Alain Robbe-Grillet :
« J’ai abandonné l’écriture du roman »
Mohamed Salmawy
Le
romancier Alain Robbe-Grillet, qui s’est éteint le mois
dernier, est le père du Nouveau roman en France, appelé par
les critiques l’anti-roman. Le premier de cette série fut
Les Gommes, paru en 1953, qui a lancé une nouvelle école
dans le roman français. Nombreux sont les romanciers
français de la seconde moitié du XXe siècle qui y ont
adhéré. Raison pour laquelle j’ai été étonné lorsqu’il m’a
appris en automne 2004 qu’il avait complètement arrêté
l’écriture du roman.
J’ai rencontré Alain Robbe-Grillet lorsqu’il était en visite
en Egypte en septembre 2004. Sa réputation datait déjà d’un
demi-siècle. Il est devenu un véritable mythe lorsqu’il a
complètement renversé les équilibres de l’écriture
romanesque. Il a réussi à se débarrasser des personnages que
les romanciers du XIXe siècle passaient leurs temps à
esquisser. Il a également mis fin à la trame autour de
laquelle s’articulaient les péripéties du roman, amenant
certains à dire que rien ne se passe dans le Nouveau roman.
J’ai alors saisi l’occasion pour demander à Robbe-Grillet
s’il est vrai que le Nouveau roman ne comporte pas
d’événements.
Il
répondit aussitôt : « Cette vision est réductrice. Mes
œuvres classées par les critiques sous le label du Nouveau
roman sont riches en événements quoique différentes. Car
elles brossent d’une manière différente des prévisions du
lecteur ».
Je me suis alors rappelé le roman Jalousie paru en 1957. Il
illustre la jalousie d’un époux à cause de la relation qui
lie son épouse à son voisin. L’époux suivait leurs
rencontres dans une plantation bananière, qui était le
théâtre des événements au travers de la jalousie de la
fenêtre. Le thème-clé n’était pas les événements qui avaient
lieu entre la femme et le voisin ou entre les deux époux,
mais il tournait surtout autour de la jalousie en tant que
telle, qui l’amenait à épier les événements à travers la
fenêtre.
D’aucuns peuvent ignorer qu’Alain Robbe-Grillet est rentré
dans le monde de la littérature au travers de la botanique,
et qu’il était spécialisé dans la culture des bananes. C’est
pour cette raison peut-être que l’analyse et la dissection
sont deux mots d’ordre dans ses travaux. Ce qui s’est
manifesté clairement dans le roman de la jalousie.
Le premier roman écrit par Alain Robbe-Grillet est Un
Régicide rédigé en 1949. Mais il n’a été publié que dans les
années 1950. Ce, après que son roman Les Gommes a tracé les
aspects, incarnant le renouveau romanesque qui a regroupé
sous son enseigne les plus grands noms français du roman du
milieu du siècle dernier, dont Michel Butor, Claude Simon,
lauréat du prix Nobel, Nathalie Sarraute et Marguerite
Duras.
Mais le Nouveau roman qui a fait beaucoup de bruit dans les
années 1950 et 60 s’est éteint rapidement. Ses écrivains ont
disparu de la scène littéraire pour rentrer dans les
méandres de l’Histoire après avoir été les symboles d’une
époque importante dans l’histoire du roman, mais qui n’ont
plus de place dans le monde d’aujourd’hui. On peut chercher
en vain un ouvrage du lauréat du prix Nobel Claude Simon
dans les librairies françaises, alors que Michel Butor puise
sa renommée de ses trois romans rédigés dans les années 1950
et ses deux autres romans écrits plus tard n’ont attiré
l’intérêt de personne.
En réalité, les adeptes du Nouveau roman qui n’ont pas connu
le même sort que les autres et qui poursuivent leur écriture
jusqu’à aujourd’hui furent Marguerite Duras et Nathalie
Sarraute. Quant au père de ce genre, il a cessé d’écrire les
dernières années.
J’ai demandé à Robbe-Grillet : Qu’est-ce que vous écrivez
maintenant ?
— Je n’écris plus, mais je tourne.
Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par cela. Il
répondit : J’ai arrêté l’écriture du roman et je réalise des
films cinématographiques.
— Mais c’est ce que vous avez déjà fait sans pour autant
abandonner le roman ?
— Me voilà en train de le quitter ?
— Le quittez-vous parce qu’il vous a quitté ?
Il m’a regardé d’un regard interrogatif et je lui ai dit :
La lecture du Nouveau roman était difficile. Certains même
ne parvenaient pas du tout à le lire. D’autres ont été pris
sous le choc et amenés à lui tourner le dos.
Robbe-Grillet a déclaré que les œuvres appartenant au
Nouveau roman ont dans la plupart reposé sur un arrière-plan
philosophique. Certaines personnes ont été habituées à la
lecture facile et cherchent le livre qu’ils peuvent
transporter dans le train et dans l’autobus. Mais ceci ne
relève aucunement de la littérature ou de l’art. L’art
véritable est celui qui choque les gens et défie leurs
concepts et leurs idées toutes faites. N’importe quelle
école, que ce soit en littérature, en musique ou aux
beaux-arts, a choqué le public au départ, le rattachant aux
concepts auxquels il était habitué avant qu’il ne soit
familiarisé avec la nouvelle vague. En réalité, une école
artistique donnée disparaît au moment même où les gens se
familiarisent avec elle et peuvent lire ses œuvres dans le
train et dans l’autobus.
— Croyez-vous que les gens se sont habitués au Nouveau roman
? Ou bien l’ont-il délaissé et sont revenus aux traditions
de l’ancien qui porte un grand intérêt à l’esquisse des
personnages et aux événements ?
— Lorsque le Nouveau roman dominait la scène littéraire, le
romancier ne pouvait pas écrire selon les anciennes règles.
Mais une fois que le Nouveau roman a pris sa forme finale et
s’est taillé une place aux côtés des autres écoles, il est
devenu possible de trouver des romans écrits dans un style
autre que celui du Nouveau roman. Il a ainsi réalisé ses
objectifs. Même s’il ne représente pas la tendance dominante
aujourd’hui, il n’en demeure pas moins qu’il a laissé ses
empreintes évidentes sur ce genre littéraire. Au cas où l’on
voudrait écrire un roman selon les procédés du XIXe siècle,
il sera écrit aujourd’hui différemment parce qu’il a été
influencé d’une manière ou d’une autre par le Nouveau roman
et ses techniques.
La plus grande preuve de ce qu’a dit Robbe-Grillet selon
quoi le nouveau roman qu’on avait du mal à comprendre a été
assimilé en devenant une école traditionnelle reconnue est
cette décision de l’Académie française de choisir ce
romancier parmi ses membres.
— Votre roman Le voyeur parle d’une personne qui mène une
enquête autour du meurtre d’une jeune fille avant même qu’il
n’ait lieu. En fin de compte, c’est lui-même qui commet le
crime.
Il m’a interrompu en déclarant : C’est mon autobiographie.
Tous les romans sont des autobiographies de leurs auteurs.
Il est vrai que je n’ai jamais tué une quelconque fille dans
ma vie, mais un des psychiatres m’avait dit une fois : Tant
mieux que vous ayez écrit ce roman, sinon vous auriez
effectivement commis un crime.
— Ne voyez-vous pas une prévision dans ce roman ? Cette
jeune fille que vous avez tuée n’est-elle pas le Nouveau
roman que vous avez tué lorsque vous l’avez négligé et
délaissé pour le cinéma ?
— Personne ne me l’a dit auparavant.