Al-Ahram Hebdo, Idées | L’art d’argumenter
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 Semaine du 26 mars au 1er avril 2008, numéro 707

 

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Idées

Société. Les grandes figures égyptiennes en matière d’analyse historique et sociale ont aujourd’hui disparu. Le défi pour la relève sera de tenir compte des profondes et rapides mutations actuelles.

L’art d’argumenter

Ali Fahmi, Mohamad Auda, Ahmad Al-Magdoub, Gamal Badawi, Younan Labib Rizq : des sociologues et des historiens qui, pendant plusieurs décennies, ont commandé au destin des analyses et de la lecture de la société et de son histoire. Aujourd’hui, ils ne sont plus de notre monde. Une disparition qui s’est traduite par un vide et des interrogations. Qui est désormais habilité à faire l’analyse d’une société égyptienne en plein bouleversement ? Qui est crédible quant à sa tendance et son idéologie ? D’où va-t-il tirer sa légitimité, surtout qu’il sera comparé à ces « classiques » dont la parole était quasiment sacrée ? « Lorsque Younan Labib Rizq rapportait une période de l’histoire de l’Egypte, ou lorsque Ali Fahmi donnait son avis sur un phénomène, personne n’osait les mettre en doute », affirme Kamal Moghiss, chercheur. Pour lui, c’est leur professionnalisme, l’absence de tout intérêt personnel ou la défense sectaire d’une opinion qui expliquent ce phénomène. C’est pour cela qu’ils sont restés pendant de longues années des noms célèbres et même populaires. Journalistes, chercheurs, étudiants et même présentateurs de talk-shows des chaînes satellites étaient les premiers à ressentir ce vide. Il suffisait pour eux de composer le numéro de portable de l’une de ces personnes pour tomber sur la formule magique : « Une opinion équilibrée, des mots bien placés et une façon de rendre les comportements humains intelligibles, ainsi qu’une capacité de comprendre les transformations majeures en cours dans la société », explique Tewfiq Aclimandos, chercheur en sciences politiques et histoire au CEDEJ. C’est surtout leur façon de voir les choses et de convaincre qui faisait leur particularité. « Lorsqu’on posait une question à Ali Fahmi sur les changements dans la vie du couple, la culture de consommation, les usages venus du Golfe ou la liberté sexuelle dans les quartiers populaires, il avait cet art de répondre en choquant et il manifestait un sarcasme terrible, en plus d’une nostalgie pour le bon vieux temps », souligne une journaliste.

Aujourd’hui, le « Mouvement des jeunes historiens » s’est rassemblé autour de « la nécessité d’une nouvelle lecture de l’histoire basée sur le rejet d’une interprétation idéologique et sur l’idée de dignité nationale », d’après Ahmad Al-Meslemani, journaliste et écrivain, initiateur de l’idée.

Pour lui, tout peut et doit être discuté. Ce groupe rejette ainsi les stéréotypes associés à nos leaders politiques et aux différentes phases de notre histoire. Les hautes personnalités étaient réduites à un événement ou un qualificatif. « Nous avons classé pendant toute une ère la famille de Mohamad Ali comme une dynastie étrangère ayant gouverné l’Egypte, Qassem Amin, le libérateur de la femme, en tant qu’ennemi de l’islam, le roi Farouq comme une personne dissolue et libertine, Mohamad Naguib comme une façade, Abdel-Nasser comme le responsable de la défaite de 1967 et Sadate, l’ouverture économique et la normalisation », indique Meslemani. Face à une telle conception, la nouvelle école se veut celle des « académiciens professionnels ». Celle-ci compte sur les documents, les références, l’horizon culturel de chacun et veut soumettre toute question à un débat.

Une tendance qui est parfois catégoriquement rejetée par les tenants d’une vision plus traditionnelle de l’Histoire. Safinaz Kazem, écrivaine, a récemment lancé une campagne féroce contre le mouvement des nouveaux historiens. « L’Histoire et ses symboles sont intouchables et ne sont pas soumis à une interprétation. Sinon on pourrait faire par exemple de Hitler un héros populaire ». Face à ces accusations, Meslemani évoque une certaine objectivité. « Il n’y a aucun dirigeant ni période avec laquelle nous sommes en différend total ou en accord total », indique-t-il. Pour introduire une telle méthode peu usuelle dans les milieux intellectuels, ils ont déjà commencé à présenter leurs idées au public dans le cadre de conférences, d’articles et de livres. Ils avaient également proposé l’idée à Younan Labib Rizq, qui leur avait accordé sa « bénédiction », ce qui leur a apporté un cadre référentiel.

 

Situation complexe

L’Histoire est un domaine très sensible où notre société accepte peu le débat. La preuve en est la manière dont on présente cette discipline dans les manuels scolaires et universitaires à partir d’un seul point de vue. Les questions sociales offrent-elles plus de chances à un regard critique ? La science de la société « assure une réflexion réelle sur notre société moderne. Elle permet de mettre fin aux évidences », souligne Azza Korayem, chercheuse au Centre national des recherches sociales. Cela dit, il n’y a pas de recette toute faite permettant cette lecture de la société. Tout phénomène de société donne libre cours à des interprétations différentes, d’où la différence entre les sociologues, selon leur méthode et leur culture, leur degré de conservatisme ou d’ouverture d’esprit. « Pour une même question, deux sociologues vous donneront deux analyses contradictoires », affirme Hadire, journaliste à la page Société d’un journal indépendant. En interviewant deux sociologues sur le phénomène du mariage orfi (gardé secret) qui ne cesse de se propager en Egypte, elle s’est retrouvée devant deux analyses : « L’un d’eux a revêtu le turban du cheikh. Tout ce qu’il a dit émanait d’une perspective moralisatrice ». En revanche, d’autres sociologues peuvent choquer par des avis insolites.

La mutation sociale accélérée de cette dernière décennie a rendu la situation encore plus complexe. On ne saurait plus se contenter des mêmes critères. Le fossé entre riches et pauvres s’élargit. Le fondamentalisme religieux a pris de l’importance, les classes sociales se désagrègent et le gouvernement a renoncé à son rôle traditionnel. La société civile est devenue de plus en plus active dans la revendication de plus de droits, y compris de liberté religieuse, et les grèves se multiplient. Une ébullition qui a pris au dépourvu sociologues et historiens. D’où le besoin d’une génération émanant de ce quotidien en effervescence, libérée de l’esprit d’autocensure. « De nombreux intervenants, notamment à la télévision, restent toujours en deçà d’une certaine ligne rouge et continuent à vouloir idéaliser le pouvoir », souligne Tewfiq Aclimandos. Pour lui, ce qui compte en fin de compte pour qu’un historien ou un sociologue ait le droit de donner un avis sur une époque de l’Histoire, un dirigeant politique ou un phénomène de société, « c’est d’avoir approfondi sa documentation et de posséder des références ». C’est le spécialiste du dossier : on ne pouvait évoquer le mouvement nationaliste sans Abdel-Azim Ramadan, le mouvement ouvrier sans Raouf Abbass et Assem Al-Dessouqi. Aujourd’hui, des noms plus jeunes se sont d’ores et déjà imposés dans leur domaine de spécialisation. Chérif Younès pour l’époque nassérienne, Khaled Fahmi pour celle de Mohamad Ali, et pour les islamistes Diaa Rachwan et Amr Al-Chobki. Ce sont des stars à présent : en zappant, on les retrouve sur les chaînes satellites, on lit leurs analyses dans la presse nationale et d’opposition. D’autres vedettes vont émerger sans doute. L’important c’est qu’ils soient dans la mêlée et non pas de simples spectateurs.

Amira Doss

Ahmed Loutfi

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