Al-Ahram Hebdo,Société | Le business prend le dessus
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 Semaine du 19 au 25 mars 2008, numéro 706

 

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Société

Garderies d’Enfants. Elles sont au nombre de 10 000 au Caire et œuvrent sans aucun contrôle ni qualifications requises. Des plus huppées au plus modestes, les services laissent souvent à désirer, donnant lieu parfois à de graves accidents.

Le business prend le dessus

Où laisser son enfant, alors que l’on travaille ? Evidemment à la crèche. Mais laquelle ? Une question qui a trop préoccupé Chahira, qui a enfin trouvé ce qu’elle cherchait. Epatée par la beauté de l’édifice, le décor intérieur, le matériel sophistiqué, elle n’hésite pas un seul instant à inscrire son enfant dans cette crèche très british. « Peu importe les 1 200 L.E. par mois, pourvu que ma fille Jana profite pleinement du système anglais très académique », dit Chahira, professeure à l’université, en pensant avoir fait le bon choix. Un mois plus tard, elle constate que sa fille a perdu de sa candeur comme si elle portait tous les malheurs du monde sur son dos. Jana, âgée de trois ans, sursaute au moindre bruit, ne rit plus et ne s’amuse plus. Ce changement de caractère, Chahira l’a remarqué, mais ce n’est que lorsque sa fille s’est mise à pleurer avec hystérie, refusant complètement d’aller à la crèche, qu’elle comprend que quelque chose ne va pas. La mère décide alors de l’emmener chez un psychiatre. Ce médecin parvient à faire parler l’enfant qui racontera que la directrice punissait les enfants turbulents en les enfermant dans une pièce avec ses deux petits chiens. Un véritable choc pour la maman qui ne tardera pas à demander des explications à la directrice. Cette dernière reconnaît les faits. « Il faut que l’enfant comprenne qu’il y a une récompense et une punition. Vous, les Egyptiens, passez votre temps à choyer les enfants, croyant que c’est un bon système éducatif », réplique-t-elle avec fermeté.

Quelque temps plus tard, les médias se sont fait l’écho d’une autre affaire ayant trait aux dépassements dans les garderies. Un enfant qui dormait a été oublié à l’intérieur de la crèche. A l’heure de la sortie, tout le personnel avait quitté les lieux, laissant ce pauvre enfant seul. Persuadé que personne n’est venu le chercher, le père insiste auprès du gardien pour lui ouvrir la porte. A sa grande surprise, il retrouvera son fils, blotti dans un coin et pleurant à chaudes larmes. Révolté, le père ne trouve d’autre solution qu’aller porter plainte à la police. Une plainte qui n’a pas convaincu les autorités de fermer définitivement cette garderie. L’établissement ne s’est vu infligé qu’une amende.

Dans une garderie située dans un quartier populaire du Caire, un enfant trop agité en classe a énervé l’enseignante qui, très en colère, a voulu le mettre dehors, et a refermé violemment la porte sur sa main. Le gosse qui a eu le doigt coupé a été transporté en urgence à l’hôpital et sans que ses parents ne soient avisés. En fin de journée, la maman, venue chercher son chérubin, est étonnée de ne pas le voir. Elle demande des explications. « A cause de sa surexcitation, votre enfant s’est blessé », lui répondra calmement l’enseignante.

Une série de négligences ont été observées au cours des dernières années dans les garderies du Caire. Les parents qui ont mis leurs enfants dans ces crèches pensant qu’ils seront en sécurité et ne manqueront de rien constatent que ce n’est pas évident. L’affaire de la garderie de Maadi ayant eu lieu il y a trois ans en est une preuve. Dans ce quartier chic de la capitale, le directeur de la garderie et deux instituteurs ont été accusés d’avoir violé régulièrement 35 enfants, sous la menace. Constatant que leurs enfants souffraient de troubles psychiques divers, les parents les ont emmenés en consultation. On leur apprendra que leurs gosses avaient été violés. La police alertée, il s’est ensuite avéré que la garderie louait deux chambres à des professeurs pour leur permettre de donner des cours particuliers d’anglais. Lesquels s’en seraient servis pour y accomplir leur crime. Pourtant, le procureur général a décidé de clore l’affaire et de libérer les 3 enseignants malgré l’existence de preuves évidentes. Le tout était de protéger la réputation de l’Egypte devant la communauté internationale.

Lieux de rassemblement

En effet, personne n’ignore les avantages des garderies dans la vie de l’enfant. C’est le premier contact avec le monde extérieur, une période de transition où l’enfant a l’occasion de forger sa personnalité. Selon une étude effectuée par le Centre national des recherches sociales et criminelles, sur un échantillon de 1 200 enfants âgés entre 3 mois et 5 ans, les chérubins qui ont passé 30 heures par semaine à la crèche sont plus éveillés, intelligents et aptes à communiquer et s’exprimer correctement, contrairement à ceux restés à la maison. Mais le problème est que les crèches pullulent, alors que les services qu’elles offrent laissent à désirer. Un business fructueux, transformant ces lieux en un parking d’enfants pour des parents qui font chaque jour la course contre la montre pour aller gagner leur vie et essayer de garantir l’avenir de leurs enfants. Aujourd’hui, n’importe qui possédant un appartement vide ou un logement spacieux peut ouvrir une garderie. On en compte 10 000 au Caire, et les frais d’inscription varient entre 200 et 1 200 L.E. par mois. Il ne faut surtout pas être épaté par les noms et les pancartes bien soignées, car la déception peut être bien grande. Selon Fouada Hidaya, psychologue à l’Institut des études supérieures de l’enfance, « déjà dans les écoles, le système est défaillant. Encore plus dans les garderies, le dysfonctionnement est plus courant parce qu’il n’y a pas de programmes précis. De plus, le contrôle effectué par le ministère des Affaires sociales ne se fait pas périodiquement et la loi n’exige pas du propriétaire d’une crèche une qualification dans ce domaine », explique-t-elle, tout en ajoutant que lorsque l’enfant est victime de violence ou de négligence, cela risque d’influer négativement sur son psychique et aura sans doute des répercussions sur la société. « Mettre son enfant dans la garderie peut être bénéfique ou avoir des conséquences néfastes, surtout si les éducatrices n’ont pas reçu la formation adéquate. Ces enseignantes travaillant dans les garderies huppées sont diplômées, mais nullement pédagogues. Elles n’ont pas la formation pour encadrer des enfants en bas âge », souligne Hidaya. D’après ses propos, la plupart de ce personnel insiste sur la méthode classique basée sur le châtiment et la récompense. De plus, à cet âge, l’enfant est appelé à la découverte du monde extérieur et attend des gens qui l’encadrent plus d’attention de leur part qu’à suivre des ordres ou être régulièrement puni. « En Suisse, le premier devoir noté se fait à l’âge de 11 ans, alors qu’en Egypte, les enfants commencent à passer des examens à l’âge de 5 ans », souligne-t-elle.

Or, si la situation est alarmante dans les garderies cinq étoiles, dans les plus modestes, elle est catastrophique. Au quartier de Choubra, au nord du Caire, c’est dans une salle n’ayant pour aération qu’une petite fenêtre aux vitres cassées où s’entassent 20 enfants de différents âges. Les uns pleurent, les autres pataugent dans leur pipi. L’hygiène est absente et la salle est remplie de bric-à-brac. Une seule personne pour s’occuper de ce petit monde qui hurle à longueur de journée. Quelques jouets d’occasion sont éparpillés par-ci et par-là. De plus, le lieu ne dispose pas de toilettes. Aucun tapis par terre et des enfants s’amusent à même le sol. Le propriétaire, licencié en agriculture, a consacré une pièce dans son appartement pour ouvrir cette crèche. « Je paie 200 L.E. par mois dans cette garderie. Je ne peux pas me permettre mieux vu mes moyens. Mon fils a attrapé la gale et même des poux », lance Mona, qui confie avoir laissé ce matin son fils en train de pleurer, et en le récupérant, il était dans le même état. Et d’ajouter : « Il attrape souvent des rhumes ou des angines, contaminé par les autres. Je n’ai pas le choix, car il est difficile de nos jours de trouver quelqu’un pour garder ses enfants. Je préfère encore le laisser ici que dans la rue ». Pourtant, cette femme dit l’avoir retiré quelque temps de cette crèche, mais a dû le remettre, vu ses moyens. En venant le chercher un jour, elle l’avait surpris avec un bâton de craie dans une narine. Il avait failli s’asphyxier pendant que l’éducatrice papotait avec un gardien. La maman révoltée a eu droit à cette réponse : « Chaqawet éyal (des enfants turbulents) ».

Chahinaz Gheith

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