Blogs Littéraires.
Les récits des blogueurs connaissent un véritable
engouement. Les lecteurs penchent à partager l’expérience de
ces autres qui ont osé les dire d’abord sur la toile,
ensuite dans des livres tirés à des milliers d’exemplaires.
Ecriture épistolaire
Ils
sont sur leur petit nuage. De fil en aiguille, leur
existence a chamboulé, passant de l’anonymat à la célébrité,
de l’écriture virtuelle, fragile et instable, à la pérennité
de l’imprimé. Le succès de la nouvelle génération de
blogueurs-écrivains est tel que l’on questionne les formes
du récit.
Ce vaste réservoir de récits de vies et de documents
significatifs de l’état de la société instaure-t-il un genre
littéraire à part ? Supplante-t-il le journal intime et la
correspondance traditionnelle ? La réponse serait peut-être
prématurée, notamment au stade de boulimie actuelle où l’on
développe de nouveaux réflexes d’écriture dans les moyens de
communication instantanée et où l’on a tendance à se lâcher
sur la toile via des textes personnels. Plusieurs billets
publiés régulièrement sur le Net sont retirés de leur site
et réunis dans des livres à succès. Je veux me marier, Un
riz au lait pour deux, Ma danse à moi, L’arbre vénéneux,
Issue, Rogers, Le prophète africain …
(Respectivement : Ayza atgawez, Orz belaban li chakhsein,
Ama hazihi fa raqsati ana, The poison
Tree,
Khouroug, Rogers, Al-Nabi al-afriqi).
En quelques mois, les maisons d’édition les plus jeunes
comme les plus confirmées ont multiplié les titres et les
noms.
Selon les chiffres officiels de la maison d’édition
Al-Chourouq, 2 000 copies ont été vendues en moins d’un
mois, de quoi faire des trois premiers livres susmentionnés,
de Ghada Abdel-Al, Réhab Bassam et Ghada Mohamad, un
best-seller, dont la sortie a coïncidé avec la Foire du
livre cairote. En fait, il n’y a pas d’éditeur qui ne soit
pas en recherche de nouvelle voix, de récit singulier.
Mohamad Charqawi, un autre jeune blogueur de 26 ans, dont la
maison d’édition Malameh n’a que six mois, constate que sur
les 20 ouvrages publiés, 8 étaient l’œuvre de blogueurs
variant les styles et les genres. « Il n’y a pas une
littérature des blogs, mais des auteurs qui présentent des
récits, des romans, des poèmes … Il n’y a pas de règles
générales, comment pourrait-on classer ou étiqueter ces
écritures ? C’est juste une génération qui s’exprime
moyennant de l’outil dont elle dispose. Et par conséquent,
le blog n’est qu’un espace libre pour s’exprimer, racontant
des choses personnelles de manière sympathique. La société
des blogueurs ou la littérature des blogs, ce sont des
appellations vides de tout sens », indique Charqawi, dans
son siège modeste de Garden City, où les murs peints en bleu
vitriol abritent pas mal de blogueurs qui font et défont le
monde à leur manière. A la porte d’entrée est affiché « La
culture différente est née sur le pavé ». Cela va de soi
alors que Charqawi et compagnie optent pour une écriture
plus à l’aise, moins rigide, où l’on ressent moins le
décalage entre le « je » et le « nous ».
On a toujours eu besoin de se raconter des histoires, mais
lorsqu’il y a un manque dans la symbolique collective, les
individus et les groupes se font eux-mêmes leurs propres
histoires, reposant sur la richesse des expériences menées
par les citoyens ordinaires. On est là face au désordre
croissant, à la complexité, au changement, au sentiment
d’impuissance, … Ces jeunes font circuler leurs histoires
devenues une alternative aux grands récits antérieurs ou aux
créations de l’avant-garde qu’on a longtemps imposées. Du
même avis, la critique et professeure de littérature à
l’Université américaine, Samia Mehrez, explique : « Le
succès de certains textes faciles et agréables à lire comme
ceux de Alaa Al-Aswani, Khaled Al-Khamissi ou des jeunes
blogueurs signifie que les lecteurs réclament un autre genre
de textes, allant de pair avec l’ère technologique. Le
problème du champ culturel ou littéraire est qu’il a
longuement consacré un seul type d’écriture ». A cet égard,
les avis divergent. Lorsqu’un écrivain de la génération 1970
comme Ibrahim Abdel-Méguid salut l’audace de cette «
littérature de l’aveu » susceptible à ses yeux de changer
les modes d’écriture, Yasser Abdel-Latif de la génération
1990 se montre plus sceptique : « La littérature par
définition est liée à l’éternité, et les blogs à la
consommation rapide et éphémère. Le contenu de ceux-ci reste
journalistique, il lui faut un pas en avant ou en arrière
pour devenir de la littérature ». Et d’ajouter : « Quand les
blogueurs narrent les détails du quotidien, ils le font de
manière très différente à comparer avec les auteurs des
années 1990 qui trouvaient dans les détails simples et
personnels un moyen de défier le symbolisme et le snobisme
de leurs prédécesseurs. Les blogueurs pour la plupart
recourent à un dialectal, parfois vulgaire, ou à une
narration en arabe standard sans une fin littéraire précise,
c’est juste un chat ou un bavardage encouragé par
l’interactivité des lecteurs ». Cet outil démocratique qui
est Internet a introduit pas mal de lecteurs et d’auteurs
qui tous les deux se retrouvent entre eux et encouragent les
uns les autres. On assiste donc à une sorte de
démocratisation de l’écriture de soi, et parfois les
sociologues parlent même d’un « exhibitionnisme sain qui
valorise son auteur et lui redonne confiance ». Normal donc
que la phrase « je me suis donné une voix » revienne comme
un talisman dans la bouche de plusieurs blogueurs-écrivains,
notamment femmes. Celles-ci expriment leur mal-être avec une
sincérité qui les libère et les réconforte. Bénéficiant de
la reconnaissance immédiate d’autres membres de la
blogosphère, on fantasme quand même d’être publié.
Orz bi laban li chakhsein
(un riz au lait pour deux, Edition Al-Chourouq)
On a l’impression que c’est la recette du bonheur que Réhab
Bassam nous offre sur un plateau d’argent en expliquant de
la manière la plus simple et la plus douce comment préparer
un pudding de riz. Son secret c’est beaucoup d’amour et les
chansons de Faïrouz, en arrière-plan, nous emmènent
sur son nuage. Ses histoires à l’eau de rose parcourent ses
30 ans et son blog créé en 2004, hawadeat.com, nous fait
connaître le reste. Ce qu’elle lit, sa musique préférée, les
lieux qu’elle fréquente … Ses billets aussi disent long sur
son monde enfantin. C’est clair qu’elle aime les écrits de
Latifa Al-Zayyat plus que Nora Amin ; son sac renferme un
carnet de notes, un poème triste, un dictionnaire
électronique trilingue (car entre autres elle est
traductrice), une montre qui ne marche plus, une baume à
lèvres au goût de fraise, un MP3, la petite revue g-mag, ...
Une fois, on la suit à Héliopolis, dans une séance de
condoléances dérisoire, une autre elle décrit la
transformation d’une rue après la construction d’un immense
centre commercial et l’invasion des cybercafés et des
échoppes de téléphones portables. A un moment donné aussi,
on passe aux amendements constitutionnels opérés en 2006/07
dont elle fait habilement le commentaire à travers les
manchettes des journaux qu’elle lit sur le palier des
voisins en escaladant l’escalier de sa maison. Réhab Bassam
en est le seul fil conducteur. « Je suis la voix de la fille
issue de la classe moyenne, éduquée sans de grandes causes
existentialistes, que personne n’entend ni exprime. Pour
commencer à écrire, il fallait d’abord parler des choses que
je connaissais déjà, partir de mes propres expériences. Plus
tard, j’aimerais devenir écrivaine, préparer un prochain
livre tout en continuant à poster des billets, mais je ne
vais pas tout mettre sur mon blog ».
Réhab est du genre à travailler longuement ses textes dans
la tête avant de les mettre sur ordinateur, ensuite elle
fait un copier-coller pour l’ajouter sur son site. « Ma tête
est comme une machine de barbe à papa, où les histoires
tournent en filaments », dit-elle dans son bureau de la
maison d’édition Al-Chourouq où elle travaille depuis
quelques mois.
Ayza atgawes
( je veux me marier, Edition Al-Chourouq)
Ghada Abdel-Al, 29 ans, est cette jeune pharmacienne voilée
de Mahalla (ville du Delta du Nil). Le titre de son livre
est toujours celui de son blog créé en août 2006, lequel a
compté en un an et demi plus de 170 000 visiteurs. «
Plusieurs filles m’ont dit que je les exprime. Les garçons
aussi sont très positifs car ils apprécient mon sens de
l’humour et mon réalisme cynique, loin du romantisme féminin
! ».
Lorsqu’on lui a proposé de publier ses textes, elle a opté
pour une structure bien solide alternant un chapitre où elle
maintient des propos généraux sur le rapport homme-femme et
un autre où elle narre de manière anecdotique les rencontres
avec les dix prétendants. Ces tentatives de mariage arrangé
qu’elle raconte ironiquement sont inspirées d’expériences
réelles qu’elle a eues elle ou l’une de ses amies.
L’anonymat lui a permis au départ d’exacerber les traits à
la manière d’un caricaturiste bien futé. Mais après la
publication de son livre, elle est obligée de demander aux
gens de faire la différence entre Ghada et Bride (mariée,
surnom qu’elle a choisi pour écrire sur son blog).
« J’ai perdu ma mère, il y a 5 ans. J’avais l’habitude de
parler avec elle, de prendre son avis sur les prétendants,
etc. J’ai senti alors un besoin de discuter avec d’autres
gens qui n’étaient pas de mon entourage provincial où tout
le monde me conseille de me marier et c’est tout. D’où
l’idée du blog anonyme », dit Ghada qui vient deux fois par
semaine au Caire, depuis 7 mois, pour suivre des cours de
formation cinématographique. Elle veut surtout apprendre à
écrire des scénarios et a déjà des projets en plan. « On m’a
souvent dit que mes billets ressemblaient au sitecom ! Je
continue toujours à écrire sur mon blog, instantanément sans
relire ni corriger les fautes d’orthographe et deux minutes
après, je connais les réactions. En même temps, je pense à
un autre sujet qui pourrait faire objet d’un livre ». Pour
elle, c’est parti.
Poison Tree
( l'arbre vénéneux, Edition Malameh)
D’expression anglaise, le livre de Marwa Rakha débute par
une lettre de réconciliation adressée à sa mère : « Cela me
fait mal de voir que tu n’aimes pas la personne que je suis
devenue ! ». Cela augure déjà une série de confidences qui
concerne l’auteure ou ses amis. D’ailleurs, pas mal d’entre
eux étaient présents dans la rencontre-dédicace organisée
dans une librairie de Maadi, où Rakha a essayé d’expliquer
pourquoi elle a eu recours à l’anglais pour traduire sa
pensée. « Lorsqu’on proteste contre une culture donnée, on
rejette aussi sa langue ». Ni fiction, ni roman, ce sont des
histoires de cœur ou de cul, avec parfois des passages
relativement osés. Virginité, recherche du prince charmant,
déceptions amoureuses, l’auteur — qui présente une émission
télévisée sur les rapports homme-femme — aborde des
malentendus du genre Les hommes sont de Mars et les femmes
de Vénus. « Je ne suis pas écrivaine, pour moi c’est une
thérapie. Je projette ma colère, ne pouvant pas faire avec
la société. Tout a commencé par des articles que je publiais
par-ci et par-là dans la presse, que j’ai collectés et mis
sur mon blog pour atteindre une plus large audience.
Ensuite, on m’a demandé de les compiler pour en faire un
livre. Alors, j’ai simplement réarrangé les textes », dit
Rakha en toute assurance, mélangeant l’anglais et l’arabe
comme la plupart de ses lecteurs.
Page
réalisée par Dalia Chams