Pakistan.
Le choix d’un nouveau premier ministre, Yousouf Raza Gilani,
promet des jours difficiles au président Musharraf, dont les
soutiens politiques se laminent au fil des jours.
Les prémices d’une lutte
Après
de longs mois de chaos et d’instabilité, les derniers traits
du paysage politique pakistanais ont enfin commencé à se
tracer avec le choix, lundi dernier, du futur premier
ministre pakistanais, Yousouf Raza Gilani, ancien président
de l’Assemblée nationale et ancien ministre : « Yousouf Raza
Gilani a remporté la majorité des voix des députés », a
annoncé Fahmida Mirza, au milieu des cris des députés de
l’Assemblée nationale, qui scandaient « Longue vie à Bhutto
» et « Va-t-en Musharraf ».
M. Gilani, candidat du Parti du Peuple Pakistanais (PPP) de
Benazir Bhutto, a été élu premier ministre du Pakistan par
l’Assemblée nationale à une écrasante majorité, 264 des 342
voix des députés, l’emportant facilement sur son unique
concurrent, Chaudhry Pervaiz Elahi, partisan du président
Pervez Musharraf, qui n’a eu que 42 voix, les soutiens
politiques du chef de l’Etat ayant été balayés aux
élections.
A peine élu, M. Gilani a aussitôt engagé un bras de fer avec
le président Musharraf, en ordonnant la libération de tous
les juges placés en résidence surveillée lors de
l’imposition de l’état d’urgence par M. Musharraf en
novembre 2007. Ces magistrats étaient à l’époque sur le
point de se prononcer sur la validité de sa récente
réélection. En effet, la libération de ces juges constitue
le plus grand danger pour Musharraf, en particulier celle du
président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry.
Tenant à minimiser le rôle du président dès la première
minute, le premier ministre a affirmé : « Nous allons nous
battre pour faire reconnaître la suprématie du Parlement et
faire en sorte que le dernier mot lui revienne en ce qui
concerne la politique du pays, parce qu’il reflète la
volonté populaire ».
Déjà, la plupart des experts ont pronostiqué que M. Gilani
irait mener une lutte sans merci contre le président, dont
les soutiens politiques ont été laminés aux élections.
D’autant plus que M. Gilani a passé cinq ans en prison sous
le régime de Musharraf sous l’accusation de corruption,
avant d’être relâché sans avoir été condamné.
Tenant à se proclamer « démocrate fervent » malgré toutes
les menaces imminentes, le président Musharraf a réitéré,
dimanche, son soutien au nouveau gouvernement, qui sera
formé par ses adversaires politiques, affirmant qu’il avait
fondé les principes de la démocratie dans le pays : « Nous
sommes fiers de constater qu’au cours des huit dernières
années, nous avons aussi mis le Pakistan sur la voie du
progrès et de la prospérité », a déclaré M. Musharraf, au
cours d’un défilé militaire célébrant dimanche la fête
nationale pakistanaise. « Qui que soient les membres du
prochain gouvernement, ils auront mon soutien », a encore
promis le président, en émettant l’espoir que le nouveau
premier ministre maintiendra la paix civile, la croissance
économique et combattra vigoureusement le terrorisme.
Dialogue avec les islamistes
En effet, le choix de M. Gilani n’était pas une surprise car
déjà il a été présenté, dès le début de la semaine, comme un
« candidat de consensus » entre le Parti du Peuple
Pakistanais (PPP) de l’ex-premier ministre Benazir Bhutto
qui a remporté les élections législatives le 18 février et
les autres formations du gouvernement de coalition,
notamment la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N) de
Nawaz Sharif, renversé en 1999 par un coup d’Etat du
président Musharraf.
Tout au long de cette semaine, les principaux quotidiens
pakistanais ont salué le choix de M. Gilani tout en espérant
qu’il ne sera pas une « marionnette » d’Asif Zardari. Pour
autant, certains observateurs estiment qu’il pourrait n’être
qu’un premier ministre par intérim, chauffant la place pour
son ami Asif Ali Zardari. M. Zardari ne pouvait pas
prétendre lui-même aux fonctions, car il n’était pas
candidat aux législatives et le premier ministre doit être
choisi parmi les députés. Il pourrait cependant se présenter
dans la circonscription de Benazir Bhutto, où une élection
partielle doit être organisée en mai, alimentant les
spéculations sur une future désignation au poste de premier
ministre.
Loin de toutes les spéculations futures, une chose est
désormais sûre et certaine : le nouveau premier ministre
aura à assumer une lourde tâche, à savoir, la lutte contre
le terrorisme qui constitue un défi et une priorité pour le
gouvernement pakistanais. Surtout que depuis janvier 2007,
au moins 1 066 personnes ont été tuées dans une vague de
violences sans précédent.
Réalisant le sérieux de la situation, les dirigeants du
nouveau gouvernement de coalition pakistanais ont affirmé
cette semaine leur intention d’entamer des négociations avec
les islamistes dans l’espoir de faire cesser une série
d’attentats au Pakistan. M. Zardari et M. Sharif ont
affirmé, dimanche, qu’« ils ne vont recourir à la force
qu’en dernier recours ». Analysant cette volonté du
gouvernement de dialoguer avec les islamistes, le Dr Hicham
Ahmad, professeur à la faculté de sciences politiques et
économiques, affirme qu’il s’agit d’une tentative de la part
du nouveau gouvernement pour isoler les éléments les plus
extrémistes du courant islamiste et dialoguer avec les plus
modérés pour freiner cette frénésie de violence qui plante
ses griffes dans le pays.
Là, une question s’impose : l’idée d’un rapprochement
éventuel avec les islamistes — ou même avec une minorité
d’entre eux — va-t-elle plaire à un Washington qui a
toujours opté pour la politique du bâton avec ces «
terroristes » ? Bien sûr que non. Déjà, les prémices d’une
politique de relâchement avec les islamistes ont alerté les
responsables américains, qui craignent que cela n’engendre
des problèmes concernant la guerre contre le terrorisme
menée par Washington, au moment même où le président
Musharraf a laissé plus de liberté aux Américains pour
frapper les islamistes avec des drones Predator. Le premier
à manifester son inquiétude cette semaine était le
vice-président américain, Dick Cheney, qui a rappelé cette
semaine au Pakistan son engagement dans la guerre
antiterroriste, espérant que le nouveau gouvernement
pakistanais serait « un ami et un allié efficace des
Etats-Unis comme le précédent gouvernement » : « Je n’ai
aucune raison de douter de leur engagement à combattre les
difficultés qui se présentent », a ajouté M. Cheney.
Maha
Al-Cherbini