Cinéma.
Le documentaire Les Gangs de Bagdad, de Aïda Sclaepfer, est
un témoignage poignant de l’imbroglio iraqien. La
réalisatrice, d’origine libano-iraqienne, s’attaque aux
nombreux kidnappings dont les auteurs demeurent inconnus.
Dans les coulisses d’une guerre
Projeté
pour la première fois au Centre culturel russe au Caire,
après les débats qu’il a soulevés lors de sa présentation à
Hollywood, le documentaire Les Gangs de Bagdad s’inscrit
dans le cadre d’un cinéma militant, reflétant les séquelles
psychologiques de la violence et des guerres. Sa
réalisatrice iraqo-libanaise, Aïda Schlaepfer, mène une
enquête implacable à partir des massacres et kidnappings qui
sont monnaie courante dans les quartiers de Bagdad.
Pendant 52 minutes, le film narre des situations tragiques.
Dès les premières scènes, Rana, déjà victime d’un
enlèvement, raconte comment elle a été kidnappée en plein
jour par des amis. Plus tard, une femme plus âgée évoque la
mort de son fils, tué par ses ravisseurs « chiites », car ne
pouvant payer de rançon. La mère, en larmes, feuillette un
album-photo, rappelant le souvenir de son fils,
chanteur-amateur qui avait des beaux jours devant lui. Les
entretiens se succèdent ainsi que les sanglots ; certains
spectateurs sont émus, alors que d’autres ont l’impression
d’être manipulés par l’image.
« Nous ne sommes pas là pour donner des leçons patriotiques
ni des justifications politiques. Ce qui m’intéresse, c’est
de parler du peuple iraqien en tant que simples citoyens et
êtres humains, dont la psychologie est menacée nuit et jour
d’être déformée par des actes de violence insensés et une
cruauté gratuite », se défend la réalisatrice face aux
critiques lui reprochant de ne pas aller plus loin dans son
analyse ou son tournage. L’une des impressions fortes qui
ressortent de ces entretiens est le sentiment amer d’une
population abandonnée à son sort. « Quand on entend parler
d’accidents pareils, on a peur de laisser nos enfants se
promener dans la rue ou aller acheter à manger », témoigne
l’un des personnages du film. De nombreux habitants de
Bagdad affirment qu’ils craignent autant la police que les
groupes armés. « D’une part, il y a les policiers, de
l’autre il y a ces gangs et l’on ne sait plus à qui on a
affaire. Quand il y a échange de tirs, on ne sait pas d’où
viennent les balles. Cela vous rend fou », s’indigne l’une
des victimes, filmées entre Le Caire et Bagdad. Cibles
d’homicide, de viol, d’enlèvement et d’extorsion. «
Aujourd’hui, la réalité dépasse la fiction ! », s’exclame
Aïda Schlaepfer, ajoutant : « Le thème devient vite
terrifiant, puisque la culture de l’argent s’impose au
social et à l’humain ». Si on n’a pas de quoi payer les
rançons, on meurt. Plus riches, on se permet de chercher
refuge au Caire ou ailleurs.
De père iraqien et de mère libanaise, Aïda Sclaepfer a vécu
entre ses pays d’origine et la Suisse dont elle porte la
nationalité. Elle a passé également une période de sa vie au
Caire où elle a étudié à l’Institut du cinéma vers 2003. Cet
éloignement lui permet de poser un regard neuf sur l’Iraq.
Les Gangs de Bagdad revêt donc un cachet personnel. C’est un
peu l’œuvre d’une documentariste qui se sent dans
l’obligation d’exprimer le désastre de son peuple,
s’attaquant aux failles sécuritaires, aux rivalités
religieuses et à la transformation d’un peuple souverain en
peuple de réfugiés.
Les hommes, leurs rêves et leurs traumatismes l’emportent
toujours dans ses œuvres, comme c’était le cas dans ses
films précédents : Abyad we aswad (noir et blanc) en 2001,
Sarkha saméta dakhel imraa (un cri muet aux tréfonds d’une
femme) en 2002, Raqs charqi wa gharbi (danse orientale et
occidentale) en 2003 et Marionnettes en 2005. Les
témoignages saisissants qu’elle propose révèlent en effet la
capacité de la réalisatrice de filmer les petites choses, de
laisser tourner la caméra, de s’attacher aux détails
apparemment insignifiants, mais assez révélateurs si on les
suit de bout en bout. Elle donne la parole aux victimes,
insérant l’avis du psychologue égyptien Alaa Morsi lequel
commente l’état psychologique des kidnappés-réfugiés.
Ainsi a-t-elle opté pour la forme la plus simple du
documentaire, ne voulant peut-être pas ajouter à la dureté
du sujet.
Malheureusement, dans la deuxième partie, le ton devient
plus démagogique. De quoi compromettre la crédibilité du
discours ou donner la sensation de monotonie. Cela n’empêche
que dans l’ensemble, le documentaire se présente comme une «
vérité qui dérange ». Cinq ans après la chute de Bagdad, le
pays sombre plus que jamais dans le chaos. Le film le
rappelle, comme étant en quelque sorte le devoir de
l’intelligentsia intellectuelle iraqienne à l’étranger. Il
rend une image différente de ce qu’est devenu le citoyen
iraqien, à qui on a collé pour longtemps l’image de l’homme
de guerre. Ici, le guerrier rend ses armes et se transforme
en réfugié et otage.
Yasser Moheb