L’écrivain égyptien Bahaa Taher vient de recevoir le Booker arabe pour son roman Wahet Al-Ghoroub (l’oasis du couchant), où l’Histoire, les mythes et notre monde actuel interfèrent pour nous présenter des personnages en mal d’être.

 

Catherine

 

(…) Je pensais alors que je rentrais chez moi, que le vieil homme avait peut-être raison de me dire de faire attention. En effet, pourquoi ne quitterais-je pas tout ? Je pourrais considérer toute mon histoire avec le désert, avec Alexandre et cette oasis une aventure qui a échoué sans que ce ne soit la fin du monde. Ce ne sera pas le premier échec et je peux toujours recommencer à zéro quel que soit ce qui m’arrive. Ils détestent mes pérégrinations entre les temples et se plaignent de ce que je veux les voler. Et sans doute ma détermination à poursuivre mes recherches augmente les risques de danger qui menacent Mahmoud.

J’ai cru comprendre de Mahmoud qu’il en avait assez de problèmes avec eux ces jours-ci. Depuis qu’il a commencé à collecter les impôts ou du moins à essayer de le faire, il n’y a que des bagarres tous les jours avec l’une ou l’autre des familles. Il m’a dit que c’était Saber qui rassemblait les dus, mais que les habitants refusaient de payer et Mahmoud était obligé de le faire lui-même ou d’envoyer un soldat de la police. En vain. Il disait que la collecte était minime et que l’oasis était sur le point de s’enflammer à nouveau. N’est-il pas préférable que je me recroqueville sur moi-même et que je me calme en attendant que cette crise passe ? Mais alors à quoi cela rime-t-il que j’attende ici ? Peut-être le mieux serait que nous partions ensemble. Mais Mahmoud n’acceptera pas de laisser son poste et de fuir pour être aux prises à la honte et sans doute à la prison. Que faire ?

Je rentrai à la maison et m’installai sur une des marches de l’escalier. J’observais les enfants qui jouaient sur la place en furetant des yeux dans ma direction avec appréhension, sur le point de fuir si je m’approchais d’eux. J’ai cessé il y a un moment de me rendre aimable, de m’approcher d’eux, souriante et de leur parler. Rien n’y fait. Une oasis qui ne reconnaît pas les bonnes actions. Mahmoud n’a-t-il pas mis sa vie en danger pour sauver l’un de ces enfants ? Ils auraient pu lui montrer de la reconnaissance et ne pas l’exposer à toutes ces difficultés. D’ailleurs, tout ce qui se passe actuellement gâche ce qu’il y a entre Mahmoud et moi ou du moins augmente les problèmes.

Il a recommencé à boire beaucoup depuis l’accident du temple. Je ne le supporte pas lorsqu’il est ivre. J’accepte lorsqu’il boit deux verres, mais je l’évite lorsqu’il est submergé par la boisson. On s’évite l’un l’autre et nous dormons comme deux étrangers la plupart du temps. Cela ne m’importe plus beaucoup. Au contraire, cela me repose surtout après cette nuit où il a essayé de faire l’amour avec moi en étant ivre et qu’il a échoué. Il est devenu fou. Il n’a eu de cesse que d’essayer avec nervosité et colère. Il marmonnait, se lançait des insultes puis se levait et tournait autour de lui-même, se cognait le front puis revenait chancelant à nouveau se jeter sur moi pour essayer de nouveau et devenir plus nerveux. C’était la première fois qu’il ne parvenait pas depuis que je le connaissais, pourtant j’essayais malgré ma répulsion de lui faciliter la tâche ; peut-être n’était-ce qu’un verre de trop ? Peut-être était-il plus fatigué que d’habitude ? Rien n’y faisait. Il continuait d’essayer jusqu’à ce que la fatigue ait pris le dessus sur lui et sur moi. Il me faisait revivre les souvenirs nauséabonds que j’avais eus avec Michael.

Ce qui se passa les jours suivant augmenta ma répulsion. Dès son arrivée à la maison avant de prendre son déjeuner, il me tira au lit et réussit son acte. Il essaya à nouveau l’après-midi même et réussit, puis le soir du même jour et réussit encore. Il était plus violent que d’habitude même en sachant pertinemment bien que je détestais la violence. Comme s’il se vengeait de moi et lui. Il continua de la sorte les jours et les nuits suivants.

Peut-être pensait-il que notre passion et notre vraie entente demeuraient les mêmes et que mes protestations n’étaient qu’une manière de l’attirer et de m’amuser avec lui. Non. Nous n’étions plus comme avant. Lui aussi. Je ne sentais pas dans ce qu’il faisait qu’il y avait un grain de vrai désir ou une manière de prendre du plaisir. La seule chose qu’il voulait c’était se rassurer sur sa virilité. Et lorsqu’il fut rassuré, il recommença à m’éviter et le repos s’installa à nouveau en moi. Je le remerciai au fond de moi-même.

Je n’aurais jamais pensé que je serais heureuse de ce qu’il s’éloigne de moi. C’est l’effet de l’oasis sur nos personnes.

Peut-être suis-je injuste en parlant ainsi de l’oasis. Mahmoud est le même, il n’a pas changé. Ou comme à son habitude, il change tout le temps d’un état à l’autre. Il boit l’alcool que lui défend sa religion et continue à faire la prière du vendredi à la mosquée comme un devoir social pour ne pas perdre le respect des gens. Pourtant, je le vois certaines nuits sauter du lit dans l’obscurité, faire ses ablutions puis prier longuement en pleurant. Cela arrive rarement et m’étonne beaucoup. Je ne sais si je dois le prendre en pitié ou rire de lui. Mais je me demande : à quoi croit Mahmoud au fond ? Et à quoi je crois moi aussi ? J’ai cessé de penser à cela depuis longtemps. Je ne vais plus à l’église et je ne prie plus lorsque je suis seule. Je pense sans doute que Dieu va se montrer à moi l’un de ces jours. Mais le sujet ne m’intéresse plus.

Je lançais un regard vers les enfants qui jouaient. Combien est reposante l’enfance ! Combien est reposante l’ignorance ! Les enfants étaient en train de creuser dans la terre des canaux, dans lesquels ils mettaient de l’eau puis posaient sur les rebords de petites branches d’arbres pour arroser des jardins qui ressemblaient à ceux de leurs parents. Mais le plus important pour eux était également de ne pas oublier de bâtir de grands murs de sable autour de leurs jardins. Ils apprenaient les murailles depuis l’enfance. Quant aux filles, elles jouaient toutes seules loin des garçons. D’autres murailles ! (…).

Traduction de Soheir Fahmi

 

 

Le prix de la consécration

 

Ceux qui espéraient voir le prix attribué à un des noms « jeunes » de la présélection auront peut-être été déçus que le Booker arabe aille, pour sa première édition, à un écrivain consacré du champ littéraire arabe. Déjà lauréat du Prix d’Estime de l’Etat en 1998, Bahaa Taher est en effet de ces auteurs dont l’écriture est considérée comme une « valeur littéraire » sûre. C’est ce dilemme qui a partagé le jury, dont le président, Samuel Chamooun, avait annoncé que le prix « marquerait un changement dans la manière dont les prix littéraires seraient attribués à l’avenir ». Comptant parmi ses membres les Marocains Mohamed Barrada et Mohamed Benis, les Syriens Fayçal Darraj et Ghaliya Qebbani, et le critique anglais Paul Starkey, le jury a cependant déclaré, dans une allocution lue par Benis lors de la cérémonie d’attribution organisée en marge du Salon du livre d’Abou-Dhabi, « qu’il y avait un consensus lors du vote final autour du nom de Taher, qui nous a donné une œuvre romanesque de qualité, que ce soit sur le plan esthétique ou sur le plan des valeurs ».

Branche arabe du prix anglais internationalement reconnu, le Booker arabe, d’une valeur de 50 000 dollars, a été lancé sur l’initiative, entre autres, de Chamooun, romancier iraqien, animateur de Banipal, revue anglophone proposant des traductions de textes littéraires arabes, et du site Internet culturel Kika. Parmi les noms présélectionnés avant la décision finale, le Syrien Khaled Khalifa, l’Egyptien Mekkaoui Saïd, les Libanais Maï Mansi et Khaled Douaihy et le Jordanien Elias Farkouh, en plus de Bahaa Taher, seul ce dernier était un « écrivain consacré ».

Né en 1935, Bahaa Taher a commencé en tant que nouvelliste avec son recueil Al-Khotouba (les fiançailles, 1972). Après avoir travaillé pendant près de vingt ans au programme culturel de la Radio égyptienne publique (1957-1975), il part pour Genève, en exil volontaire, comme nombre d’intellectuels marginalisés par un pouvoir sadatien qui rognait rigoureusement ce qui restait encore du « rêve arabe » nassérien. Un rêve qui est resté un fil conducteur dans la pensée de Bahaa Taher. Connu pour son opposition à la politique américaine dans la région, ses prises de position mesurées contre le régime de Moubarak, c’est Taher qui avait mené le débat contre le romancier Haggag Ouddoul lorsque ce dernier avait défendu la « cause nubienne » à la conférence des « Coptes de l’exil » à Washington. Moins frondeur cependant qu’un Sonallah Ibrahim, Bahaa Taher n’est pas l’homme des grands chamboulements. Intellectuel pondéré, auteur attaché au roman comme mémoire historique, Bahaa Taher a le souffle d’un écrivain classique. S’il n’est pas habité par l’obsession de bousculer les convenances esthétiques, il a su mettre son talent de conteur au service des grandes interrogations arabes du vingtième siècle. Dans Al-Hob fil manfa (l’amour en exil, 1995), il explore, sur un mode à la fois intimiste et politique, un thème récurrent dans la littérature arabe moderne, celui du rapport à l’autre, autour d’une histoire passionnée entre un intellectuel égyptien (narrateur miroir de l’écrivain) et une femme suisse rencontrée en exil. Dans Khalti Safiya wal deir (tante Safiya et le monastère, disponible en traduction française chez Autrement, 1996), il sonde le vivre ensemble entre chrétiens et musulmans. Wahet Al-Ghoroub (l’oasis du couchant), son dernier roman, celui pour lequel il a été primé, est situé à Siwa à la fin du dix-neuvième siècle. C’est un récit au souffle épique, où le rapport de l’Homme à l’infini désert, les interrogations sur le devenir arabe à travers l’Histoire sont dits avec l’art consommé d’un écrivain accompli.

Dina Heshmat