Littérature et Traduction.
Une conférence à l’Institut supérieur des langues, tenue les
16 et 17 mars au Caire, a mis l’accent sur leurs rôles
respectifs dans la construction des visions du monde et de
l’image de l’autre.
Les risques de l’instrumentalisation
Initiative conjointe de l’Institut supérieur des langues à
Héliopolis, dirigé par la doyenne
Fawziya Al-Sadr,
professeure de littérature
anglaise et américaine, et l’Institut supérieur des langues,
ville de la culture et des sciences au 6 Octobre, dont le
doyen est le professeur Ossama
Nabil, spécialiste de littérature francophone et comparée,
la conférence des 16 et 17 mars derniers sur la littérature
et la traduction a rassemblé des chercheurs arabophones,
anglophones, francophones et même germanophones.
Intéressants et pertinents, les débats ont permis de jeter
un éclairage à la fois critique et documenté sur la vision
ethnocentrique du monde diffusée par l’Occident. Très
conscient des enjeux de la traduction littéraire dans un
nouveau contexte marqué par un supposé « conflit des
civilisations », Ossama Nabil
soulignait ainsi que « le choix des œuvres à traduire ne se
fait pas sans arrière-pensées. Au contraire, ce choix
reflète une prise de position a priori, ainsi que les
appartenances idéologiques des orientalistes occidentaux qui
tentent ainsi de construire une certaine image de l’Orient
arabe ».
L’écrivaine Hala Al-Badri
confirme pour sa part cette conception idéologique de la
traduction littéraire. Elle dit, d’après une expérience
vécue, avoir remarqué que « les chercheurs des centres de
recherche sur l’Orient arabe aux Etats-Unis ne s’intéressent
qu’aux travaux littéraires arabes qui abordent la soumission
de la femme arabe, ainsi que le phénomène de l’excision. Le
plus surprenant, c’est que la traduction de ces œuvres
littéraires n’est pas publiée chez des maisons d’édition à
grands tirages. La traduction de ces œuvres se fait plutôt
sous la stricte direction de
certaines fondations académiques, comme l’Université
américaine au Caire qui ne publie que quelques milliers
d’exemplaires de ces traductions qui s’inscrivent dans un
contexte d’analyse américaine de la sociologie politique du
monde arabe ». L’écrivaine Hala
Al-Badri évoque une autre expérience représentative
de ce choix idéologique. « Une
professeure de littérature italienne à l’Université
de Rome n’a pas été en mesure de publier une interview de
l’écrivaine libanaise Hoda
Barakat, tout simplement parce
que Barakat soutenait la
position du Hezbollah qui lutte contre l’occupant israélien
».
Co-président
de la conférence, Ossama Nabil a
animé le débat en commentant, en tant que critique
littéraire et traducteur, une traduction effectuée par
Hanane
Mounib, enseignante à la Sorbonne Nouvelle et à
l’Institut national des langues et civilisations orientales
(INALCO). Il s’agit d’une pièce de théâtre intitulée Ce qui
a eu lieu au mois de septembre 2001, écrite en dialecte
égyptien par le dramaturge Aboul-Ela
Al-Salamoni et transmise en un
style français bien manié. Cette œuvre montre à quel point
les mentalités en Orient et en Occident souffrent d’un
fanatisme exacerbé, à l’origine du clivage entre ces deux
mondes. Hanane
Mounib est par ailleurs chargée
d’un vaste projet de traduction en cours de préparation,
représentant un véritable trait d’union entre la France et
le monde arabe, auquel participera la maison d’édition
l’Harmattan. Pour Mounib, « la
traduction permet de mieux connaître l’autre. En ce sens,
elle s’avère un médiateur incontournable entre les peuples
».
Khaled
Abdel-Azim