Maternité.
Excision, mariage précoce et beaucoup d’enfants, être mère
en Haute-Egypte a son propre concept. D’une génération à
l’autre, le changement se fait très lent, traditions
obligent.
Enfanter, vocation unique
Des
enfants il y en a partout. Dans les rues, les maisons et
dans les moindres recoins. Il y en a même qui portent dans
les bras leurs petits frères ou sœurs. Et des dizaines, tous
âges confondus qui suivent à la queue leu leu chaque
visiteur au village de Dawadiya ou de Zawyet Sultan, dans le
gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. Ici, comme beaucoup
d’autres villages saïdis (de la Haute-Egypte), maternité
signifie beaucoup d’enfants. L’estime ou le respect que l’on
éprouve à l’égard d’une femme est toujours lié au nombre
d’enfants qu’elle a engendrés, surtout quand il s’agit de
garçons. Que ses enfants soient en bonne santé, instruits ou
pas, vivant correctement ou non, cela n’a aucune importance.
Les enfants sont une ezwa (soutien) et un don de Dieu qu’il
ne faut jamais rejeter.
Au fil du temps et d’une génération à l’autre, les
traditions se transmettent, mettant les femmes en valeur
suivant le nombre de leurs enfants. Et si pour les familles
riches, cela ne pose pas de problèmes, c’est un lourd
fardeau pour les plus pauvres.
Une réalité que seule une tranche de la dernière génération
a commencé à saisir. Dans les villages de cette région de
l’Est du Nil, dans le gouvernorat de Minya, la pauvreté et
l’analphabétisme sont omniprésents comme l’expliquent les
responsables de l’ONG, Al-Hayat al-afdal (pour une vie
meilleure) et qui tentent de lutter contre certaines
coutumes ancestrales. Cependant, le poids des traditions est
toujours présent et surtout bien pesant.
Oum Samuel, l’une des trois sages-femmes du village de
Dawadiya, a été excisée et mariée sans avoir eu la chance de
voir son partenaire avant le mariage. Il est difficile de
deviner son âge, encore moins le nombre de ses enfants ou
petits enfants. Dans sa maison modeste, toute sa famille est
là. Ses filles, sa belle-fille et des dizaines de petits
enfants, garçons et filles. Hanan, Fadia, Demiyana, Lisa,
Nardine, Simone. Il faut se concentrer sérieusement pour
lier chaque enfant à ses propres parents. Même Oum Samuel
est incapable parfois de le faire. Elle commence à énumérer.
« Ils sont cinq non six, en fait, j’ai accouché 18 fois et
il ne me reste plus que cinq filles et un garçon », Oum
Samuel arrive enfin à préciser le nombre de ses enfants.
Cependant et malgré son âge, elle confie avoir même des
petites-filles mariées et qui ont eu des enfants. Elle
préserve toujours son pouvoir de mère saïdie que grands et
petits tiennent en considération. C’est elle qui répartit
les corvées dans la maison familiale même si toutes ses
filles en possèdent une. En fait, la coutume veut que la
famille passe une grande partie de la journée chez la
grand-mère. Le jeudi et le vendredi sont consacrés à la
cuisine. Des plats à la viande sont préparés pour le
déjeuner familial attendu avec impatience d’une semaine à
l’autre. Et chaque femme sait ce qu’elle doit faire. Cela
fait vingt ans que le mari d’Oum Samuel est décédé. Elle est
restée seule, par fidélité mais aussi par tradition. « C’est
rare qu’une mère saïdie se remarie après la mort de son
mari, de peur qu’un étranger ne vienne offenser ou
maltraiter ses enfants », explique un Saïdi de père en fils.
Elle, qui aidait les femmes du village durant les
accouchements, a pris des cours à travers l’Organisme de la
santé du gouvernorat pour se qualifier dans la profession de
sage-femme. Un moyen pour gagner de l’argent et élever ses
enfants.
Elever
signifie, pour elle, les faire manger, les voir grandir et
les marier. Elle n’a pas pensé à les instruire. Son mari
était un pauvre paysan qui ne lui a laissé que trois qirats
(qirat = 175 m2). « Je n’ai pas envoyé mes enfants à
l’école. J’ai des filles et je devais les initier aux tâches
ménagères pour les marier plus tard, et le seul garçon a dû
travailler dès son jeune âge pour m’aider », dit Oum Samuel,
entourée par sa grande famille. La plupart de ses filles
apprécient et perpétuent sa manière de vivre. Fadia, l’une
d’elles, ne connaît toujours pas son âge : « 35 ou 40
ans, je ne sais pas ». Ici, la fille compte ses années de
vie jusqu’à 16 ans, l’âge du mariage puis, elle ne s’y
intéresse plus. Fadia a déjà 6 filles et attend un garçon.
Sa fille aînée, Amal, est mariée et a un enfant du même âge
que l’une de ses sœurs. Fadia explique que tant qu’elle n’a
pas eu de garçons, elle est montrée du doigt par son
entourage. Peu importe qu’elle ne puisse pas assumer la
responsabilité de tous ses enfants. C’est la fille aînée qui
s’en charge. Instruire ses filles n’est pas une obligation,
l’important, c’est de leur trouver un mari. « L’école est à
plusieurs kilomètres de notre village, nos filles risquent
d’être draguées ou harcelées, il faut les protéger »,
intervient la vieille dame dont les traits reflètent sa
force de caractère. Mariam, 15 ans, troisième génération,
une des filles de Fadia, tente à tout prix d’exprimer son
point de vue. Portant sa petite sœur, elle regrette d’avoir
quitté l’école. « C’était ma seule chance pour briser cette
routine, celle des corvées ménagères et élever les plus
petits. A l’école, j’avais des camarades avec qui je pouvais
discuter, des amies avec qui j’échangeais des confidences.
Aujourd’hui, je me sens isolée, enfermée dans une prison »,
dit Mariam, qui a échappé à l’excision. Une question de
chance. « Après la mort de Bodour, la fille de Maghagha, le
père de l’église du village avait interdit aux habitants
d’exciser leurs enfants. Ma grand-mère fut convaincue et
j’ai échappé à cette mutilation ».
Une timide révolte
Cependant,
Mariam n’arrive pas à se défaire des autres traditions qui
l’ont empêchée de poursuivre ses études ou même de
travailler comme elle le raconte. « J’ai eu la chance de
travailler quelques mois comme nounou chez une famille
cairote qui me traitait correctement. Je menais une vie bien
différente. J’étais heureuse, je sortais avec les enfants,
je mangeais très bien et je recevais même des cadeaux. Des
choses que je ne fais jamais ici », dit la fille qui se
souvient du jour où ses oncles l’ont obligée à revenir sous
prétexte qu’une fille ne doit pas travailler en dehors de la
maison familiale. « Mon père a dû se résigner, puisqu’il est
analphabète, alors que mon oncle était instruit ». Une
expérience qui a fait que Mariam regrette de ne pas avoir pu
poursuivre ses études. « Je ne veux pas subir le même sort
que ma mère ou ma sœur aînée qui s’est mariée avec un cousin
et qui est malheureuse. Je ne veux pas avoir beaucoup
d’enfants, j’en ai marre d’en porter. Je souhaite en avoir
deux et de les bien éduquer », explique Mariam, tout en
ajoutant que maternité ne signifie pas avoir beaucoup
d’enfants, mais en prendre soin et bien les instruire « afin
qu’ils aient un meilleur avenir », répète la fille. Elle
confie avoir entendu ces phrases pendant les cours de
sensibilisation donnés par différentes ONG auxquels elle
assiste de temps en temps. Une prise de conscience qui défie
les traditions saïdies, mais à petits pas. « Les initier à
un sens plus profond de la maternité, les sensibiliser sur
l’importance de l’éducation et les conseiller à ne pas faire
travailler ou marier leurs enfants trop jeunes, des missions
très difficiles dans une société qui baigne dans des
traditions bien ancestrales », expliquent Mervat et Rania,
deux activistes de l’association Pour une vie meilleure.
Des lueurs d’espoir
Cependant, et d’une génération à l’autre, des choses
commencent à changer même si c’est par souffrance et non pas
par conviction. « Une fille, qui depuis son jeune âge passe
son temps à élever et porter dans ses bras ses frères et
sœurs, ensuite ses enfants après le mariage, finit par en
avoir marre du mariage surtout si elle est instruite »,
explique Mervat. Des lueurs d’espoir, mais qui sont souvent
des exceptions dans des villages où l’éducation semble être
un luxe et non pas une obligation. L’important est que les
hommes gagnent de l’argent. Dans cette région, 15 000
personnes travaillent dans les carrières, dans des
conditions difficiles. Parmi eux, figurent 2 000 enfants.
Quant aux filles, elles restent à la maison à s’occuper des
travaux ménagers en attendant le mariage. Ce qui arrive
avant même qu’elles n’aient atteint les 16 ans. Eatémad, une
autre maman âgée, est par contre fière d’avoir 8 filles.
J’avais un garçon, il est mort malheureusement. Eatémad a
perdu son mari, il y a vingt ans. Cependant, elle a donné le
choix à ses filles de poursuivre leurs études si elles le
désirent. Trois d’entre elles sont aujourd’hui diplômées et
une est à l’Université d’Assiout, un autre gouvernorat.
Eatémad pense que le fait d’instruire les filles leur donne
une meilleure chance de vie. « Je n’ai pas eu l’occasion
d’aller à l’école, je voulais que mes enfants aient cette
chance », dit la femme, dont la fille Afaf, diplômée en
commerce, semble être bien révoltée malgré tout. Elle
remercie sa mère de les avoir bien éduquées. Cependant, «
nous avons toutes été excisées et traitées sévèrement. Ce
que je n’ai pas l’intention de faire avec ma propre fille
Omayma, que je n’ai pas excisée et avec qui je parle comme à
une amie », explique Afaf. Cette dernière a deux enfants et
pense que le fait d’être instruite a beaucoup influencé sa
vie. « Je peux exprimer mes opinions, prendre des décisions
et même partager des responsabilités avec mon mari ».
Cependant, sa sœur Aïcha, qui a 6 enfants, ne voit pas en
quoi l’éducation pourrait servir, puisque ses trois sœurs
diplômées n’ont pas trouvé de boulot et font comme les
autres de petits projets à la maison. Aïcha semble toujours
liée aux traditions saïdies et tient même à choisir sa bru.
Des coutumes qui font que la mère insiste pour choisir une
femme à son fils. Même si certains de la nouvelle génération
ne l’acceptent pas à l’exemple d’Aymane, le petit-fils d’Eatémad.
« C’est moi qui décide », dit-il.
Quelques petits changements qui font que Nadia, 15 ans, a pu
rencontrer plusieurs fois son fiancé avant le mariage. Ils
ont pu faire connaissance et choisir ensemble leurs meubles.
Des choses que sa mère, ayant la trentaine, n’a pas pu
faire. « J’ai été battue et forcée d’accepter une personne
que je ne connaissais pas et n’avais jamais vue ».
Cependant, cela ne l’a pas empêchée d’exciser sa fille et de
la marier avant même qu’elle n’ait 16 ans. Poids des
traditions. « Une fille qui n’est pas excisée est mal vue,
nous sommes toutes excisées, j’avais peur qu’elle ne se
marie jamais ».
Même si la maternité a un sens particulier chez les mamans
saïdies, cela n’empêche pas les enfants d’éprouver de
l’estime et du respect pour elles. Ils n’oublient pas leur
offrir des cadeaux à l’occasion de la Fête des mères. Une
galabiya, un portefeuille ou même un foulard. Et d’une
génération à l’autre, le concept de la mère saïdie commence
à changer, mais timidement. Nadia, 12 ans, pense que
puisqu’elle va toujours à l’école, elle aura le courage de
dire à sa mère et surtout à sa grand-mère qu’elle ne veut
pas être excisée. Qu’elle veut choisir son partenaire et ne
posséder que deux enfants. Un souhait qui pourrait être
accepté par les femmes qui doivent vivre autrement leur
maternité, au-delà des traditions trop pesantes, sans être
montrées du doigt.
Doaa
Khalifa