Phénomène.
Le mariage orfi, union officieuse non légale, se répand dans
la société à une vitesse effrénée. Toutes les tentatives
lancées n’ont pas réussi à l’endiguer. Dernière en date, un
projet visant à le légaliser qui ne fait pas l’unanimité.
Un mariage casse-tête
Il
suffit de deux feuilles de papier pour que les concernés
rédigent un texte disant qu’ils se lient par les liens du
mariage. Une « cérémonie » qui se passe dans l’intimité sans
que les parents ne soient au courant.
Après avoir échangé les feuilles de papier, le couple se
considère lui-même mari et femme. Rien de plus facile, car
ce genre d’union ne nécessite ni dépenses ni responsabilité.
On n’a même plus besoin de feuilles de papier, étant donné
que les formulaires pour contracter un mariage orfi se
vendent dans les kiosques et les papeteries autour des
universités et des centres de formation. Mariage de
cassettes, de timbres, de tatouage, de sang, et par
Internet, différentes formes d’union qui provoquent des
ondes de choc dans une société qui n’arrive plus à digérer
le développement de situations. Ce genre de mariage appelé
orfi et qu’on appellera officieux a pris de l’ampleur en
Egypte, notamment avec 14 000 enfants issus de telles unions
et donc non reconnus officiellement, et le même nombre de
procès en justice. Du coup, l’Organisme central des
statistiques et du recensement tire la sonnette d’alarme.
Parmi un groupe de dix femmes, on a constaté que l’une est
mariée orfi, deux sont divorcées, une est veuve et quatre
sont de vieilles filles. Un chiffre avancé par différents
centres de recherches égyptiens et étrangers travaillant en
collaboration avec les universités ainsi que les centres
d’études sociales et démographiques, et qui a poussé trois
députés au Parlement à s’interroger sur cette situation qui
sévit dans la société.
Ibtissam
Habib, députée au Parlement et directrice au cadastre, a
présenté un projet pour modifier la loi n° 68 de l’année
1947, et imposer l’enregistrement des contrats de mariage.
Celui qui n’authentifie pas selon ce projet auprès d’un
notaire son acte de mariage orfi est passible d’un an de
prison et de 1 000 à 10 000 L.E. d’amende. Cette peine ne
concerne pas seulement le couple, mais aussi les témoins et
même celui ou celle qui a rédigé le texte. Ce projet de loi
a suscité une vive polémique. En effet, les critiques vont
bon train. « L’absence de sanction a poussé beaucoup de gens
à jouer avec la loi. Pour enrayer ce phénomène, le
législateur doit fixer une peine sévère à l’encontre de ceux
qui oseraient bafouer cette union sacrée », explique
Ibtissam, tout en ajoutant qu’il faut par ailleurs discuter
les causes de la propagation de ce type de mariage. Ce
phénomène est présent dans les différentes catégories de la
société, non seulement chez les jeunes, mais aussi les plus
âgés. Il existe même des commissionnaires dont la tâche est
de marier les jeunes filles à des Arabes du Golfe en échange
de grandes sommes d’argent. Ces derniers qui viennent passer
l’été en Egypte, profitent des mauvaises conditions
financières des familles pour se marier orfi avec des filles
trop jeunes, le temps de passer leurs vacances se disant que
ce genre de mariage est halal. De plus, le mariage orfi leur
revient moins cher. Et une fois les vacances terminées, ils
repartent chez eux et ne donnent plus signe de vie, laissant
des femmes dans le désarroi le plus total. Des femmes qui
n’ont aucun droit devant la loi, puisqu’elles ne peuvent ni
prouver leur mariage, ni divorcer ni donner une filiation à
leur enfant s’il y en a un.
Les plus âgés ont aussi leurs raisons. Il arrive que l’homme
soit une personnalité célèbre et veut prendre une seconde
épouse sans que ce mariage ne soit annoncé. Ou une veuve qui
ne veut pas se remarier officiellement pour ne pas perdre la
pension ou l’héritage de son mari. Ajoutez à cela le mariage
de jeunes universitaires ou d’autres qui se marient avec des
étrangères pour profiter d’une relation sexuelle, soutirer
de l’argent, etc. « Il s’agit de différentes formes de
relations voilées sous ce genre de mariage. Et pour mettre
un terme à de tels agissements, il est temps de
l’officialiser et imposer une sanction à ceux qui vont à
l’encontre de cette loi », souligne Ibtissam.
Siham Ali, avocate et responsable du programme de la défense
et du soutien à l’Organisation des droits de femme
égyptienne, approuve ce projet de loi, étant donné les
conséquences néfastes du mariage orfi qui ne tient pas
compte des droits de la femme. Selon la loi du statut
personnel, une femme ne peut intenter de procès auprès des
tribunaux que si elle est en possession d’un contrat de
mariage légal. Le législateur est intervenu en l’an 2000
pour ajouter une clause, à savoir que le tribunal peut
trancher sur un procès de divorce au cas où la femme
présenterait un simple papier prouvant son mariage orfi. «
Une issue pour résoudre le problème des filles qui se sont
mariées orfi et dont les conjoints ont disparu dans la
nature. Au lieu de laisser ces femmes suspendues durant de
longues années, le tribunal peut déclarer le divorce. Et
c’est la seule chose à laquelle elles ont droit », explique
cette avocate. Et de poursuivre : « Ce phénomène qui date
depuis de longues années, et dont on n’a pas trouvé les
solutions deviendra, grâce à ce projet de loi, un mariage
officiel. Et celui ou celle qui décide de faire un mariage
orfi doit réfléchir mûrement avant d’entamer ce pas ».
Si les uns le voient comme une solution pour mettre fin au
phénomène, car ils n’admettent pas ce genre d’union
illégale, d’autres pensent que cela va aggraver la situation
et causer beaucoup de problèmes.
Une solution pas tout à fait fiable
Azza Korayem, sociologue au Centre national des recherches
sociales et criminelles, estime que ce projet de loi tend à
servir les jeunes gens de mauvaise foi, à se marier de plus
en plus via le contrat orfi sans même rédiger ou signer un
papier, notamment que la société a témoigné, ces dernières
années, d’un certain relâchement des mœurs. « Ce mariage
existera toujours malgré toutes les mises en garde ou la
présence d’une loi tant qu’on n’aura pas réglé les racines
du mal. Ce mariage est à bannir, au lieu de l’officialiser,
ou de lui chercher une issue par la loi, il faut régler les
problèmes à la base », souligne Korayem, tout en ajoutant
qu’une telle loi va augmenter le nombre de procès sur la
paternité.
Il faut néanmoins admettre que ce mariage orfi en hausse
continue découle également de plusieurs facteurs sociaux
tels que la cherté de la vie, le chômage, le manque de
logement, ce qui empêche les jeunes de se marier à un moment
où religion et société interdisent tout rapport
extra-conjugal. De plus, la mixité dans les lycées,
universités et lieux publics pousse à la tentation.
Aujourd’hui si l’on pose cette question aux jeunes :
pourquoi préférez-vous le mariage orfi ? Ils répondent par
les contraintes que représente le mariage traditionnel,
c’est-à-dire les exigences de la famille de la jeune fille :
appartement, meubles, dot exagérée, appareils
électroménagers, chabka, etc. plusieurs facteurs entrent en
jeu.
La dualité est évidente, puisque beaucoup de tabous gèrent
nos relations humaines. « Nous revendiquons la liberté et
nous luttons pour des relations plus ouvertes entre les deux
sexes, alors que nous ne sommes pas prêts à en assumer les
conséquences. Nous avons peur des jugements que portent les
autres sur nous. Ce qui nous oblige à tout faire en secret
», souligne-t-elle.
Selon le cheikh Ezzeddine, maazoun et ex-président de
l’Association des maazouns, beaucoup de gens confondent le
mariage orfi d’aujourd’hui et celui qui existait à l’époque
du prophète Mohamad. Une période où il n’existait pas
d’offices d’authentification, car les gens vivaient en
tribus et se connaissaient. Aujourd’hui, ce n’est plus le
cas, il existe des institutions. Il est nécessaire
d’authentifier le mariage orfi pour qu’il devienne officiel.
Ce cheikh a vu des milliers d’histoires passer par son
bureau. Une femme qui vient lui demander si elle peut se
marier orfi. Elle est veuve et a la garde de trois enfants
dont elle gère l’héritage. Si elle contracte un mariage
légal, elle perd, selon la loi, la garde et l’héritage au
profit des oncles. « La loi complique parfois les choses au
lieu de les simplifier », dit-il. Et de poursuivre : « Les
règles du mariage en islam sont claires et simples :
l’acceptation des deux époux, les témoins et la dot. Or, le
mariage orfi d’aujourd’hui n’entre pas dans ce cadre. Ce qui
se passe, c’est qu’un jeune garçon exploite l’ignorance
d’une jeune fille pour que le couple puisse avoir des
relations sexuelles. Cela s’appelle du concubinage, et c’est
interdit par l’islam ». Hag Saad, un citoyen en retraite,
est révolté par ce projet de loi. « J’ai épousé ma première
femme qui souffre d’une maladie incurable, et j’ai décidé de
continuer ma vie avec elle. C’est vrai, j’ai pris une
deuxième femme et elle ne le savait pas. Comment peut-on
m’obliger aujourd’hui à enregistrer ce mariage ? On va me
priver du droit à sa pension de retraite après toutes ces
années que j’ai partagées avec elle, et elle risque de
mourir de chagrin », s’insurge cet homme. Pour dire que la
situation est tellement complexe qu’elle ne sera pas résolue
seulement par un texte de loi.
Chahinaz
Gheith