Fonds Souverains.
Les pays développés se montrent hostiles vis-à-vis de ces
outils d’investissement détenus par un Etat, souvent
pétrolier. Ils peuvent pourtant se révéler très utiles,
comme lors de la crise des subprimes.
Trop puissants, ils inspirent la méfiance
La
puissance croissante des fonds souverains inquiète les pays
riches. La semaine dernière, le Fonds Monétaire
International (FMI) a décidé d’affronter ce phénomène, en
appelant ces outils d’investissement, détenus par un Etat, à
appliquer volontairement un code de bonne conduite. Or,
l’idée de créer des fonds étatiques pour assurer une
meilleure gestion des excédents budgétaires ou commerciaux
n’est pas nouvelle et a du sens. Plusieurs de ces fonds
souverains ont plus de vingt ans d’âge. Ils ont fait parler
d’eux avec la crise des crédits hypothécaires, les subprimes,
déclenchée aux Etats-Unis : en décembre 2007, les
institutions financières Merryll Lynch et Citigroup ont reçu
des offres généreuses de 6,6 et 14,5 milliards de dollars,
respectivement de la part des gouvernements d’Asie et de la
région arabe pour remédier aux pertes. Le 16 janvier
dernier, le milliardaire saoudien Walid Ibn Talal a aussi
annoncé avoir élevé sa part dans Citigroup, première banque
américaine, à 4,9 % suite à une souscription de 12,5
milliards de dollars. De manière générale, les institutions
financières des pays développés ont enregistré dans un
intervalle de dix mois des injections de capitaux à hauteur
de 69 milliards de dollars à partir de l’épargne des pays
émergents, selon une estimation de Morgan Stanley.
En principe, dans les institutions financières en
difficultés, les investissements étrangers sont toujours les
bienvenus. Mais quand les capitaux viennent de gouvernements
d’autres pays, les politiciens des pays industrialisés
tiquent. Ainsi, un soutien du Canada’s Alberta Heritage
Savings Trust Fund est perçu différemment d’une offre du
Fonds d’investissement du Venezuela pour la stabilité
macro-économique, comme l’illustre magnifiquement
l’hebdomadaire britannique The Economist. C’est pourquoi, au
niveau des institutions financières, le Congrès américain a
appelé à limiter à 10 % la participation étrangère. Et ce,
un an après avoir refusé l’achat des ports américains par
World Ports Doubaï, autre propriété d’un fonds souverain
émirati. Le président français, Nicolas Sarkozy, a également
exprimé son refus à l’entrée de ce genre de fonds dans son
pays. Il a été suivi par le gouvernement allemand. La raison
annoncée est que ces fonds entretiennent l’ambiguïté sur
leurs stratégies d’achats agressifs, leurs objectifs, et
même leurs volumes réels.
C’est pourquoi le FMI a annoncé le vendredi 21 mars qu’il
allait surveiller de plus près ces fonds souverains. Ainsi,
des responsables du FMI vont organiser une table ronde sur
le sujet en avril prochain dans l’intention de développer
une sorte de code de bonne conduite volontaire qui
délimiterait les contours de ce qu’il est de bon aloi de
faire et de ce qui l’est moins pour ces fonds. Le FMI, qui
se penche sur la régulation du marché des devises et des
flux mondiaux de capitaux, s’est félicité de réussir à
grouper les Etats-Unis, Abou-Dhabi et Singapour pour
approuver les grandes lignes de ce code. Le secrétaire du
Trésor américain a annoncé que le futur accord doit engager
tout fonds souverain à attester que son investissement se
base sur des raisons plus commerciales que « géopolitiques
», et que les normes de la bonne gouvernance et de
transparence seront respectées. De son côté, le pays
destinataire promet d’éviter les mesures protectionnistes ou
discriminatoires.
2 % du volume des titres échangés
Avec un total des actifs estimé à 3 000 milliards de
dollars, ces fonds souverains possèdent un pouvoir qui n’est
pas à négliger. Même s’ils ne représentent que 2 % du volume
mondial des titres échangés, à savoir de 165 000 milliards.
Le plus important de ces fonds est l’Abou-Dhabi Investment
Authority, avec un total d’actifs de 875 milliards de
dollars. Le quotidien Financial Times a révélé l’intention
de l’Arabie saoudite d’en créer un autre, plus important. Le
Royaume pétrolier possède déjà plusieurs fonds dont le total
des actifs est estimé par Morgan Stanley à 300 milliards de
dollars. Névine Al-Taheri, présidente de la Banque
d’investissement Delta Rasmala, une société mixte
égypto-saoudienne, révèle à Al-Ahram Hebdo avoir déjà suivi
durant sa carrière des transactions de ce genre de fonds. «
Les gouvernements ont souvent recours à ce type de fonds
pour investir sur le long terme et s’assurer un revenu plus
régulier et pérenne que celui tiré des matières premières.
C’est pourquoi ils cherchent à participer dans des projets
hautement lucratifs », estime-t-elle avant d’exclure l’idée
qu’un fonds souverain ait des objectifs politiquement
malicieux : « Pourquoi exposer le nom d’un pays à un
éventuel scandale ? Il y a tellement d’autres moyens
détournés et clandestins de procéder à des manipulations
politiques ». Elle salue quand même les mesures de
transparence demandées pour ce genre de fonds. Pour elle,
les pays riches veulent ainsi installer un filtre pour
connaître les acheteurs de leurs actifs, avant de faire
passer dans leurs économies les flux énormes venant du
Moyen-Orient qui surfe sur la vague d’un pétrole cher. Mais
il ne faut pas faire trop, car cela serait de la « myopie
économique : nous sommes sur un marché mondial ouvert. Une
région qui possède un excès de liquidité en donne à une
autre qui en manque. Cela contribue à retrouver un équilibre
». Maha Baligh, directrice de EFG Hermès pour la gestion des
fonds d’investissements, estime à elle qu’en fin de compte,
les deux parties vont parvenir à un compromis. « Elles ont
besoin chacune de l’autre. D’autant plus que les pays
pétroliers du Golfe ont prouvé qu’ils ne vont pas nuire aux
Etats-Unis, même pour leurs propres intérêts : N’ont-ils pas
renoncé aux appels lancés de dissocier leurs devises du
dollar, et ce en dépit d’un dollar de plus en plus faible ?
», ajoute-t-elle.
Opinion partagée par Magued Chawqi, président de la Bourse
du Caire. Pour lui, ce genre de fonds est loin d’être
nuisible. « Ce qu’ils cherchent, c’est le haut rendement.
Ils se sont tournés vers l’achat d’actifs après que les taux
d’intérêts eurent partout baissé. Alors, il n’est plus
intéressant de se limiter aux bonds de Trésor ». Il raconte
l’expérience de World Ports Doubaï, qui a récemment acheté
le port de Sokhna en Egypte. « C’est le numéro trois
mondial. Ce qui m’importe, c’est la réputation de
l’acheteur, son capital, sa part de marché, et s’assurer
qu’il suit les règles de transactions boursières aussi bien
que les lois égyptiennes. En tant que responsable égyptien,
je m’intéresse aux compétences de l’acheteur pour accroître
la productivité et la compétitivité », dit-il à Al-Ahram
Hebdo. Les fonds souverains divisent : certains ne
s’opposent pas, certains y sont sceptiques. Un consensus est
pourtant de mise : d’abord aucun cas d’abus de pouvoir n’a
jamais été observé, et le phénomène va gagner de l’ampleur.
Le FMI estime en effet que leurs actifs atteindraient entre
6 000 et 10 000 milliards en 2013.
Salma
Hussein