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 Semaine du 19 au 25 mars 2008, numéro 706

 

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Idées

Blogs Littéraires. Les récits des blogueurs connaissent un véritable engouement. Les lecteurs penchent à partager l’expérience de ces autres qui ont osé les dire d’abord sur la toile, ensuite dans des livres tirés à des milliers d’exemplaires.

Ecriture épistolaire

Ils sont sur leur petit nuage. De fil en aiguille, leur existence a chamboulé, passant de l’anonymat à la célébrité, de l’écriture virtuelle, fragile et instable, à la pérennité de l’imprimé. Le succès de la nouvelle génération de blogueurs-écrivains est tel que l’on questionne les formes du récit.

Ce vaste réservoir de récits de vies et de documents significatifs de l’état de la société instaure-t-il un genre littéraire à part ? Supplante-t-il le journal intime et la correspondance traditionnelle ? La réponse serait peut-être prématurée, notamment au stade de boulimie actuelle où l’on développe de nouveaux réflexes d’écriture dans les moyens de communication instantanée et où l’on a tendance à se lâcher sur la toile via des textes personnels. Plusieurs billets publiés régulièrement sur le Net sont retirés de leur site et réunis dans des livres à succès. Je veux me marier, Un riz au lait pour deux, Ma danse à moi, L’arbre vénéneux, Issue, Rogers, Le prophète africain …

(Respectivement : Ayza atgawez, Orz belaban li chakhsein, Ama hazihi fa raqsati ana, The poison

Tree, Khouroug, Rogers, Al-Nabi al-afriqi). En quelques mois, les maisons d’édition les plus jeunes comme les plus confirmées ont multiplié les titres et les noms.

Selon les chiffres officiels de la maison d’édition Al-Chourouq, 2 000 copies ont été vendues en moins d’un mois, de quoi faire des trois premiers livres susmentionnés, de Ghada Abdel-Al, Réhab Bassam et Ghada Mohamad, un best-seller, dont la sortie a coïncidé avec la Foire du livre cairote. En fait, il n’y a pas d’éditeur qui ne soit pas en recherche de nouvelle voix, de récit singulier. Mohamad Charqawi, un autre jeune blogueur de 26 ans, dont la maison d’édition Malameh n’a que six mois, constate que sur les 20 ouvrages publiés, 8 étaient l’œuvre de blogueurs variant les styles et les genres. « Il n’y a pas une littérature des blogs, mais des auteurs qui présentent des récits, des romans, des poèmes … Il n’y a pas de règles générales, comment pourrait-on classer ou étiqueter ces écritures ? C’est juste une génération qui s’exprime moyennant de l’outil dont elle dispose. Et par conséquent, le blog n’est qu’un espace libre pour s’exprimer, racontant des choses personnelles de manière sympathique. La société des blogueurs ou la littérature des blogs, ce sont des appellations vides de tout sens », indique Charqawi, dans son siège modeste de Garden City, où les murs peints en bleu vitriol abritent pas mal de blogueurs qui font et défont le monde à leur manière. A la porte d’entrée est affiché « La culture différente est née sur le pavé ». Cela va de soi alors que Charqawi et compagnie optent pour une écriture plus à l’aise, moins rigide, où l’on ressent moins le décalage entre le « je » et le « nous ».

On a toujours eu besoin de se raconter des histoires, mais lorsqu’il y a un manque dans la symbolique collective, les individus et les groupes se font eux-mêmes leurs propres histoires, reposant sur la richesse des expériences menées par les citoyens ordinaires. On est là face au désordre croissant, à la complexité, au changement, au sentiment d’impuissance, … Ces jeunes font circuler leurs histoires devenues une alternative aux grands récits antérieurs ou aux créations de l’avant-garde qu’on a longtemps imposées. Du même avis, la critique et professeure de littérature à l’Université américaine, Samia Mehrez, explique : « Le succès de certains textes faciles et agréables à lire comme ceux de Alaa Al-Aswani, Khaled Al-Khamissi ou des jeunes blogueurs signifie que les lecteurs réclament un autre genre de textes, allant de pair avec l’ère technologique. Le problème du champ culturel ou littéraire est qu’il a longuement consacré un seul type d’écriture ». A cet égard, les avis divergent. Lorsqu’un écrivain de la génération 1970 comme Ibrahim Abdel-Méguid salut l’audace de cette « littérature de l’aveu » susceptible à ses yeux de changer les modes d’écriture, Yasser Abdel-Latif de la génération 1990 se montre plus sceptique : « La littérature par définition est liée à l’éternité, et les blogs à la consommation rapide et éphémère. Le contenu de ceux-ci reste journalistique, il lui faut un pas en avant ou en arrière pour devenir de la littérature ». Et d’ajouter : « Quand les blogueurs narrent les détails du quotidien, ils le font de manière très différente à comparer avec les auteurs des années 1990 qui trouvaient dans les détails simples et personnels un moyen de défier le symbolisme et le snobisme de leurs prédécesseurs. Les blogueurs pour la plupart recourent à un dialectal, parfois vulgaire, ou à une narration en arabe standard sans une fin littéraire précise, c’est juste un chat ou un bavardage encouragé par l’interactivité des lecteurs ». Cet outil démocratique qui est Internet a introduit pas mal de lecteurs et d’auteurs qui tous les deux se retrouvent entre eux et encouragent les uns les autres. On assiste donc à une sorte de démocratisation de l’écriture de soi, et parfois les sociologues parlent même d’un « exhibitionnisme sain qui valorise son auteur et lui redonne confiance ». Normal donc que la phrase « je me suis donné une voix » revienne comme un talisman dans la bouche de plusieurs blogueurs-écrivains, notamment femmes. Celles-ci expriment leur mal-être avec une sincérité qui les libère et les réconforte. Bénéficiant de la reconnaissance immédiate d’autres membres de la blogosphère, on fantasme quand même d’être publié.

Orz bi laban li chakhsein
(un riz au lait pour deux, Edition Al-Chourouq)

On a l’impression que c’est la recette du bonheur que Réhab Bassam nous offre sur un plateau d’argent en expliquant de la manière la plus simple et la plus douce comment préparer un pudding de riz. Son secret c’est beaucoup d’amour et les chansons de Faïrouz, en arrière-plan,  nous emmènent sur son nuage. Ses histoires à l’eau de rose parcourent ses 30 ans et son blog créé en 2004, hawadeat.com, nous fait connaître le reste. Ce qu’elle lit, sa musique préférée, les lieux qu’elle fréquente … Ses billets aussi disent long sur son monde enfantin. C’est clair qu’elle aime les écrits de Latifa Al-Zayyat plus que Nora Amin ; son sac renferme un carnet de notes, un poème triste, un dictionnaire électronique trilingue (car entre autres elle est traductrice), une montre qui ne marche plus, une baume à lèvres au goût de fraise, un MP3, la petite revue g-mag, ...

Une fois, on la suit à Héliopolis, dans une séance de condoléances dérisoire, une autre elle décrit la transformation d’une rue après la construction d’un immense centre commercial et l’invasion des cybercafés et des échoppes de téléphones portables. A un moment donné aussi, on passe aux amendements constitutionnels opérés en 2006/07 dont elle fait habilement le commentaire à travers les manchettes des journaux qu’elle lit sur le palier des voisins en escaladant l’escalier de sa maison. Réhab Bassam en est le seul fil conducteur. « Je suis la voix de la fille issue de la classe moyenne, éduquée sans de grandes causes existentialistes, que personne n’entend ni exprime. Pour commencer à écrire, il fallait d’abord parler des choses que je connaissais déjà, partir de mes propres expériences. Plus tard, j’aimerais devenir écrivaine, préparer un prochain livre tout en continuant à poster des billets, mais je ne vais pas tout mettre sur mon blog ».

Réhab est du genre à travailler longuement ses textes dans la tête avant de les mettre sur ordinateur, ensuite elle fait un copier-coller pour l’ajouter sur son site. « Ma tête est comme une machine de barbe à papa, où les histoires tournent en filaments », dit-elle dans son bureau de la maison d’édition Al-Chourouq où elle travaille depuis quelques mois.

Ayza atgawes
 ( je veux me marier, Edition Al-Chourouq)

Ghada Abdel-Al, 29 ans, est cette jeune pharmacienne voilée de Mahalla (ville du Delta du Nil). Le titre de son livre est toujours celui de son blog créé en août 2006, lequel a compté en un an et demi plus de 170 000 visiteurs. « Plusieurs filles m’ont dit que je les exprime. Les garçons aussi sont très positifs car ils apprécient mon sens de l’humour et mon réalisme cynique, loin du romantisme féminin ! ».

Lorsqu’on lui a proposé de publier ses textes, elle a opté pour une structure bien solide alternant un chapitre où elle maintient des propos généraux sur le rapport homme-femme et un autre où elle narre de manière anecdotique les rencontres avec les dix prétendants. Ces tentatives de mariage arrangé qu’elle raconte ironiquement sont inspirées d’expériences réelles qu’elle a eues elle ou l’une de ses amies. L’anonymat lui a permis au départ d’exacerber les traits à la manière d’un caricaturiste bien futé. Mais après la publication de son livre, elle est obligée de demander aux gens de faire la différence entre Ghada et Bride (mariée, surnom qu’elle a choisi pour écrire sur son blog).

« J’ai perdu ma mère, il y a 5 ans. J’avais l’habitude de parler avec elle, de prendre son avis sur les prétendants, etc. J’ai senti alors un besoin de discuter avec d’autres gens qui n’étaient pas de mon entourage provincial où tout le monde me conseille de me marier et c’est tout. D’où l’idée du blog anonyme », dit Ghada qui vient deux fois par semaine au Caire, depuis 7 mois, pour suivre des cours de formation cinématographique. Elle veut surtout apprendre à écrire des scénarios et a déjà des projets en plan. « On m’a souvent dit que mes billets ressemblaient au sitecom ! Je continue toujours à écrire sur mon blog, instantanément sans relire ni corriger les fautes d’orthographe et deux minutes après, je connais les réactions. En même temps, je pense à un autre sujet qui pourrait faire objet d’un livre ». Pour elle, c’est parti.

Poison Tree
( l'arbre vénéneux, Edition Malameh)

D’expression anglaise, le livre de Marwa Rakha débute par une lettre de réconciliation adressée à sa mère : « Cela me fait mal de voir que tu n’aimes pas la personne que je suis devenue ! ». Cela augure déjà une série de confidences qui concerne l’auteure ou ses amis. D’ailleurs, pas mal d’entre eux étaient présents dans la rencontre-dédicace organisée dans une librairie de Maadi, où Rakha a essayé d’expliquer pourquoi elle a eu recours à l’anglais pour traduire sa pensée. « Lorsqu’on proteste contre une culture donnée, on rejette aussi sa langue ». Ni fiction, ni roman, ce sont des histoires de cœur ou de cul, avec parfois des passages relativement osés. Virginité, recherche du prince charmant, déceptions amoureuses, l’auteur — qui présente une émission télévisée sur les rapports homme-femme — aborde des malentendus du genre Les hommes sont de Mars et les femmes de Vénus. « Je ne suis pas écrivaine, pour moi c’est une thérapie. Je projette ma colère, ne pouvant pas faire avec la société. Tout a commencé par des articles que je publiais par-ci et par-là dans la presse, que j’ai collectés et mis sur mon blog pour atteindre une plus large audience. Ensuite, on m’a demandé de les compiler pour en faire un livre. Alors, j’ai simplement réarrangé les textes », dit Rakha en toute assurance, mélangeant l’anglais et l’arabe comme la plupart de ses lecteurs.

Page réalisée par Dalia Chams

 




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