Paysans.
Posséder un lopin de terre, pouvoir le cultiver et attendre
une récolte fructueuse, tel est l’espoir devenu de moins en
moins accessible à tous les agriculteurs.
Le retour du pauvre fallah
«
Cette terre passe en priorité avant ma famille », dit
Ramadan, paysan au gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte.
Chaque jour, dès que le soleil déploie ses rayons sur les
terres agricoles, qui s’étendent à perte de vue tout le long
de la vallée, Ramadan se lève, se lave et se rend en hâte
vers son champ, situé non loin de sa maison construite
d’argile et de bois. Il sort chaque jour avec le même
enthousiasme comme un amoureux qui va rencontrer sa
bien-aimée. Pour lui, ce feddan, dont il a obtenu la
location au prix de grands sacrifices, représente tout pour
lui. Avec ses traits tirés, sa peau brûlée par le soleil,
ses jambes et ses bras musclés, Ramadan a l’allure d’un
véritable paysan. Il enlève sa djellaba en haillons et ses
babouches bien usées, prend sa faux et descend au milieu de
son lopin de terre et commence à le remuer pour arracher les
mauvaises herbes. Sans s’arrêter, il arrose d’insecticides,
puis ouvre les vannes pour l’irriguer. Des heures de travail
passent comme des minutes pour Ramadan qui ne sent pas le
temps s’écouler tant il est absorbé par son labeur. Il
oublie même qu’il a soif ou faim, car pour lui, la terre a
des besoins qui passent bien avant les siens. « Je me sens
responsable de cette terre à laquelle je consacre tout mon
temps, car elle va aussi me récompenser par une bonne
récolte. C’est ainsi que mon père et mes ancêtres nous ont
appris », dit Ramadan. Il termine son travail avant midi,
mais ne rentre pas chez lui. Il s’allonge au milieu de sa
terre en attendant que sa femme lui ramène de quoi manger.
Elle restera à ses côtés tout l’après-midi et juste avant le
coucher du soleil, ils rentreront ensemble. Ramadan est à la
maison, mais son esprit est ailleurs, avec sa terre. Il
attend avec impatience le lendemain pour suivre la
croissance de ses plantes. Il dit que cette passion qu’il
éprouve pour la terre lui est venue malgré lui. C’est comme
du sang qui coule dans les veines.
Posséder un lopin de terre et pouvoir le cultiver est le
souhait de tout paysan. Mais la réalité est que cela devient
irréalisable tant les paysans rencontrent des difficultés.
Le premier obstacle pour celui qui ne possède pas de terre
et veut en louer, c’est le prix de la location qui a
beaucoup augmenté ces dernières années. Pour louer un feddan
en Haute-Egypte, il faut payer entre 6 000 à 10 000 L.E. par
an selon le degré de fertilité du sol. On répète que les
prix sont si élevés au sud à cause de la rareté des
parcelles agricoles, vu que la vallée est limitée par les
montagnes. Mais les paysans ne sont pas convaincus par de
tels prétextes, ils donnent leur point de vue. « C’est
l’inégalité de partage qui a mené à cette situation.
Pourquoi une personne possède-t-elle plus de 1 000 feddans,
tandis que 1 000 personnes ne possèdent rien ? On va
connaître encore des jours bien pires que ceux vécus à
l’époque monarchique », lâche Ramadan. Ce dernier, qui avait
seulement 2 000 L.E., une somme qu’il a économisée en
travaillant sur d’autres terres, a dû vendre les bracelets
de sa femme, les boucles d’oreilles de sa fille et a
emprunté le reste pour enfin devenir locataire. Et ce n’est
pas tout, car pour commencer à cultiver, il faut louer le
tracteur qui va défricher la terre, et acheter les semences
et les insecticides qui coûtent cher et sont difficiles à
trouver. Quant à la main-d’œuvre qui peut l’aider à
certaines étapes, il l’évite et fait tout le travail
lui-même pour diminuer les dépenses. Ramadan affirme
qu’après tous ces frais, aucun paysan ne garantit que la
récolte peut couvrir toutes les dépenses, les dettes et
vivre avec le reste. « C’était possible par le passé,
aujourd’hui, le gain est limité », affirme-t-il.
L’art de la débrouillardise
Lui qui se considère comme un paysan intelligent a recours à
une astuce qui, selon son point de vue, lui garantit le
moins de perte : Il divise sa terre et cultive chaque partie
d’un légume différent. Ainsi, s’il ne réussit pas dans une
parcelle, il compensera avec l’autre, mais il n’oublie pas
non plus de cultiver tout ce dont il a besoin pour nourrir
sa famille. Abou-Bachar, locataire du terrain mitoyen, passe
par la même situation. Il explique : « C’est une lourde
charge pour les paysans. Ils n’arrivent plus à cultiver
leurs terres tant les frais sont élevés. Et ce qui leur fait
le plus mal, c’est de constater que les propriétaires, des
gens aisés qui ont hérité ou acheté ces terres leur faisant
gagner de l’argent, n’aiment pas leurs lopins », résume
ainsi Abou-Bachar sa philosophie qu’il n’a pas apprise à
l’école, car il n’y est jamais allé, mais c’est le fruit de
son expérience. Cette terre a un effet magique sur les
paysans, elle est capable de leur faire oublier tous leurs
soucis dès qu’ils la touchent de leurs pieds nus. « Quand je
reste au milieu de la terre, je ne pense pas à ce qui va se
passer demain », dit Abou-Bachar. En effet, les paysans
forment la tranche la plus importante de la population, mais
ils ne sont pas appréciés par le reste de la société. Et
l’agriculture, qui constitue un segment important de
l’économie égyptienne et qui regroupe presque 34 % de la
main-d’œuvre, soit environ 5,2 millions de paysans, s’est
vue néanmoins progressivement réduite de 33 % en 1960 à 17 %
en 2000. Pourtant, c’est dans ce secteur que l’on trouve le
noyau de pauvreté le plus important, avec 60 % des Egyptiens
les plus démunis qui vivent dans les régions rurales. Des
milliers de familles vivant de l’agriculture se trouvent de
plus en plus incapables de pratiquer l’agriculture dont ils
ne connaissent pas d’autres alternatives pour gagner leur
pain. Au sud comme au nord, la dureté du mode de vie du
paysan et les conditions très difficiles du travail des
champs sont les mêmes. Du Caire, en se dirigeant vers l’est,
au gouvernorat de Charqiya, on ne peut pas échapper aux
couleurs verdoyantes qui reposent l’œil et l’âme. Mais au
fur et à mesure qu’on approche, on réalise que les créateurs
de cette verdure n’ont jamais de répit. Ces gens qui
nourrissent le peuple souffrent. Comme la majorité des
paysans, Mohamad ne possède pas de terre, mais il cultive
quelques feddans en partage avec le propriétaire. C’est un
système pratiqué dans ces régions ; le propriétaire, qui
veut garder sa terre et ne peut la cultiver parce qu’il n’a
pas le temps, partage sa terre avec des paysans qui vont se
charger de la cultiver parce qu’ils n’ont pas leurs propres
terres ni les moyens d’en louer. Alors le propriétaire cède
sa parcelle au paysan qui va en prendre soin et la cultiver,
et les deux se partagent les dépenses et par la suite la
récolte et ce pour le bien de cette terre. « Ainsi, je me
suis épargné l’argent de la location et le propriétaire a
profité de sa terre au lieu de la laisser à l’abondant »,
dit Mohamad, un paysan. Ce dernier affirme que si le bail ne
représente plus un problème au paysan grâce à ce système de
partage ; cependant, il en existe d’autres qui oppressent le
paysan et le dépriment. De plus, les prix des engrais et des
insecticides sont trop élevés et on ne peut pas les trouver
facilement, car selon le système gouvernemental, il faut que
le paysan reçoive ses besoins de la Banque de l’assurance
agricole. Le problème, c’est que cette banque ne donne pas
ce quota à n’importe qui, sauf au propriétaire. Et parce que
ce dernier n’est pas présent la plupart du temps, alors les
paysans qui louent ou partagent les lopins de terre ont
recours au marché noir où les mêmes produits sont vendus au
double et parfois au quadruple du prix. « Comment se fait-il
qu’un pays qui produit 15 millions de tonnes d’engrais, et
dont la consommation locale n’en absorbe que 7 millions,
souffre d’un manque d’engrais », se demande les paysans.
Une occupation coûteuse
Puis, il y a les impôts auxquels les paysans ne peuvent
échapper : des impôts sur la terre, mais aussi sur les
routes. Sans oublier le coût de l’eau qui se vend à 10 L.E.
l’heure d’irrigation, le prix du tracteur et les salaires
des journaliers qui travaillent la terre. « Parfois, on sent
que c’est un complot monté exprès par le gouvernement et
particulièrement le ministre de l’Agriculture pour nous
empoisonner la vie et nous obliger à nous éloigner de
l’agriculture. Au lieu de nous encourager, on nous écrase »,
dit naïvement Réda, paysan illettré, persuadé que l’on peut
rendre la vie des paysans bien plus facile et par la même
occasion remettre de nouveau l’Egypte sur la liste des pays
exportateurs de produits agricoles, si on lui donne
l’occasion de diriger le ministère de l’Agriculture. D’après
Gamal, les paysans n’ont pas d’autres choix pour échapper à
cet enfer que se rendre dans les grandes villes pour
travailler comme concierges, nettoyer les voitures ou faire
autre chose qu’ils n’aiment pas du tout. Ce qui est une
sorte d’humiliation pour lui, surtout aux yeux des autres.
Gamal a choisi le chemin le plus difficile : rester paysan
et il ne l’a jamais regretté bien qu’il passe son temps à
faire des calculs, ajuster le budget des dépenses de la
terre et celui de la maison en sachant le risque si la
récolte n’est pas très fructueuse. Il sait aussi que les
prix de vente des légumes peuvent baisser brusquement suite
à une décision gouvernementale irresponsable. Mais tout cela
ne l’empêche pas de fuir ses responsabilités envers sa
famille. « Selon les coutumes rurales, je suis obligé à
chaque saison et chaque fête d’offrir des paniers de
provisions à mes sœurs et mes tantes. Sans compter les
besoins de ma maison », dit Gamal qui peut passer des nuits
entières à penser, mais ne décevra jamais ses enfants un
jour de fête. Il dit passer son temps à emprunter de
l’argent, mais ce n’est pas grave tant qu’il a la conscience
tranquille et qu’il a la chance d’avoir un lopin de terre
qu’il peut cultiver. « Un immeuble peut s’effondrer, une
voiture peut être accidentée, mais la terre ne bouge pas. Au
contraire, c’est elle qui nous donne la vie et l’assurance
éternelle », dit Gamal. Malgré les charges et la souffrance,
les paysans ressentent un lien bien fort avec la terre, ce
qui les rend patients. Cette passion n’existe pas seulement
chez les modestes paysans, mais aussi chez certains
propriétaires qui peuvent aller jusqu’à l’impuissance de
vendre leur terre, même au cas de besoin, tant ils en
connaissent la valeur. C’est même devenu une chose
inacceptable, considérée par les voisins comme un crime
d’honneur. Ahmad, propriétaire de quelques feddans hérités
de ses parents, explique qu’il a été plusieurs fois dans le
besoin, mais a préféré demander un prêt à la banque pour ne
pas vendre un seul feddan qui pourrait lui résoudre son
problème. « C’est l’infamie si les gens apprennent qu’un des
fils de Hag Moustapha a vendu sa terre. Bien que je n’habite
pas mon village natal, je dois louer la terre et la suivre
juste pour l’honneur de ma famille ».
L’honneur de la tribu
C’est par devoir qu’il doit garder cette terre et ne jamais
la vendre, comme le dit Ahmad, réalisateur à la
télévision et qui vit au Caire depuis très longtemps, mais
au fond de lui, il est resté paysan. Tous ses souvenirs
d’enfance sont sur cette terre que son père possédait.
Aujourd’hui et à l’age de 45 ans, il commence à comprendre
le sens des mots lancés par son père en lui conseillant de
faire attention à cette terre. « Ce sont nos racines. Quand
je reviens à mon village pour inspecter ma terre, en vérité,
je reviens à mes racines et à mes parents et celui qui n’a
pas de racines n’aura pas de branches », dit Ahmad. Pour la
société rurale, c’est la terre qui fait la dignité de
l’homme et les noms des grandes familles se déterminent
selon ce qu’elles possèdent en lopins de terre. Alors,
vendre sa terre est quelque chose d’inacceptable et ne se
fait que très rarement. Et bien que celui qui se décide à
vendre un ou plusieurs feddans de sa terre tente de le faire
discrètement, personne ne réussit à dissimuler une chose
pareille. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre
et cela va donner l’occasion à des commérages. Car bien au
contraire, là, les gens tentent de posséder le plus de
feddans et c’est même devenu le seul but dans la vie. Cela
paraît clairement au village de Machaala dans lequel on peut
découvrir que la majorité des habitants sont des femmes et
des enfants. Que ce soit dans les maisons ou dans les
champs, ce sont les femmes qui assument toutes les
responsabilités, car les hommes sont absents. Ces derniers
ont une mission sacrée à achever : voyager dans les quatre
coins du monde pour ramasser l’argent suffisant afin
d’acheter plus de lopins de terre. « Quel que soit le
travail que j’exerce, je n’oublie jamais que je suis paysan
et fils de paysans. Ma loyauté envers l’agriculture me
pousse à abandonner ma famille et partir pour chercher un
travail plus rémunéré », dit Abdel-Moneim. Ce dernier, comme
beaucoup d’autres hommes de ce village, est parti ailleurs
et envoie de l’argent à sa femme qui prend soin d’en
économiser et c’est pendant les vacances que les contrats
d’achats sont signés. En effet, cette avidité pour les
terrains agricoles a fait augmenter les prix dans le
gouvernorat de Charqiya, où un feddan coûte à Machaala plus
de 3 000 L.E., tandis qu’il ne dépasse pas les 250 L.E. à
d’autres endroits. C’est la loi de l’offre et de la demande.
En effet, depuis le temps des pharaons jusqu’à l’époque de
Mohamad Ali, le paysan égyptien, l’humble fellah, comme on
le qualifiait, n’a jamais été apprécié. Pourtant, c’est la
colonne vertébrale qui fait l’équilibre de l’Egypte. C’est à
l’époque de Gamal Abdel-Nasser et avec la loi de la réforme
agraire en 1952 que le paysan a vécu la période la plus
belle de sa vie grâce aux décisions de partage de la terre à
tous les paysans. Mais avec le temps, on a oublié cette loi
et la vie des paysans s’est compliquée. Un grand drame a eu
lieu en 1992 lorsqu’une nouvelle loi promulguée a annulé les
contrats de location à bas prix et à vie — transmissibles
aux héritiers — institués à l’époque de Nasser. Mohamad
Abdel-Ghani continue par exemple de lutter pour garder ses 2
feddans. « Je les ai reçus par décision gouvernementale du
temps de Nasser pour avoir participé à la guerre au Yémen.
Et maintenant, on veut me mettre dehors ». Et comme si le
sort continue de s’acharner sur eux, au cours de ces
dernières années, beaucoup de procès ont été intentés contre
des paysans trop endettés. Certains même sont en prison
malgré les promesses présidentielles de ne jamais mettre au
cachot un paysan ! Cette réalité a beaucoup influencé le
mode de vie de ce paysan qui est tout le temps inquiet.
Alors, on ne voit plus ce bonheur et cette gaieté dans les
festivals que les paysans organisent lors des saisons de la
récolte du blé ou du coton. « Il n’y a plus de joie dans nos
cœurs. C’est le cauchemar que nous vivons », conclut Ismaïl,
un paysan.
Hanaa
Al-Mekkawi