Adham Nadim,
44 ans, est le plus jeune directeur du Centre de
modernisation de l’industrie. Pourtant, sa vocation
essentielle, comme celle de toute sa famille, porte sur les
arabesques et l’architecture arabe classique.
Histoire d’un dynaste
Il est midi. Le rendez-vous était à son bureau au siège de
la Fédération des industries. Le directeur du Centre de
modernisation de l’industrie (IMC) s’est bien préparé à
l’entretien. Tous les documents et toutes les informations
étaient sur la table devant lui. Mais à sa grande surprise,
il ne s’agissait pas d’une demande de renseignement, mais
plutôt d’un portrait personnel.
Son attitude a changé et la tension se fait voir sur son
visage, en sorte qu’il n’a pas cessé de se balancer sur la
chaise en remuant son stylo.
Le célèbre homme d’affaires ne s’attendait donc pas à une
telle confession. Il lui a fallu au moins 15 minutes pour
s’y adapter. « Non, je n’ai pas besoin de rapports des
dernières réalisations du centre. On va m’interviewer sur ma
vie amoureuse », répond-t-il à sa secrétaire, avec un
mi-sourire pour cacher son embarras. « Il y a longtemps que
je n’ai pas parlé de ma vie personnelle ni de mon parcours.
Je suis habitué à parler de l’industrie et des réalisations
de l’IMC », ajoute Adham Nadim, qui a vite réussi à se
forger une place parmi les élites de la communauté
industrielle égyptienne. Une place qui fut le fruit d’un
long parcours commencé par son père Assaad Nadim, professeur
de folklore, à l’Université américaine du Caire.
L’histoire remonte à 1978 lorsque son père, de retour des
Etats-Unis où il a fait ses études supérieures dans le
domaine du folklore et de l’artisanat, a décidé de mettre en
œuvre sa passion pour l’architecture et l’art islamique.
C’est ainsi que le garage de la maison familiale a vu naître
son rêve. Comment ? Il y créa un petit projet en ayant
recours à 4 ouvriers seulement. Une tentative qui fut
couronnée d’un succès inattendu, mais certainement désiré.
Et voilà que les chiffres ont centuplé. En 1986, les 4
ouvriers sont passés à 400 et le petit projet familial est
devenu en moins de 10 ans le plus grand projet égyptien
d’architecture islamiques. Il s’agit de Nadim pour les
industries de moucharabiehs, situé dans la zone industrielle
aux alentours de Doqqi.
Tel père tel fils. Adham a choisi de suivre les traces de
son père. Il a effectué des études d’art et d’architecture
islamiques à l’Université américaine du Caire, pour ainsi
joindre les seuls cinq étudiants de ce département cette
année-là. « La passion de mon père pour cet art m’a poussé à
en savoir plus et à m’impliquer dans tous les détails. Et
comme j’étais élevé dans une maison qui adore et respecte
l’art et la tradition, j’ai éprouvé une grande curiosité
quant à la découverte de ce monde. C’est ainsi que j’ai
décidé d’étudier les différentes ères de l’architecture
arabe, ses différents mouvements et ses évolutions à travers
les différents siècles », avoue Nadim.
Diplômé en 1986, Nadim a rejoint le groupe de son père. Dès
lors, l’usine a réussi à envahir les pays arabes en leur
exportant les produits, surtout ceux qui éprouvaient une
grande admiration pour les périodes mamelouke et ottomane.
Progressivement, le petit projet devient une citadelle
industrielle préservant le patrimoine arabe. « Mon père a
réussi à me transférer l’amour de l’architecture et le désir
de la sauvegarder. Alors naturellement, j’ai aimé faire
partie de ce projet familial ». La femme d’Adham, sa sœur,
son époux, sont tous diplômés du même département à
l’Université américaine. « C’est une passion familiale.
Carrément une tradition », dit-il.
Et c’est en fait là qu’il a connu sa femme Hind, laquelle
partage son amour pour l’architecture et les arts
islamiques. Un amour qui les a réunis dans une vie conjugale
qui dure depuis voilà 15 ans environ et qui a eu comme fruit
une seule fille, Habiba.
Des proverbes affichés sur des pancartes décorent les murs
de son bureau, révélant enthousiasme et ambition : « Nul
n’est irremplaçable. C’est la règle d’or permettant toute
promotion », « Que tes rêves n’aient pas de limites pour
réussir ta vie ».
L’invasion du Koweït par l’Iraq, en 1990, a complètement
paralysé l’activité de l’usine Nadim, car 90 % de la
production était destinée à ce pays. « Nous avions déjà
entamé cette année l’un de nos plus grands projets, visant à
installer un siège regroupant les organisations arabes au
Koweït. Nous avions mobilisé la majorité de nos ressources à
cette fin. Il fallait donc chercher à investir le marché
européen pour atteindre un certain équilibre », raconte
Nadim.
Epris de la photographie dès son plus jeune âge, Adham Nadim
a sillonné le monde afin de filmer les divers aspects des
civilisations européenne et américaine. Un moyen original
qui lui a permis de mieux étudier les marchés de ces pays
qu’il a visités. Après plusieurs échecs, il a pu redresser
le business familial et aussitôt l’empire Nadim reprend de
plus belle ses activités ,notamment en Europe. Le label
Nadim a été reconnu partout dans 38 pays à travers le monde.
La France, la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite, le Koweït,
et même les Etats-Unis.
Leur amour pour le patrimoine égyptien persiste. En 1994,
son père a réussi à décrocher un don de l’USAID pour le
projet de la restauration de la maison Al-Séheimi (dans le
Vieux Caire) où il a travaillé pendant 6 ans comme bénévole.
« Nous étions donc obligés de faire de l’expansion et de
nous déplacer vers la zone industrielle d’Abou-Rawach, cette
fois-ci sur une surface de 2 000 m2, avec un bâtiment de 5
étages et des milliers d’ouvriers spécialisés », indique
Nadim junior.
Jusqu’ici, évoquant son itinéraire personnel très lié à
celui de sa famille, ce jeune président du Centre de la
modernisation de l’industrie s’est montré assez réticent. Il
parlait sous réserve n’ayant pas l’habitude de s’étaler sur
les détails du privé. Mais lorsqu’il a été question
d’aborder sa mission au sein de l’IMC et son adhésion aux
cercles du pouvoir, le Nadim junior était beaucoup plus à
l’aise. La conversation acquiert un rythme beaucoup plus
décontracté et fluide.
« Les hommes de l’industrie se sont longtemps éloignés des
décideurs. Ce qui a paralysé et entravé la croissance de ce
secteur pendant environ une dizaine d’années », souligne
Nadim.
Pour pouvoir donc protéger leurs intérêts et exprimer leurs
revendications auprès du gouvernement, Adham Nadim a décidé
de rejoindre l’Association des exportateurs égyptiens et est
devenu membre du conseil d’administration, chargé du secteur
des meubles en 1999. L’année suivante, il a été élu chef du
secteur.
A partir de 2002, Nadim va gravir les échelons de la
Fédération des industries, toujours comme représentant des
producteurs de meubles.
Et ce n’est qu’en 2006 qu’il devient président de l’IMC,
lançant un programme ambitieux visant essentiellement à
développer les petites entités industrielles, misant sur le
côté social et les donations étrangères. Par contre, il est
de temps en temps taxé d’être le représentant d’une élite
privilégiée, celle regroupant les magnats de l’industrie.
Lui et ses trois amis les plus proches, Chérine Helmi, Alaa
Hachem et Helmi Aboul-Eich (son prédécesseur à l’IMC),
donnent l’image des hommes d’affaires riches et isolés du
reste de la société. Ils font partie, dit-on, de la « clique
» du ministre du Commerce et de l’Industrie, Rachid Mohamad
Rachid. D’où le soupçon d’œuvrer pour protéger les intérêts
d’une classe particulière. « C’est vrai que c’est le
ministre Rachid qui était à l’origine de ma désignation à la
tête de l’IMC, mais cela ne veut aucunement dire que je
favorise les uns aux dépens des autres. En fait, je suis
chargé de protéger les petits comme les grands, loin des
démarches purement routinières ou administratives. J’ai une
plus grande autonomie par rapport à l’Etat », se défend
Nadim, gardant toujours son sang-froid. Difficile de mettre
ce jeune industriel hors de lui. A 44 ans, il a acquis
confiance en soi et en son équipe. Il sait aussi que le
moteur de la croissance économique, au sein du cabinet
Nazif, est avant tout le secteur industriel.
De tendance libérale, tout le groupe de l’IMC (soit un
groupe de 15 jeunes industriels) fait et défait les
politiques de l’industrie en Egypte. D’ailleurs, leur
activité a atteint le public ordinaire grâce à une campagne
publicitaire qui a fait tabac, au dernier Ramadan (il y a
six mois environ). Celle-ci appelait les jeunes à quitter
leurs cafés et se joindre au « train des affaires »,
pourvoyant 150 000 chances d’emploi. Là aussi, les critiques
fusaient de partout. « C’est du leurre. Les téléphones ne
répondent pas. Les salaires sont minimes, et les emplois
humiliants ».
Avec les jeunes du centre dont la moyenne d’âge ne dépasse
pas la quarantaine, Nadim fait la sourde oreille. Ils sont
là pour exécuter un plan précis dont ils sont persuadés.
D’ailleurs, en 2005, leurs opinions « bouleversantes » et
leurs escarmouches ont obligé l’ancien directeur de l’IMC à
démissionner, ne pouvant pas leur tenir tête. C’est d’abord
Helmi Aboul-Eich, de Sekam, qui a été sélectionné pour gérer
l’IMC, ensuite est venu le tour de Nadim junior. « Il
n’entretient pas avec nous un rapport hiérarchique, de
supérieur et subalternes. On peut tout discuter avec lui »,
témoigne l’un des fonctionnaires du centre.
Dès sa désignation en 2006, Adham Nadim a abandonné son
travail au sein de l’entreprise familiale, léguant ses
tâches à sa sœur, plus jeune, pour se consacrer entièrement
à la modernisation de l’industrie. « Là, il s’agit d’une
tâche plus ardue. Il faut contrôler le destin de plusieurs
millions d’employés et décider pour des milliers d’usines.
Je travaille au moins dix heures par jour et voyage tous les
3 ou 4 jours », dit-il, se plaignant du fait que cela le
sépare de son lieu de prédilection, l’usine Nadim, et de sa
propre famille. « Je rêve du jour où je terminerai ma tâche
au sein de l’IMC et retourner à mes origines ».
Névine Kamel