Garderies d’Enfants.
Elles sont au nombre de 10 000 au Caire et œuvrent sans
aucun contrôle ni qualifications requises. Des plus huppées
au plus modestes, les services laissent souvent à désirer,
donnant lieu parfois à de graves accidents.
Le business prend le dessus
Où laisser son enfant, alors que l’on travaille ? Evidemment
à la crèche. Mais laquelle ? Une question qui a trop
préoccupé Chahira, qui a enfin trouvé ce qu’elle cherchait.
Epatée par la beauté de l’édifice, le décor intérieur, le
matériel sophistiqué, elle n’hésite pas un seul instant à
inscrire son enfant dans cette crèche très british. « Peu
importe les 1 200 L.E. par mois, pourvu que ma fille Jana
profite pleinement du système anglais très académique », dit
Chahira, professeure à l’université, en pensant avoir fait
le bon choix. Un mois plus tard, elle constate que sa fille
a perdu de sa candeur comme si elle portait tous les
malheurs du monde sur son dos. Jana, âgée de trois ans,
sursaute au moindre bruit, ne rit plus et ne s’amuse plus.
Ce changement de caractère, Chahira l’a remarqué, mais ce
n’est que lorsque sa fille s’est mise à pleurer avec
hystérie, refusant complètement d’aller à la crèche, qu’elle
comprend que quelque chose ne va pas. La mère décide alors
de l’emmener chez un psychiatre. Ce médecin parvient à faire
parler l’enfant qui racontera que la directrice punissait
les enfants turbulents en les enfermant dans une pièce avec
ses deux petits chiens. Un véritable choc pour la maman qui
ne tardera pas à demander des explications à la directrice.
Cette dernière reconnaît les faits. « Il faut que l’enfant
comprenne qu’il y a une récompense et une punition. Vous,
les Egyptiens, passez votre temps à choyer les enfants,
croyant que c’est un bon système éducatif », réplique-t-elle
avec fermeté.
Quelque temps plus tard, les médias se sont fait l’écho
d’une autre affaire ayant trait aux dépassements dans les
garderies. Un enfant qui dormait a été oublié à l’intérieur
de la crèche. A l’heure de la sortie, tout le personnel
avait quitté les lieux, laissant ce pauvre enfant seul.
Persuadé que personne n’est venu le chercher, le père
insiste auprès du gardien pour lui ouvrir la porte. A sa
grande surprise, il retrouvera son fils, blotti dans un coin
et pleurant à chaudes larmes. Révolté, le père ne trouve
d’autre solution qu’aller porter plainte à la police. Une
plainte qui n’a pas convaincu les autorités de fermer
définitivement cette garderie. L’établissement ne s’est vu
infligé qu’une amende.
Dans une garderie située dans un quartier populaire du
Caire, un enfant trop agité en classe a énervé l’enseignante
qui, très en colère, a voulu le mettre dehors, et a refermé
violemment la porte sur sa main. Le gosse qui a eu le doigt
coupé a été transporté en urgence à l’hôpital et sans que
ses parents ne soient avisés. En fin de journée, la maman,
venue chercher son chérubin, est étonnée de ne pas le voir.
Elle demande des explications. « A cause de sa
surexcitation, votre enfant s’est blessé », lui répondra
calmement l’enseignante.
Une série de négligences ont été observées au cours des
dernières années dans les garderies du Caire. Les parents
qui ont mis leurs enfants dans ces crèches pensant qu’ils
seront en sécurité et ne manqueront de rien constatent que
ce n’est pas évident. L’affaire de la garderie de Maadi
ayant eu lieu il y a trois ans en est une preuve. Dans ce
quartier chic de la capitale, le directeur de la garderie et
deux instituteurs ont été accusés d’avoir violé
régulièrement 35 enfants, sous la menace. Constatant que
leurs enfants souffraient de troubles psychiques divers, les
parents les ont emmenés en consultation. On leur apprendra
que leurs gosses avaient été violés. La police alertée, il
s’est ensuite avéré que la garderie louait deux chambres à
des professeurs pour leur permettre de donner des cours
particuliers d’anglais. Lesquels s’en seraient servis pour y
accomplir leur crime. Pourtant, le procureur général a
décidé de clore l’affaire et de libérer les 3 enseignants
malgré l’existence de preuves évidentes. Le tout était de
protéger la réputation de l’Egypte devant la communauté
internationale.
Lieux de rassemblement
En effet, personne n’ignore les avantages des garderies dans
la vie de l’enfant. C’est le premier contact avec le monde
extérieur, une période de transition où l’enfant a
l’occasion de forger sa personnalité. Selon une étude
effectuée par le Centre national des recherches sociales et
criminelles, sur un échantillon de 1 200 enfants âgés entre
3 mois et 5 ans, les chérubins qui ont passé 30 heures par
semaine à la crèche sont plus éveillés, intelligents et
aptes à communiquer et s’exprimer correctement,
contrairement à ceux restés à la maison. Mais le problème
est que les crèches pullulent, alors que les services
qu’elles offrent laissent à désirer. Un business fructueux,
transformant ces lieux en un parking d’enfants pour des
parents qui font chaque jour la course contre la montre pour
aller gagner leur vie et essayer de garantir l’avenir de
leurs enfants. Aujourd’hui, n’importe qui possédant un
appartement vide ou un logement spacieux peut ouvrir une
garderie. On en compte 10 000 au Caire, et les frais
d’inscription varient entre 200 et 1 200 L.E. par mois. Il
ne faut surtout pas être épaté par les noms et les pancartes
bien soignées, car la déception peut être bien grande. Selon
Fouada Hidaya, psychologue à l’Institut des études
supérieures de l’enfance, « déjà dans les écoles, le système
est défaillant. Encore plus dans les garderies, le
dysfonctionnement est plus courant parce qu’il n’y a pas de
programmes précis. De plus, le contrôle effectué par le
ministère des Affaires sociales ne se fait pas
périodiquement et la loi n’exige pas du propriétaire d’une
crèche une qualification dans ce domaine », explique-t-elle,
tout en ajoutant que lorsque l’enfant est victime de
violence ou de négligence, cela risque d’influer
négativement sur son psychique et aura sans doute des
répercussions sur la société. « Mettre son enfant dans la
garderie peut être bénéfique ou avoir des conséquences
néfastes, surtout si les éducatrices n’ont pas reçu la
formation adéquate. Ces enseignantes travaillant dans les
garderies huppées sont diplômées, mais nullement pédagogues.
Elles n’ont pas la formation pour encadrer des enfants en
bas âge », souligne Hidaya. D’après ses propos, la plupart
de ce personnel insiste sur la méthode classique basée sur
le châtiment et la récompense. De plus, à cet âge, l’enfant
est appelé à la découverte du monde extérieur et attend des
gens qui l’encadrent plus d’attention de leur part qu’à
suivre des ordres ou être régulièrement puni. « En Suisse,
le premier devoir noté se fait à l’âge de 11 ans, alors
qu’en Egypte, les enfants commencent à passer des examens à
l’âge de 5 ans », souligne-t-elle.
Or, si la situation est alarmante dans les garderies cinq
étoiles, dans les plus modestes, elle est catastrophique. Au
quartier de Choubra, au nord du Caire, c’est dans une salle
n’ayant pour aération qu’une petite fenêtre aux vitres
cassées où s’entassent 20 enfants de différents âges. Les
uns pleurent, les autres pataugent dans leur pipi. L’hygiène
est absente et la salle est remplie de bric-à-brac. Une
seule personne pour s’occuper de ce petit monde qui hurle à
longueur de journée. Quelques jouets d’occasion sont
éparpillés par-ci et par-là. De plus, le lieu ne dispose pas
de toilettes. Aucun tapis par terre et des enfants s’amusent
à même le sol. Le propriétaire, licencié en agriculture, a
consacré une pièce dans son appartement pour ouvrir cette
crèche. « Je paie 200 L.E. par mois dans cette garderie. Je
ne peux pas me permettre mieux vu mes moyens. Mon fils a
attrapé la gale et même des poux », lance Mona, qui confie
avoir laissé ce matin son fils en train de pleurer, et en le
récupérant, il était dans le même état. Et d’ajouter : « Il
attrape souvent des rhumes ou des angines, contaminé par les
autres. Je n’ai pas le choix, car il est difficile de nos
jours de trouver quelqu’un pour garder ses enfants. Je
préfère encore le laisser ici que dans la rue ». Pourtant,
cette femme dit l’avoir retiré quelque temps de cette
crèche, mais a dû le remettre, vu ses moyens. En venant le
chercher un jour, elle l’avait surpris avec un bâton de
craie dans une narine. Il avait failli s’asphyxier pendant
que l’éducatrice papotait avec un gardien. La maman révoltée
a eu droit à cette réponse : « Chaqawet éyal (des enfants
turbulents) ».
Chahinaz Gheith