Il a vécu une partie de son enfance en Egypte
et en Arabie saoudite, puis a regagné le pays de sa mère, la
France. « J’ai été éduqué dans deux pays musulmans. Une
chose qui a forgé ma personnalité et a guidé mes principes.
Pourtant, lorsque je suis parti en France, j’ai pu
comprendre l’autre, sa culture et sa mentalité. Aujourd’hui,
je me sens un amalgame de deux personnes qui reflètent deux
cultures très différentes l’une de l’autre, qui ne se
comprennent pas car chacune a sa logique. En Egypte par
exemple la question de la religion est très sensible, ce qui
n’est pas le cas en Europe. On a le droit de critiquer la
sienne. Il n’y a pas de tabous. Ma double nationalité m’a
permis de vivre et de comprendre les deux cultures et de les
critiquer et enfin choisir ce qu’il y a de mieux dans
chacune. Je ne consomme pas d’alcool comme c’est le cas dans
la famille de ma mère ; par contre, je refuse les tabous
imposés par la société égyptienne. Cet esprit critique m’a
permis de choisir et l’important est d’avoir forgé mes
propres principes », explique Chamel qui a fait son service
militaire en France. « Ce n’est guère une question
d’appartenance, c’est seulement plus pratique pour moi »,
ajoute-t-il.
Partagés entre deux mondes
Et si certains ont fait un choix, cela ne les empêche pas
d’être partagés entre deux mondes différents. L’écrivain
Chahinda Meqled estime que c’est souvent les premières
années de vie qui marqueront plus tard les convictions et
l’appartenance d’un individu. Les choses qu’on apprend
durant l’enfance restent à jamais gravées dans nos mémoires,
comme le dit le proverbe égyptien.
Un avis qui semble être partagé par Dahlia, journaliste. De
mère belge et père égyptien, Dahlia a passé les 7 premières
années de sa vie en Egypte. Elle est partie continuer ses
études en Belgique, puis en France. Mais, elle a su
retrouver ses repères, entourée de ses collègues
égyptiennes.
«
Bien que j’aie eu une opportunité de travail en France, j’ai
toujours éprouvé ce sentiment inné chez les émigrés
nord-africains : celui de revenir au pays et me balader de
nouveau dans le quartier Al-Mohandessine où je suis née et
où j’ai passé mes plus belles années d’enfance. Malgré
l’état des routes, l’embouteillage, je ne retrouve mon calme
que sur cette terre » note Dahlia. Et d’ajouter : « Même si
les Egyptiens n’acceptent pas facilement les citoyens à
double nationalité, ils bénéficient d’une marge de liberté
». Pourtant, Dahlia refuse d’être qualifiée de khawagaya
(étrangère). « Je fais tout pour mener mon train de vie à
l’égyptienne. J’agis, je mange, je me déplace dans les
transports en commun comme tout le monde. Je refuse de vivre
en retrait de la société. Je déploie des efforts pour me
fondre dans la masse, car j’ai choisi de vivre sur ma terre
natale ».
Zeinab, 40 ans, une Soudanaise, a fait ses études en Egypte,
le pays de son père. Cependant, elle a refusé de s’intégrer.
« Je suis restée choquée par la vision de la société
égyptienne à l’égard de ceux qui ont une couleur. Une vision
m’a poussée à m’attacher un peu plus à mes racines
soudanaises. J’ai refusé de me marier à un Egyptien, j’ai
choisi un Soudanais qui me ressemble ».
Or, un sondage publié récemment par le quotidien Al-Ahram
assure que les Egyptiens préfèrent les Soudanais et les
Saoudiens en premier lieu, quant aux Israéliens, ils sont en
fin de liste.
Zohra, de mère égyptienne et de père bahreïni, est une femme
d’affaires, 29 ans. Elle estime qu’elle a toujours souffert
bien qu’il n’existe pas de problèmes de langue et de
religion. Les parents de son père avaient une vision
péjorative sur les Egyptiennes. Elle pensait que les femmes
se mariaient avec des Bahreïnis par convoitise. Ce sentiment
d’infériorité a créé en elle une sorte de rejet pour sa
nationalité égyptienne. Et lorsqu’elle venait rendre visite
à la famille de sa mère, elle la regardait de haut. Elle n’a
donc pas réussi à s’intégrer ni ici ni ailleurs. Et avec le
temps, elle a pu établir sa propre philosophie. Elle estime
toujours : « Ma patrie, c’est n’importe où. C’est là où je
peux fructifier mes actions et faire fortune. A ce moment,
les frontières tombent et je peux retrouver ma sérénité. Je
ne comprends que la langue des chiffres, les autres slogans
ne me m’intéressent guère ».
Mondialisation oblige.
Dina
Darwich