Universités. C’est une première en Egypte. La grève annoncée par les professeurs, dimanche 23 mars, a été suivie dans bon nombre d’établissements, notamment au Caire, à Alexandrie et à Mansoura.

Le forcing des profs

Dimanche à l’Université du Caire, une partie des salles de cours étaient désertes. Les professeurs se sont rassemblés dans l’enceinte entre 13 et 14 heures en guise de protestation. Certains d’entre eux portaient des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Nous voulons des hausses de salaires, nous voulons une vie honorable ». D’autres brandissaient des dessins satiriques pour dénoncer la politique du gouvernement. A l’extérieur de l’enceinte, des véhicules de la sécurité centrale ont pris place et ont reçu l’ordre de laisser passer les journalistes et les correspondants des chaînes satellites. A l’Université du Caire et contrairement à toute attente, 80 % des professeurs ont répondu à l’appel de cette grève. Celle-ci a été particulièrement suivie dans les facultés de lettres, de sciences et d’ingénierie. « Nous voulons améliorer nos conditions de vie. Et si on y parvient, la qualité de l’enseignement sera meilleure », annonce Ahmad Abdel-Maqsoud, professeur à la faculté des lettres, pendant l’arrêt. Il ajoute que le salaire moyen d’un professeur d’université ne suffit plus pour couvrir ses dépenses quotidiennes. « Mais imaginez-vous que ce professeur a besoin d’acheter des livres et des références pour progresser et faire des recherches », ajoute-t-il. Avec des salaires de misère, des primes quasi inexistantes et des promotions de plus en plus difficiles à obtenir, les profs se sont révoltés. « Le salaire moyen d’un professeur est de 2 000 L.E. tandis qu’un assistant ne touche que 700 L.E. », explique Abdel-Maqsoud. « C’est une humiliation. L’augmentation des salaires est un droit pour tous les professeurs qui souffrent de la hausse des prix », annonce Mohamad Aboul-Ghar, professeur à la faculté de médecine et un des leaders du comité qui a organisé la grève.

Cela faisait plusieurs semaines déjà que les profs étaient mobilisés. Ils revendiquent une hausse des salaires de l’ordre de 100 % et une amélioration des conditions de travail (augmentation du budget alloué par le gouvernement aux établissements universitaires et construction de nouvelles universités gouvernementales afin de diminuer la densité des étudiants dans les classes). Tout commence en 2005 avant les élections présidentielles. Lors de sa campagne électorale, le président Moubarak promet d’améliorer les salaires des enseignants des écoles par le biais d’un nouveau statut salarial. Cette promesse du chef de l’Etat a mis le gouvernement dans l’embarras. Car celui-ci devait trouver les fonds nécessaires à la mise en application de ce nouveau statut, dont le coût s’élèverait à plusieurs milliards de L.E. Après de multiples tractations, le gouvernement a annoncé que le statut salarial des enseignants serait mis en œuvre sur plusieurs étapes. Mais ce statut destiné aux enseignants a eu l’effet « boule de neige ». En effet, d’autres catégories professionnelles comme les médecins et les professeurs d’universités ont revendiqué à leur tour des hausses de salaires « à l’instar des enseignants ». La hausse de l’inflation et la détérioration des conditions de travail ont accentué l’ampleur des revendications. Or, le gouvernement qui fait également face à des soulèvements ouvriers et à un mécontentement populaire en raison de la hausse continuelle des prix n’a pas les moyens d’y répondre. Face à la recrudescence des revendications professionnelles, le gouvernement a recours à la politique de la « carotte ou le bâton ». Le premier ministre, Ahmad Nazif, et le ministre de l’Enseignement supérieur, Hani Hilal, ont alterné bonnes promesses et discours de fermeté. C’est dans ce contexte que le chef du gouvernement s’est entretenu dernièrement avec des représentants des professeurs et il a promis d’améliorer les salaires mais à travers des primes conditionnées, ce qui a été rejeté par les professeurs. « La politique du gouvernement était claire. Il s’agissait de gagner le ralliement des présidents et des doyens des universités en leur faisant miroiter des promotions et des avantages en tous genres. Ces derniers peuvent alors contribuer à avorter le mouvement de grève », affirme un professeur sous couvert d’anonymat. Hani Hilal a essayé de minimiser la portée de la grève en affirmant que la plupart des professeurs l’ont refusée et que « ceux qui l’ont faite constituent une minorité qui veulent des droits sans devoirs ». Or, des professeurs qui participaient à la grève ont affirmé à l’Hebdo que certains de leurs collègues n’ont pas voulu y prendre part car ils craignaient des mesures de rétorsion par la direction de l’université. Le président de l’Université du Caire, Ali Abdel-Rahman, avait annoncé en effet que le dimanche 23 mars serait une « journée ordinaire pour les professeurs et les étudiants » et que « tout professeur qui s’abstient de dispenser un cours s’expose à des sanctions ».

« Ainsi le gouvernement a-t-il réussi à créer une certaine division dans les rangs des professeurs et tablait-il sur cette division », lance le professeur anonyme. Cette division s’était manifestée il y a deux semaines lorsque les professeurs s’étaient réunis pour examiner la décision de grève. Certains comme Abdallah Al-Tatawi, vice-président de l’Université du Caire avaient appelé les profs à renoncer à la grève. « Pourquoi perdre le temps des étudiants en faisant grève alors que les professeurs ont la possibilité d’engager un dialogue avec le gouvernement ? Le premier ministre a promis d’augmenter les salaires au début du mois de juillet, pourquoi ne pas attendre ? », avait affirmé Al-Tatawi.

Les professeurs estiment que, même partielle, la grève du 23 mars a été un succès. « C’est un précédent qui prouve que nous pouvons utiliser cette arme pour obtenir nos droits », affirme Moutia Mohamad, assistante à la faculté des lettres. Pour elle, les promesses du gouvernement visent seulement à gagner du temps. « Le gouvernement nous a promis des hausses pour le mois de juillet car il sait que ce mois est un mois « mort ». Les profs n’y  travaillent pas et il n’y a pas de cours. Alors il n’y aura personne pour s’opposer à la décision du gouvernement », ajoute Moutia.

Au-delà de toutes ces considérations, la grève des professeurs d’université va-t-elle réellement porter ses fruits et pousser le gouvernement à agir ? « Cela dépendra de deux choses : la continuité et la bonne organisation », analyse Ammar Ali, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Et d’ajouter que le régime s’est servi des professeurs dans les années 1980 et 90 pour éteindre les mouvements des étudiants. « Mais une minorité seulement de cette catégorie a pu profiter de cette relation, les autres souffrent toujours de la mauvaise situation financière sans aucun soutien du gouvernement ». Les profs, eux, assurent que cette grève est un premier pas et que d’autres actions vont suivre si le gouvernement ne donne pas de réponse favorable à leurs revendications.

May Atta

Sabah Sabet