Une crise de sommet ou une crise d’unité ?
Wahid Abdel-Méguid
Participer au sommet arabe de Damas qui se tient les 29 et
30 mars au plus haut niveau est une nécessité. Cela afin de
préserver l’arabisme du régime arabe officiel, abstraction
faite de son efficacité et de ne pas ancrer l’idée de
division qui menace l’avenir arabe. Ce sommet de Damas est
soumis à d’autres crises bien plus dangereuses. Une partie
de cette crise générale réside dans le lieu de sa tenue, car
la Syrie occupe une place importante dans les interactions
régionales actuelles et par conséquent dans l’avenir du
Moyen-Orient.
La crise
ne réside donc pas dans le lieu du sommet, qui est la
capitale syrienne, mais dans la position politique et
stratégique de Damas. En effet, Damas est allée très loin
dans son alliance avec l’Iran et également dans le soutien
de son projet régional où les Arabes n’occupent qu’une place
minime. Les droits et les intérêts arabes n’ont de place
dans ce projet que dans la mesure où ils s’accordent avec
les ambitions de Téhéran qui s’étend actuellement dans la
région et s’ingère dans les affaires des Arabes d’une
manière sans précédent dans l’Histoire contemporaine. Etant
donné que son ingérence exagérée est devenue habituelle,
personne n’a trouvé étrange que le vice-président iranien
annonce, il y a quelques jours, le soutien de son pays pour
la tenue du sommet arabe à Damas. Dans ce contexte, il faut
faire la différence entre ce qui représente un choix syrien
stratégique et ce qui représente une position obligatoire
dans le cadre de ce choix. L’alliance avec l’Iran est un
choix syrien à l’origine. Ce choix n’a rien de nouveau. Il
remonte au début des années 1980. Cependant, le président
Hafez Al-Assad a toujours tenu à préserver un équilibre
entre cette coalition et le rôle syrien arabe, et notamment
dans le cadre du régime arabe officiel. La Syrie a
effectivement formé avec l’Egypte et l’Arabie saoudite le
cœur du régime arabe.
Cependant, l’alliance de la Syrie avec l’Iran a atteint un
niveau menaçant cet équilibre et portant atteinte au rôle
arabe de la Syrie. Mais pour être juste, il faut dire que
Damas a été obligée de chercher une alliance avec l’Iran
lorsqu’elle a ressenti que les régimes arabes ne la
soutenaient pas face aux menaces américaines proférées à la
suite de la guerre de l’Iraq.
En se
jetant dans les bras de l’Iran d’une manière sans précédent,
la Syrie a omis deux questions importantes relatives à la
position du régime arabe envers elle. Premièrement, les pays
arabes, que Damas a accusés de ne pas l’avoir suffisamment
soutenue, étaient eux aussi menacés. Cela lorsque les
nouveaux conservateurs à Washington ont cru que la région
leur était désormais soumise et qu’ils pouvaient y opérer
tous les changements qu’ils voulaient. Ces pays n’étaient
donc pas en position de sécurité bien que les pressions
qu’ils subissaient aient été moins importantes que celles
que subissait la Syrie. La direction syrienne le sait très
bien. Mais, certaines voix arabes pro-syriennes ont insisté
à accuser des pays arabes d’avoir soutenu les pressions
américaines contre la Syrie. Cette accusation est erronée,
car ces pays étaient eux aussi la cible des extrémistes de
Washington avant qu’ils ne soient affaiblis par l’échec de
leur projet en Iraq. Deuxièmement, la politique de la Syrie
au Liban a empêché toute sympathie avec elle, surtout avec
les suspicions qui entourent le rôle de ses services de
sécurité dans l’assassinat de Hariri. Partant, s’il est vrai
que la Syrie a le droit de chercher chez l’Iran la sécurité
qu’elle n’a pas trouvée au cœur des Arabes, il incombe aux
Arabes de la prévenir qu’elle est allée trop loin dans sa
coalition avec l’Iran, jusqu’à un point qui menace l’avenir
arabe et qui soulève des interrogations sur le destin de
l’arabisme de Damas.
La
coalition avec l’Iran ne pose pas de problème. Chercher son
soutien pour faire face à une menace américaine aveugle ne
pose pas de problème non plus. Le problème réside plutôt
dans la participation à un projet iranien aux dépens des
Arabes, abstraction faite des différends de Damas avec
certaines capitales arabes.
La
participation à ce projet iranien n’est pas forcément
erronée. Elle porte un aspect positif du fait qu’il fait
face au projet américain. Quant à son aspect négatif, il
réside dans le fait que son objectif est de remplacer le
pouvoir américain dans la région par une hégémonie iranienne.
Partant,
il convient de révéler les aspects positifs et ceux négatifs
de la relation avec l’Iran. Cette relation peut être
positive et constructive si elle devient équilibrée. Mais
cet équilibre ne peut avoir lieu en l’absence d’un projet
arabe pour l’avenir de la région. Il est certain que
l’absence de ce projet n’est pas la responsabilité de Damas
seule. Il faut surtout blâmer les pays modérés qui ont
laissé un grand vide régional qui est devenu l’une des
principales sources de malheurs pour les Arabes. En effet,
les ambitions américaines n’auraient pas atteint ce stade
sans la tentation de remplir ce vide. De plus, l’échec du
projet américain après sa défaite stratégique en Iraq
n’aurait pas donné à l’Iran l’occasion historique d’élargir
son pouvoir s’il n’avait trouvé un vide dans lequel il s’est
installé et a détenu des cartes arabes importantes en Iraq,
au Liban ou en Palestine. Et voilà que l’Iran a conclu ce 7
mars un accord militaire avec le Soudan pour étendre son
pouvoir dans l’aile africaine du monde arabe.
Il
incombait donc à Damas d’essayer d’élargir la surface de
participation avec les pays arabes modérés, qui s’est
rétrécie au cours des dernières années, pour assurer les
fondements de l’instauration d’un projet arabe. Cela, au
lieu de courir derrière un projet qui représente un danger
pour les Arabes, car ses propriétaires veulent avoir la plus
grande force régionale dans la région. C’est là le message
de l’Iran aux Arabes qu’il répète à toutes les occasions,
comme ce fut clair lors de la visite historique de son
président en Iraq et dans le discours prononcé au cours du
sommet du Golfe.
C’est là
l’essence de la crise actuelle dont le sommet de Damas n’est
que le miroir. La Syrie a trouvé son aise dans son
emplacement dans le projet iranien. Elle s’y est enfoncée à
un point qui se contredit avec son histoire et son image
comme la citadelle de l’arabisme. Cependant, il incombe
particulièrement à l’Egypte d’œuvrer à restituer la Syrie et
à avorter les tentatives de certains d’ancrer la division et
de diviser chaque pays en deux clans adverses comme c’est le
cas au Liban et en Palestine.