Dans ces poèmes extraits de son dernier
recueil, le poète égyptien Abdel-Moneim Ramadan joue avec brio des métaphores
empruntées aux textes sacrés pour dépeindre la complexité du rapport amoureux.
L'Ode
(...)
Alors
si mes pas s’empressent
Si mon
ramier est monté sur ma canne
Et
s’est contenté de donner du souci
N’affame
pas le ramier
Cuisine-lui
le son des lettres
Dans
ta gorge chaude
N’affame
pas le ramier
Remplis-lui
l’air avec l’embrun
Et
lave-le avec la rosée
Et
donne-moi de la force
Donne
de la force à ma main
De ton
sanglot qui se répand à la rencontre des deux seins
De ton
sanglot qui se répand aux deux côtés
Baisse
les paupières sur le berceau des paupières.
Deux
palmiers
Quand
nous nous sommes lassés d’être assis dans le salon
Quand
nos yeux sont devenus
Exténués
De
trop regarder et trop observer
Quand
il n’y avait plus devant nous
Qu’esquiver
l’écume des deux corps
L’envie
de quitter le lieu nous est venue par hasard
De
cacher dans les rues estivales notre désarroi
Et de
marcher dans la direction du musée des arts
De le
visiter
Au
rez-de-chaussée, l’employé du musée était désespéré
Et il
était épris de l’imitation du policier
Et le
détective
Et les
contrebandiers
Il
était désespéré
A
l’étage supérieur du lieu
Des
artistes surréalistes
Nous
accompagnaient
Et
nous laissaient regarder dans leurs yeux
Et
nous laissaient regarder dans nos yeux
Et
agir en tyrans
D’autres
artistes surréalistes
Descendaient
des escaliers du désir
Nous
les ouvraient largement
Il est
arrivé que je suis monté derrière elle
Lorsque
nous nous sommes lassés de notre montée
Et
qu’il n’y a plus eu devant nous que la possession de l’écume des deux corps
Elle a
dit allez viens.
Loin
des créatures
Le
trophée
Je
crains d’arpenter la rue seul
Je
crains que les policiers me demandent
Où est
ta carte d’identité ?
Celle-ci
Est-ce
que tu portes dans ta poche la photo de celui qui nous inté resse ?
Je me
fouille
Non,
je ne la porte pas
Le
connais-tu ?
Je
sais
Il me
couvrait dans la nuit
Et à
l’école il me présentait des rêves
Et des
chants
Et des
biscuits
Et des
pâtisseries
Il me
demandait de marcher sur ses mains
Et de
m’habituer aux voix de la chorale
Lorsque
ma tête s’est approchée des épaules de l’officier
Je les
voyais brillantes
Je ne
savais pas que l’officier lui ressemblait
Quel âge
as-tu ?
Depuis
peu mes jours s’étendaient
Et je
ne les guettais pas
Il y a
peu de temps j’avais eu seize ans
Et je
craignais de les quitter
Lorsque
est passé le quatrième mois après les seize années
Mes
vaisseaux ont chaviré
Le
connais-tu ?
Je
sais
Il me
couvrait dans la nuit
Et
quand mes vaisseaux ont chaviré
Il est
venu à moi souvent
Il a
frappé à la porte et je ne l’ai pas ouverte
Il a
attendu et je ne l’ai pas ouverte
Il est
parti
Et il
a tenté de faire un tour sur l’eau
Et
l’eau s’il la regardait
Semblait
comme une corde tendue
Et
quand il a marché sur l’eau
Un
sillon s’est révélé
Il a
essayé d’errer sur la rosée des mots
Alors
il est mort
Le
connais-tu ?
Je
sais
Il me
couvrait dans la nuit
Et
quand il est mort
Je
suis allé à lui, lui rendant les derniers devoirs
Et
j’ai beaucoup pleuré
J’avais
peur pour mes rêves
Qu’il
se réveille à nouveau et qu’il revienne
As-tu
vu des pantins dans les jardins ?
Quand
je suis allé
Je me
suis imaginé comment sortiront de lui
Et
nageront en lui
Des
chiens
Et des
chaussures
Et des
soldats.
Des
arbres et des pierres sur les chemins
Deux
hommes devant la porte
Et un
homme sur la pente
Une
femme passera certainement dans peu de temps
Elle
dira : Bonjour
Bonjour
La
femme, sa jupe est de laine bleue
Et sa
blouse est comme l’eau
La
femme est pressée
Et les
deux hommes devant la porte
Vont
se retirer au café
Et
l’homme debout sur la pente
Restera
sur la pente
Une
autre femme sort
Portant
certains désirs
L’homme
debout sur la pente la verra
Et
elle passera devant le café
Les
deux hommes se retournent
La
femme du sous-officier
Le
sous-officier est là-bas à faire la guerre, pense-t-elle à
lui ?
Non,
je ne sais pas, je sais que le sous-officier est là-bas à
faire la guerre.
Mais
les grands pays ont mis fin à la guerre
Il est
vrai que les grands pays ont arrêté la guerre
Et les
corps des morts sont revenus, tous nos soldats sont reve
nus, et le sous-officier ?
Oui,
le sous-officier s’est absenté
Est-il
égaré ?
J’ignore
cela, nous lui demandons, vraisemblablement le sous-
officier s’est absenté d’elle
La
femme du sous-officier
Oui la
femme du sous-officier
Une
femme paraît à la fenêtre
Il y a
peu de temps elle passait
Sa
jupe était d’une laine bleue
Et sa
blouse comme l’eau
Elle
rira lorsque passera devant elle un jeune homme et la saluera
L’homme
debout sur la pente le verra
Et il
passera devant le café
Les
deux hommes se retournent :
L’étudiant
Oui
l’étudiant
Il ne
parle à personne, timide ou vaniteux ?
Les
deux ensemble
Est-ce
qu’il marche derrière la femme du sous-officier et la suit ?
Il est
certain qu’il marchera derrière la femme du sous-officier et
la
suivra
Ses
jambes
Je
sais, ses jambes
Et la
poitrine
Oui,
et la poitrine
Voilà
qu’ils se sont arrêtés, éloignés, pour attendre l’autobus
Oui
Est-ce
qu’elle se souvient comment est venu à elle le sous-officier perdu ?
Cela
ne me concerne pas
Ses
hanches au soleil, ses mains sont douces
Peut-être
qu’elle ne se rappelle pas comment viendront à elle les
étudiants et comment donc ...
Mon
vieux, il suffit qu’elle se rappelle comment elle va haleter
Voilà
qu’ils se sont arrêtés rapprochés pour attendre le bus
Très
beau
Regarde
ils sourient et échangent des regards furtifs
Très
beau
Sa
bouche est rouge, ses hanches au soleil, ses mains douces
Le bus
est arrivé, ils ont disparu
La
femme du sous-officier
Oui,
la femme du sous-officier
(...)
Traduction de Suzanne Lackany
Abdel-Moneim Ramadan
Abdel-Moneim Ramadan, poète égyptien, appartient à la génération des années 1970. Il était membre du groupe Voix influencé par la poésie de Rimbaud, et s’est distingué par une utilisation de la métaphore transgressant le tabou. Mais depuis, il s’est déclaré indépendant, il écrit une poésie qui se veut une percée dans les zones troubles, celles des pouvoirs les plus difficiles à contourner.
Il a publié Le Rêve l’ombre du temps, le rêve l’ombre de l’espace (1980), La Poussière (1994) et dans la même année Avant l’eau sur le bord et Pourquoi passé, tu dors dans mon jardin (1995).
La publication d’un poème Le Talisman, en 1995, dans le magazine Ibdaa lui a valu une accusation d’impiété devant la Cour de cassation. Al-Nachid (l’ode), suivi de Baïdane an al-kaïnate (loin des créatures), est son dernier recueil, publié chez Dar Al-Nahda Al-Arabiya (Beyrouth, 2007).