Al-Ahram Hebdo, Dossier | Jungle sur l'asphalte
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 mars au 1er avril 2008, numéro 707

 

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Dossier

Accidents de la Route. Ils sont devenus un phénomène des plus graves en Egypte, la première cause de mortalité et une source de préjudice économique. Une loi durcissant les peines est prévue, mais le facteur humain reste le plus grand obstacle.   

Jungle sur l'asphalte 

2007 : année record. Mais un triste record. On dirait même funèbre. Plus de 17 000 accidents de la route avec 27 000 victimes. Les morts, eux, sont au nombre de 6 000, selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur. Une statistique plus accablante, celle du service des soins curatifs au ministère de la Santé, fait état de 245 000 victimes au cours de cette année. Et si l’on veut continuer cette comptabilité macabre, Zakariya Azmi, député du parti au pouvoir et aussi chef du cabinet présidentiel, parle de 73 000 morts sur la route l’an dernier. Soit 200 par jour. Et de plus, c’est la première cause de mortalité dans le pays. Cette contradiction des chiffres et cette anarchie des statistiques sont à l’image de l’état de la sécurité routière elle-même dans ce pays qui suffoque sous le poids de plus de 75 millions d’habitants.

Rien d’étonnant si l’on songe. L’aventure quotidienne d’un Egyptien en véhicule, sa propre voiture privée, taxi, autobus ou minibus relève du calvaire, d’un jeu de cirque peu amusant. Tareq, habitant du centre-ville, est bien habitué au tohu-bohu qui marque cette partie de la ville, somme toute la plus disciplinée. Bénéficiant d’une loi non écrite, celle du riverain, sa voiture est garée devant son chez-soi. Mais pour sortir, c’est la croix et la bannière. Un autre véhicule est venu se garer de travers, celui d’un fonctionnaire du ministère voisin. Il faut pousser l’auto de « l’intrus » avant que Tareq ne vienne s’insérer dans la circulation. On avance pare-chocs contre pare-chocs. La circulation est bloquée. Sur l’avenue Qasr Al-Aïni, il doit attendre un feu qui reste éternellement rouge. Le vert qui vient est inopérant ou presque. Toute la file continue d’avancer au ralenti. L’attente, devant être soporifique en quelque sorte, est source d’excitation. D’aucuns ne se soumettent pas à cet état des lieux, cette routine de tous les jours. Tareq se dit : Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ?, avant de se rappeler que c’est la galère de tous les jours. Un tacot tente de se glisser entre les véhicules, se souciant peu de les heurter ou pas, suivi d’une camionnette avec un chauffeur à moitié endormi. Un concert d’avertisseurs retentit. C’est un appel à l’agent de circulation. On s’insulte, on s’arrose copieusement de quolibets. En klaxonnant, on veut faire la loi. L’agent, lui, est imperturbable. Non par sang-froid mais par résignation. La situation lui échappe.

 

A la guerre comme à la guerre

Quelques voitures peuvent passer finalement pour continuer leur calvaire. Si elles avancent c’est grâce à la règle dite « Booze Base ». La règle de l’avant de la voiture : celui qui s’engouffre avant les autres sans se soucier des règles de la priorité — existent-elles en fait ? Il faut être hardi sinon on ne passe pas, telle est la devise des conducteurs. Un match de foot où il faut tricher plutôt que de suivre la règle. Tous les bus marqués sont hors jeu. Tareq gagne du terrain petit à petit et parvient à rejoindre le périphérique qui mène à la ville du Six Octobre, là où il travaille.

La scène de l’encombrement se répète. Celle du centre-ville était plus anodine. Ici, les camions à remorque se veulent les rois de la chaussée. En fait, ce sont des sortes de dinosaures roulant à l’aveuglette, ils finissent par être renversés avec leur chargement éparpillé sur la route. Bizarrement, c’est presque au même endroit. Matin et soir, on voit ces poids lourds renversés. Ce périphérique, un des plus récents, est par endroit crevassé, les nids-de-poule abondent.

 

Un bilan décourageant

Aucune des routes et autoroutes qui font au total 47 000 km en Egypte, n’échappe à la règle (lire page 5). Plus que la moitié de ces routes ne sont pas bien pavées ou sont trop étroites, provoquant toutes sortes d’accidents : des véhicules qui tombent du haut d’un pont, d’autres qui versent dans les cours d’eau, en plus des collisions. La plus récente et qui a provoqué un véritable tollé, c’est la collision entre un véhicule de police et un camion sur l’autoroute reliant Le Caire et Alexandrie. 23 personnes, en grande majorité des policiers de la brigade anti-émeutes, ont été tuées et 15 autres blessées.

Ces accidents en plus de leur cortège de morts coûtent à l’économie égyptienne 4 milliards de livres par an. Mahmoud Abaza, député et président du néo-Wafd (opposition libérale), estime qu’il s’agit de toute une série de problèmes. « Tout d’abord l’état des routes et autoroutes, celui des véhicules, les procédures pour l’obtention des permis de conduire et ensuite le trafic ». Ces quatre causes générales sont chacune l’expression des lacunes particulières. Pour les routes, c’est une question d’infrastructure négligée et de pots-de-vin payés par les entrepreneurs, qui fait que les routes ne sont pas conformes et sont à refaire à plusieurs reprises, même les plus récentes et importantes comme le périphérique qui mène vers le Nouveau-Caire. Une autoroute comme celle Le Caire-Hurghada, longue de 420 km et menant à un site touristique de prime importance, ressemble à un chemin menant à l’enfer.

Une fois franchie l’autoroute menant à Aïn-Sokhna, on s’engouffre dans une route étroite et serpentée, où la circulation est dans les deux sens, où il n’y a ni réverbères ni le moindre panneau de signalisation. Ezzat Badaoui, vice-président de la commission des transports au Parlement, affirme qu’« en grande majorité, les poteaux d’éclairage et panneaux sont volés ».

Le budget juin 2007-2008 alloué au chapitre des ponts et chaussées n’est que de 800 millions de livres, alors que selon un professeur spécialiste de la question, Ossama Oqeil, « nous avons besoin de beaucoup plus puisque nous voulons passer de 47 000 km à 170 000 km pour répondre au besoin de l’extension du parc automobile qui s’élève aujourd’hui en plus des véhicules de l’armée et de la police à 2,4 millions de véhicules ». Le quart de ce troupeau peu domestiqué est composé de poids lourds qui sont, eux, responsables d’un accident sur deux.

Ils sont pointés du doigt, ces camionneurs. On leur interdit d’entrer dans la ville et ils ne sont autorisés à entrer dans la ville qu’entre minuit et 06h00 du matin. Un casse-tête en quelque sorte. Ils sont là pour transporter la marchandise aux différents marchés, dépôts et magasins. Et ils sont quasiment l’unique moyen de le faire. Le transport par chemin de fer est très maigre et celui fluvial presque inexistant. Le transport routier en fait couvre 95 % des besoins. 

Mais en fait, il ne faut pas oublier un certain état d’esprit. Les chauffeurs de taxi, de camions, de bus et autres conducteurs de minibus sont dans une vraie galère. Ils ne dorment pas assez, sont exténués, ont recours parfois aux dopants et même à la drogue. Dans les classes favorisées, on obtient souvent le permis à conduire sans passer même par le Département de la circulation.

Une nouvelle loi est prévue pour durcir les peines et augmenter les indemnités, en plus d’un perfectionnement des méthodes de détection des infractions. Le ministère de l’Intérieur rêve ainsi de sauver les vies humaines. Un espoir, mais nombreux sont ceux qui n’y ajoutent pas foi. Pour eux, c’est une culture qui fait défaut aux Egyptiens et tous les acteurs de la rue y sont impliqués.

 

Le facteur égyptien

Les piétons, eux, sont de vrais funambules et les chauffeurs des poids lourds ressemblent à une horde d’éléphants en furie lancée dans la brousse. Comment l’expliquer ? Les théories se suivent et se ressemblent. Les Egyptiens sont peu disciplinés de nature. Ils ont horreur de l’ordre. La ceinture de sécurité ? A quoi ça sert, la mettre juste dans les ronds-points, là où il y a un agent de la circulation ? Ne pas utiliser le portable ? Je suis assez adroit pour le faire tout en contrôlant bien le volant. Concernant les questions de feu rouge ou de feu vert, nos automobilistes seraient plutôt daltoniens. Tout se situerait sous le signe de la débrouillardise. « Fahlawi » ou débrouillard serait la qualité la plus recherchée. Un promeneur qui s’arrête devant un poteau de signalisation verrait la chose suivante : le convoi de voitures arrivant roule en trombe avec l’idée de franchir au plus vite même si la rue par la suite est encombrée. Si l’agent de circulation n’est pas là, ou s’il est là mais n’a pas son carnet de contraventions en main, il n’y a pas de feu rouge qui tient. Pourquoi s’arrêter ? On traverse à toute allure en klaxonnant pour dissuader ceux qui viennent de la voie perpendiculaire. Ce sont aussitôt des bruits de freins, de l’accident évité, mais de la dispute et des cris. Un passant s’est aventuré lorgnant le conducteur dans les yeux.

Les piétons, eux, n’ont pas le choix. Feu rouge ou feu vert, aucune voiture ne s’arrête. Ils n’ont qu’à attendre les embouteillages très fréquents pour se faufiler entre des voitures aux conducteurs impatients en train de klaxonner, on ne sait pourquoi puisque la route est bloquée. Sinon, c’est à ces risques et périls, courir en faisant un geste du bras pour arrêter une voiture lancée dans une course aussi folle qu’absurde. Les citoyens premiers responsables, pas donc le système et le mauvais état des routes ? D’une certaine manière c’est oui. Tout d’abord, c’est cet esprit d’indiscipline. Il y a un hiatus entre l’habitant et les codes. Pourquoi ne pas emprunter un sens interdit en guise de raccourci ? « C’est de l’astuce », dit ce conducteur. La loi ? En fait, s’il a son permis retiré, il fera intervenir des amis hauts placés à la direction du trafic pour le récupérer. Et puis il y a de ceux qui peuvent engueuler le pauvre flic. « Tu ne sais pas qui je suis ? », lance un homme au volant d’une imposante 4X4.

Les sociologues ont beau dire, ils n’expliquent guère le phénomène. Il était courant de dire que les Egyptiens, gouvernés depuis la fin de l’époque pharaonique par des étrangers, Grecs romains, Janissaires, Mamelouks, Turcs, en rejetant loi et discipline faisaient de la résistance passive. Ils sont habitués dans les récits populaires de tourner en dérision les gouvernants connus pour leur amour de l’ordre, à l’exemple de ce Qaraqoche, qui leur aurait interdit la « moloukhiya ». Mais que dire d’aujourd’hui ? La Révolution date bien de 1952. Autre argument, le « maalech » ou le fatalisme. La religion utilisée à mauvais escient. Un chauffeur de taxi qui a failli faire un accident par manque d’anticipation se défend : « Tout ce qui est écrit doit arriver ».

Pour revenir au triste bilan des accidents de la route, il dépasse de 25 fois la moyenne mondiale. L’Egypte détient ce triste record depuis 1992. A quand une prise de conscience ? La nouvelle loi vient durcir les peines. Mais c’est plus une question de mentalité que de loi.

Ahmed Loutfi

Samar Al-Gamal

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