Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamed Salmawy, Alain Robbe-Grillet : « J’ai abandonné l’écriture du roman »
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 Semaine du 26 mars au 1er avril 2008, numéro 707

 

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Opinion

Alain Robbe-Grillet :
« J’ai abandonné l’écriture du roman »

Mohamed Salmawy

Le romancier Alain Robbe-Grillet, qui s’est éteint le mois dernier, est le père du Nouveau roman en France, appelé par les critiques l’anti-roman. Le premier de cette série fut Les Gommes, paru en  1953, qui a lancé une nouvelle école dans le roman français. Nombreux sont les romanciers français de la seconde moitié du XXe siècle qui y ont adhéré. Raison pour laquelle j’ai été étonné lorsqu’il m’a appris en automne 2004 qu’il avait complètement arrêté l’écriture du roman.

J’ai rencontré Alain Robbe-Grillet lorsqu’il était en visite en Egypte en septembre 2004. Sa réputation datait déjà d’un demi-siècle. Il est devenu un véritable mythe lorsqu’il a complètement renversé les équilibres de l’écriture romanesque. Il a réussi à se débarrasser des personnages que les romanciers du XIXe siècle passaient leurs temps à esquisser. Il a également mis fin à la trame autour de laquelle s’articulaient les péripéties du roman, amenant certains à dire que rien ne se passe dans le Nouveau roman. J’ai alors saisi l’occasion pour demander à Robbe-Grillet s’il est vrai que le Nouveau roman ne comporte pas d’événements.

Il répondit aussitôt : « Cette vision est réductrice. Mes œuvres classées par les critiques sous le label du Nouveau roman sont riches en événements quoique différentes. Car elles brossent d’une manière différente des prévisions du lecteur ».

Je me suis alors rappelé le roman Jalousie paru en 1957. Il illustre la jalousie d’un époux à cause de la relation qui lie son épouse à son voisin. L’époux suivait leurs rencontres dans une plantation bananière, qui était le théâtre des événements au travers de la jalousie de la fenêtre. Le thème-clé n’était pas les événements qui avaient lieu entre la femme et le voisin ou entre les deux époux, mais il tournait surtout autour de la jalousie en tant que telle, qui l’amenait à épier les événements à travers la fenêtre.

D’aucuns peuvent ignorer qu’Alain Robbe-Grillet est rentré dans le monde de la littérature au travers de la botanique, et qu’il était spécialisé dans la culture des bananes. C’est pour cette raison peut-être que l’analyse et la dissection sont deux mots d’ordre dans ses travaux. Ce qui s’est manifesté clairement dans le roman de la jalousie.

Le premier roman écrit par Alain Robbe-Grillet est Un Régicide rédigé en 1949. Mais il n’a été publié que dans les années 1950. Ce, après que son roman Les Gommes a tracé les aspects, incarnant le renouveau romanesque qui a regroupé sous son enseigne les plus grands noms français du roman du milieu du siècle dernier, dont Michel Butor, Claude Simon, lauréat du prix Nobel, Nathalie Sarraute et Marguerite Duras.

Mais le Nouveau roman qui a fait beaucoup de bruit dans les années 1950 et 60 s’est éteint rapidement. Ses écrivains ont disparu de la scène littéraire pour rentrer dans les méandres de l’Histoire après avoir été les symboles d’une époque importante dans l’histoire du roman, mais qui n’ont plus de place dans le monde d’aujourd’hui. On peut chercher en vain un ouvrage du lauréat du prix Nobel Claude Simon dans les librairies françaises, alors que Michel Butor puise sa renommée de ses trois romans rédigés dans les années 1950 et ses deux autres romans écrits plus tard n’ont attiré l’intérêt de personne.

En réalité, les adeptes du Nouveau roman qui n’ont pas connu le même sort que les autres et qui poursuivent leur écriture jusqu’à aujourd’hui furent Marguerite Duras et Nathalie Sarraute. Quant au père de ce genre, il a cessé d’écrire les dernières années.

J’ai demandé à Robbe-Grillet : Qu’est-ce que vous écrivez maintenant ?

— Je n’écris plus, mais je tourne.

 Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par cela. Il répondit : J’ai arrêté l’écriture du roman et je réalise des films cinématographiques.

— Mais c’est ce que vous avez déjà fait sans pour autant abandonner le roman ?

— Me voilà en train de le quitter ?

— Le quittez-vous parce qu’il vous a quitté ?

Il m’a regardé d’un regard interrogatif et je lui ai dit : La lecture du Nouveau roman était difficile. Certains même ne parvenaient pas du tout à le lire. D’autres ont été pris sous le choc et amenés à lui tourner le dos.

Robbe-Grillet a déclaré que les œuvres appartenant au Nouveau roman ont dans la plupart reposé sur un arrière-plan philosophique. Certaines personnes ont été habituées à la lecture facile et cherchent le livre qu’ils peuvent transporter dans le train et dans l’autobus. Mais ceci ne relève aucunement de la littérature ou de l’art. L’art véritable est celui qui choque les gens et défie leurs concepts et leurs idées toutes faites. N’importe quelle école, que ce soit en littérature, en musique ou aux beaux-arts, a choqué le public au départ, le rattachant aux concepts auxquels il était habitué avant qu’il ne soit familiarisé avec la nouvelle vague. En réalité, une école artistique donnée disparaît au moment même où les gens se familiarisent avec elle et peuvent lire ses œuvres dans le train et dans l’autobus.

— Croyez-vous que les gens se sont habitués au Nouveau roman ? Ou bien l’ont-il délaissé et sont revenus aux traditions de l’ancien qui porte un grand intérêt à l’esquisse des personnages et aux événements ?

— Lorsque le Nouveau roman dominait la scène littéraire, le romancier ne pouvait pas écrire selon les anciennes règles. Mais une fois que le Nouveau roman a pris sa forme finale et s’est taillé une place aux côtés des autres écoles, il est devenu possible de trouver des romans écrits dans un style autre que celui du Nouveau roman. Il a ainsi réalisé ses objectifs. Même s’il ne représente pas la tendance dominante aujourd’hui, il n’en demeure pas moins qu’il a laissé ses empreintes évidentes sur ce genre littéraire. Au cas où l’on voudrait écrire un roman selon les procédés du XIXe siècle, il sera écrit aujourd’hui différemment parce qu’il a été influencé d’une manière ou d’une autre par le Nouveau roman et ses techniques.

La plus grande preuve de ce qu’a dit Robbe-Grillet selon quoi le nouveau roman qu’on avait du mal à comprendre a été assimilé en devenant une école traditionnelle reconnue est cette décision de l’Académie française de choisir ce romancier parmi ses membres.

— Votre roman Le voyeur parle d’une personne qui mène une enquête autour du meurtre d’une jeune fille avant même qu’il n’ait lieu. En fin de compte, c’est lui-même qui commet le crime.

Il m’a interrompu en déclarant : C’est mon autobiographie. Tous les romans sont des autobiographies de leurs auteurs. Il est vrai que je n’ai jamais tué une quelconque fille dans ma vie, mais un des psychiatres m’avait dit une fois : Tant mieux que vous ayez écrit ce roman, sinon vous auriez effectivement commis un crime.

— Ne voyez-vous pas une prévision dans ce roman ? Cette jeune fille que vous avez tuée n’est-elle pas le Nouveau roman que vous avez tué lorsque vous l’avez négligé et délaissé pour le cinéma ?

— Personne ne me l’a dit auparavant.

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