Société.
Les grandes figures égyptiennes en matière d’analyse
historique et sociale ont aujourd’hui disparu. Le défi pour
la relève sera de tenir compte des profondes et rapides
mutations actuelles.
L’art d’argumenter
Ali
Fahmi, Mohamad Auda, Ahmad Al-Magdoub, Gamal Badawi, Younan
Labib Rizq : des sociologues et des historiens qui, pendant
plusieurs décennies, ont commandé au destin des analyses et
de la lecture de la société et de son histoire. Aujourd’hui,
ils ne sont plus de notre monde. Une disparition qui s’est
traduite par un vide et des interrogations. Qui est
désormais habilité à faire l’analyse d’une société
égyptienne en plein bouleversement ? Qui est crédible quant
à sa tendance et son idéologie ? D’où va-t-il tirer sa
légitimité, surtout qu’il sera comparé à ces « classiques »
dont la parole était quasiment sacrée ? « Lorsque Younan
Labib Rizq rapportait une période de l’histoire de l’Egypte,
ou lorsque Ali Fahmi donnait son avis sur un phénomène,
personne n’osait les mettre en doute », affirme Kamal
Moghiss, chercheur. Pour lui, c’est leur professionnalisme,
l’absence de tout intérêt personnel ou la défense sectaire
d’une opinion qui expliquent ce phénomène. C’est pour cela
qu’ils sont restés pendant de longues années des noms
célèbres et même populaires. Journalistes, chercheurs,
étudiants et même présentateurs de talk-shows des chaînes
satellites étaient les premiers à ressentir ce vide. Il
suffisait pour eux de composer le numéro de portable de
l’une de ces personnes pour tomber sur la formule magique :
« Une opinion équilibrée, des mots bien placés et une façon
de rendre les comportements humains intelligibles, ainsi
qu’une capacité de comprendre les transformations majeures
en cours dans la société », explique Tewfiq Aclimandos,
chercheur en sciences politiques et histoire au CEDEJ. C’est
surtout leur façon de voir les choses et de convaincre qui
faisait leur particularité. « Lorsqu’on posait une question
à Ali Fahmi sur les changements dans la vie du couple, la
culture de consommation, les usages venus du Golfe ou la
liberté sexuelle dans les quartiers populaires, il avait cet
art de répondre en choquant et il manifestait un sarcasme
terrible, en plus d’une nostalgie pour le bon vieux temps »,
souligne une journaliste.
Aujourd’hui, le « Mouvement des jeunes historiens » s’est
rassemblé autour de « la nécessité d’une nouvelle lecture de
l’histoire basée sur le rejet d’une interprétation
idéologique et sur l’idée de dignité nationale », d’après
Ahmad Al-Meslemani, journaliste et écrivain, initiateur de
l’idée.
Pour lui, tout peut et doit être discuté. Ce groupe rejette
ainsi les stéréotypes associés à nos leaders politiques et
aux différentes phases de notre histoire. Les hautes
personnalités étaient réduites à un événement ou un
qualificatif. « Nous avons classé pendant toute une ère la
famille de Mohamad Ali comme une dynastie étrangère ayant
gouverné l’Egypte, Qassem Amin, le libérateur de la femme,
en tant qu’ennemi de l’islam, le roi Farouq comme une
personne dissolue et libertine, Mohamad Naguib comme une
façade, Abdel-Nasser comme le responsable de la défaite de
1967 et Sadate, l’ouverture économique et la normalisation
», indique Meslemani. Face à une telle conception, la
nouvelle école se veut celle des « académiciens
professionnels ». Celle-ci compte sur les documents, les
références, l’horizon culturel de chacun et veut soumettre
toute question à un débat.
Une tendance qui est parfois catégoriquement rejetée par les
tenants d’une vision plus traditionnelle de l’Histoire.
Safinaz Kazem, écrivaine, a récemment lancé une campagne
féroce contre le mouvement des nouveaux historiens. «
L’Histoire et ses symboles sont intouchables et ne sont pas
soumis à une interprétation. Sinon on pourrait faire par
exemple de Hitler un héros populaire ». Face à ces
accusations, Meslemani évoque une certaine objectivité. « Il
n’y a aucun dirigeant ni période avec laquelle nous sommes
en différend total ou en accord total », indique-t-il. Pour
introduire une telle méthode peu usuelle dans les milieux
intellectuels, ils ont déjà commencé à présenter leurs idées
au public dans le cadre de conférences, d’articles et de
livres. Ils avaient également proposé l’idée à Younan Labib
Rizq, qui leur avait accordé sa « bénédiction », ce qui leur
a apporté un cadre référentiel.
Situation complexe
L’Histoire est un domaine très sensible où notre société
accepte peu le débat. La preuve en est la manière dont on
présente cette discipline dans les manuels scolaires et
universitaires à partir d’un seul point de vue. Les
questions sociales offrent-elles plus de chances à un regard
critique ? La science de la société « assure une réflexion
réelle sur notre société moderne. Elle permet de mettre fin
aux évidences », souligne Azza Korayem, chercheuse au Centre
national des recherches sociales. Cela dit, il n’y a pas de
recette toute faite permettant cette lecture de la société.
Tout phénomène de société donne libre cours à des
interprétations différentes, d’où la différence entre les
sociologues, selon leur méthode et leur culture, leur degré
de conservatisme ou d’ouverture d’esprit. « Pour une même
question, deux sociologues vous donneront deux analyses
contradictoires », affirme Hadire, journaliste à la page
Société d’un journal indépendant. En interviewant deux
sociologues sur le phénomène du mariage orfi (gardé secret)
qui ne cesse de se propager en Egypte, elle s’est retrouvée
devant deux analyses : « L’un d’eux a revêtu le turban du
cheikh. Tout ce qu’il a dit émanait d’une perspective
moralisatrice ». En revanche, d’autres sociologues peuvent
choquer par des avis insolites.
La mutation sociale accélérée de cette dernière décennie a
rendu la situation encore plus complexe. On ne saurait plus
se contenter des mêmes critères. Le fossé entre riches et
pauvres s’élargit. Le fondamentalisme religieux a pris de
l’importance, les classes sociales se désagrègent et le
gouvernement a renoncé à son rôle traditionnel. La société
civile est devenue de plus en plus active dans la
revendication de plus de droits, y compris de liberté
religieuse, et les grèves se multiplient. Une ébullition qui
a pris au dépourvu sociologues et historiens. D’où le besoin
d’une génération émanant de ce quotidien en effervescence,
libérée de l’esprit d’autocensure. « De nombreux
intervenants, notamment à la télévision, restent toujours en
deçà d’une certaine ligne rouge et continuent à vouloir
idéaliser le pouvoir », souligne Tewfiq Aclimandos. Pour
lui, ce qui compte en fin de compte pour qu’un historien ou
un sociologue ait le droit de donner un avis sur une époque
de l’Histoire, un dirigeant politique ou un phénomène de
société, « c’est d’avoir approfondi sa documentation et de
posséder des références ». C’est le spécialiste du dossier :
on ne pouvait évoquer le mouvement nationaliste sans
Abdel-Azim Ramadan, le mouvement ouvrier sans Raouf Abbass
et Assem Al-Dessouqi. Aujourd’hui, des noms plus jeunes se
sont d’ores et déjà imposés dans leur domaine de
spécialisation. Chérif Younès pour l’époque nassérienne,
Khaled Fahmi pour celle de Mohamad Ali, et pour les
islamistes Diaa Rachwan et Amr Al-Chobki. Ce sont des stars
à présent : en zappant, on les retrouve sur les chaînes
satellites, on lit leurs analyses dans la presse nationale
et d’opposition. D’autres vedettes vont émerger sans doute.
L’important c’est qu’ils soient dans la mêlée et non pas de
simples spectateurs.
Amira
Doss
Ahmed
Loutfi