Accidents de la Route.
Ils sont devenus un phénomène des plus graves en Egypte, la
première cause de mortalité et une source de préjudice
économique. Une loi durcissant les peines est prévue, mais
le facteur humain reste le plus grand obstacle.
Jungle sur l'asphalte
2007
: année record. Mais un triste record. On dirait même
funèbre. Plus de 17 000 accidents de la route avec 27 000
victimes. Les morts, eux, sont au nombre de 6 000, selon les
chiffres officiels du ministère de l’Intérieur. Une
statistique plus accablante, celle du service des soins
curatifs au ministère de la Santé, fait état de 245 000
victimes au cours de cette année. Et si l’on veut continuer
cette comptabilité macabre, Zakariya Azmi, député du parti
au pouvoir et aussi chef du cabinet présidentiel, parle de
73 000 morts sur la route l’an dernier. Soit 200 par jour.
Et de plus, c’est la première cause de mortalité dans le
pays. Cette contradiction des chiffres et cette anarchie des
statistiques sont à l’image de l’état de la sécurité
routière elle-même dans ce pays qui suffoque sous le poids
de plus de 75 millions d’habitants.
Rien d’étonnant si l’on songe. L’aventure quotidienne d’un
Egyptien en véhicule, sa propre voiture privée, taxi,
autobus ou minibus relève du calvaire, d’un jeu de cirque
peu amusant. Tareq, habitant du centre-ville, est bien
habitué au tohu-bohu qui marque cette partie de la ville,
somme toute la plus disciplinée. Bénéficiant d’une loi non
écrite, celle du riverain, sa voiture est garée devant son
chez-soi. Mais pour sortir, c’est la croix et la bannière.
Un autre véhicule est venu se garer de travers, celui d’un
fonctionnaire du ministère voisin. Il faut pousser l’auto de
« l’intrus » avant que Tareq ne vienne s’insérer dans la
circulation. On avance pare-chocs contre pare-chocs. La
circulation est bloquée. Sur l’avenue Qasr Al-Aïni, il doit
attendre un feu qui reste éternellement rouge. Le vert qui
vient est inopérant ou presque. Toute la file continue
d’avancer au ralenti. L’attente, devant être soporifique en
quelque sorte, est source d’excitation. D’aucuns ne se
soumettent pas à cet état des lieux, cette routine de tous
les jours. Tareq se dit : Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui
?, avant de se rappeler que c’est la galère de tous les
jours. Un tacot tente de se glisser entre les véhicules, se
souciant peu de les heurter ou pas, suivi d’une camionnette
avec un chauffeur à moitié endormi. Un concert
d’avertisseurs retentit. C’est un appel à l’agent de
circulation. On s’insulte, on s’arrose copieusement de
quolibets. En klaxonnant, on veut faire la loi. L’agent,
lui, est imperturbable. Non par sang-froid mais par
résignation. La situation lui échappe.
A la guerre comme à la guerre
Quelques voitures peuvent passer finalement pour continuer
leur calvaire. Si elles avancent c’est grâce à la règle dite
« Booze Base ». La règle de l’avant de la voiture : celui
qui s’engouffre avant les autres sans se soucier des règles
de la priorité — existent-elles en fait ? Il faut être hardi
sinon on ne passe pas, telle est la devise des conducteurs.
Un match de foot où il faut tricher plutôt que de suivre la
règle. Tous les bus marqués sont hors jeu. Tareq gagne du
terrain petit à petit et parvient à rejoindre le
périphérique qui mène à la ville du Six Octobre, là où il
travaille.
La scène de l’encombrement se répète. Celle du centre-ville
était plus anodine. Ici, les camions à remorque se veulent
les rois de la chaussée. En fait, ce sont des sortes de
dinosaures roulant à l’aveuglette, ils finissent par être
renversés avec leur chargement éparpillé sur la route.
Bizarrement, c’est presque au même endroit. Matin et soir,
on voit ces poids lourds renversés. Ce périphérique, un des
plus récents, est par endroit crevassé, les nids-de-poule
abondent.
Un bilan décourageant
Aucune des routes et autoroutes qui font au total 47 000 km
en Egypte, n’échappe à la règle (lire page 5). Plus que la
moitié de ces routes ne sont pas bien pavées ou sont trop
étroites, provoquant toutes sortes d’accidents : des
véhicules qui tombent du haut d’un pont, d’autres qui
versent dans les cours d’eau, en plus des collisions. La
plus récente et qui a provoqué un véritable tollé, c’est la
collision entre un véhicule de police et un camion sur
l’autoroute reliant Le Caire et Alexandrie. 23 personnes, en
grande majorité des policiers de la brigade anti-émeutes,
ont été tuées et 15 autres blessées.
Ces accidents en plus de leur cortège de morts coûtent à
l’économie égyptienne 4 milliards de livres par an. Mahmoud
Abaza, député et président du néo-Wafd (opposition
libérale), estime qu’il s’agit de toute une série de
problèmes. « Tout d’abord l’état des routes et autoroutes,
celui des véhicules, les procédures pour l’obtention des
permis de conduire et ensuite le trafic ». Ces quatre causes
générales sont chacune l’expression des lacunes
particulières. Pour les routes, c’est une question
d’infrastructure négligée et de pots-de-vin payés par les
entrepreneurs, qui fait que les routes ne sont pas conformes
et sont à refaire à plusieurs reprises, même les plus
récentes et importantes comme le périphérique qui mène vers
le Nouveau-Caire. Une autoroute comme celle Le
Caire-Hurghada, longue de 420 km et menant à un site
touristique de prime importance, ressemble à un chemin
menant à l’enfer.
Une fois franchie l’autoroute menant à Aïn-Sokhna, on
s’engouffre dans une route étroite et serpentée, où la
circulation est dans les deux sens, où il n’y a ni
réverbères ni le moindre panneau de signalisation. Ezzat
Badaoui, vice-président de la commission des transports au
Parlement, affirme qu’« en grande majorité, les poteaux
d’éclairage et panneaux sont volés ».
Le budget juin 2007-2008 alloué au chapitre des ponts et
chaussées n’est que de 800 millions de livres, alors que
selon un professeur spécialiste de la question, Ossama Oqeil,
« nous avons besoin de beaucoup plus puisque nous voulons
passer de 47 000 km à 170 000 km pour répondre au besoin de
l’extension du parc automobile qui s’élève aujourd’hui en
plus des véhicules de l’armée et de la police à 2,4 millions
de véhicules ». Le quart de ce troupeau peu domestiqué est
composé de poids lourds qui sont, eux, responsables d’un
accident sur deux.
Ils sont pointés du doigt, ces camionneurs. On leur interdit
d’entrer dans la ville et ils ne sont autorisés à entrer
dans la ville qu’entre minuit et 06h00 du matin. Un
casse-tête en quelque sorte. Ils sont là pour transporter la
marchandise aux différents marchés, dépôts et magasins. Et
ils sont quasiment l’unique moyen de le faire. Le transport
par chemin de fer est très maigre et celui fluvial presque
inexistant. Le transport routier en fait couvre 95 % des
besoins.
Mais en fait, il ne faut pas oublier un certain état
d’esprit. Les chauffeurs de taxi, de camions, de bus et
autres conducteurs de minibus sont dans une vraie galère.
Ils ne dorment pas assez, sont exténués, ont recours parfois
aux dopants et même à la drogue. Dans les classes
favorisées, on obtient souvent le permis à conduire sans
passer même par le Département de la circulation.
Une nouvelle loi est prévue pour durcir les peines et
augmenter les indemnités, en plus d’un perfectionnement des
méthodes de détection des infractions. Le ministère de
l’Intérieur rêve ainsi de sauver les vies humaines. Un
espoir, mais nombreux sont ceux qui n’y ajoutent pas foi.
Pour eux, c’est une culture qui fait défaut aux Egyptiens et
tous les acteurs de la rue y sont impliqués.
Le facteur égyptien
Les piétons, eux, sont de vrais funambules et les chauffeurs
des poids lourds ressemblent à une horde d’éléphants en
furie lancée dans la brousse. Comment l’expliquer ? Les
théories se suivent et se ressemblent. Les Egyptiens sont
peu disciplinés de nature. Ils ont horreur de l’ordre. La
ceinture de sécurité ? A quoi ça sert, la mettre juste dans
les ronds-points, là où il y a un agent de la circulation ?
Ne pas utiliser le portable ? Je suis assez adroit pour le
faire tout en contrôlant bien le volant. Concernant les
questions de feu rouge ou de feu vert, nos automobilistes
seraient plutôt daltoniens. Tout se situerait sous le signe
de la débrouillardise. « Fahlawi » ou débrouillard serait la
qualité la plus recherchée. Un promeneur qui s’arrête devant
un poteau de signalisation verrait la chose suivante : le
convoi de voitures arrivant roule en trombe avec l’idée de
franchir au plus vite même si la rue par la suite est
encombrée. Si l’agent de circulation n’est pas là, ou s’il
est là mais n’a pas son carnet de contraventions en main, il
n’y a pas de feu rouge qui tient. Pourquoi s’arrêter ? On
traverse à toute allure en klaxonnant pour dissuader ceux
qui viennent de la voie perpendiculaire. Ce sont aussitôt
des bruits de freins, de l’accident évité, mais de la
dispute et des cris. Un passant s’est aventuré lorgnant le
conducteur dans les yeux.
Les piétons, eux, n’ont pas le choix. Feu rouge ou feu vert,
aucune voiture ne s’arrête. Ils n’ont qu’à attendre les
embouteillages très fréquents pour se faufiler entre des
voitures aux conducteurs impatients en train de klaxonner,
on ne sait pourquoi puisque la route est bloquée. Sinon,
c’est à ces risques et périls, courir en faisant un geste du
bras pour arrêter une voiture lancée dans une course aussi
folle qu’absurde. Les citoyens premiers responsables, pas
donc le système et le mauvais état des routes ? D’une
certaine manière c’est oui. Tout d’abord, c’est cet esprit
d’indiscipline. Il y a un hiatus entre l’habitant et les
codes. Pourquoi ne pas emprunter un sens interdit en guise
de raccourci ? « C’est de l’astuce », dit ce conducteur. La
loi ? En fait, s’il a son permis retiré, il fera intervenir
des amis hauts placés à la direction du trafic pour le
récupérer. Et puis il y a de ceux qui peuvent engueuler le
pauvre flic. « Tu ne sais pas qui je suis ? », lance un
homme au volant d’une imposante 4X4.
Les sociologues ont beau dire, ils n’expliquent guère le
phénomène. Il était courant de dire que les Egyptiens,
gouvernés depuis la fin de l’époque pharaonique par des
étrangers, Grecs romains, Janissaires, Mamelouks, Turcs, en
rejetant loi et discipline faisaient de la résistance
passive. Ils sont habitués dans les récits populaires de
tourner en dérision les gouvernants connus pour leur amour
de l’ordre, à l’exemple de ce Qaraqoche, qui leur aurait
interdit la « moloukhiya ». Mais que dire d’aujourd’hui ? La
Révolution date bien de 1952. Autre argument, le « maalech »
ou le fatalisme. La religion utilisée à mauvais escient. Un
chauffeur de taxi qui a failli faire un accident par manque
d’anticipation se défend : « Tout ce qui est écrit doit
arriver ».
Pour revenir au triste bilan des accidents de la route, il
dépasse de 25 fois la moyenne mondiale. L’Egypte détient ce
triste record depuis 1992. A quand une prise de conscience ?
La nouvelle loi vient durcir les peines. Mais c’est plus une
question de mentalité que de loi.
Ahmed
Loutfi
Samar
Al-Gamal