Al-Ahram Hebdo, Enquête | La face moins cachée d’un succès
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 19 au 25 mars 2008, numéro 706

 

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Enquête

Dubaï. Surexploités par les entrepreneurs, les ouvriers du sous-continent indien sont moins hésitants à protester. Soucieuses de leur image, les autorités affirment prendre des mesures d’amélioration de leurs conditions de vie.

La face moins cachée d’un succès

Les charpentiers asiatiques les plus expérimentés ne gagnent à Dubaï (Emirats arabes unis) que 7,6 dollars par jour, et 4 dollars pour les débutants. Paradoxal pour un pays qui a pu en une dizaine d’années devenir le « New York » du Moyen-Orient. Représentant quelque 80 % de la main-d’œuvre, les travailleurs asiatiques de ces Emirats étouffent, logés par centaines dans des caves et travaillant au moins 12 heures par jour sous un soleil de plomb. Ils endurent ces conditions pour toucher en fin du mois 600 dirhams (environs 165 dollars). En comparaison, les Emiratis sans diplôme de fin d’études secondaires perçoivent environ 1 400 dollars, et les détenteurs d’un diplôme d’entrée à l’université touchent 4 000 dollars en tant que salariés.

Giwan, un père de famille pakistanais, âgé d’une trentaine d’années, travaille aux Emirats arabes unis depuis huit ans, dans la zone industrielle de Sharjah. Son histoire illustre comme tant d’autres la souffrance d’un ouvrier. Ainsi, il est soumis au système de la kafala, c’est-à-dire placé sous la responsabilité et la protection d’un kafil, citoyen émirati, qui opère en échange d’un prélèvement sur ses revenus. Privilège essentiel de la citoyenneté, la kafala réserve aussi 51 % de la propriété de toute société à un associé émirati. Le droit de propriété sur un bien immobilier ou sur une entreprise détenue par un étranger s’apparente alors plutôt à une concession. « Nous sommes sans droits dans ce pays », dit Giwan. Sans l’aval de son kafil, il ne peut pas ouvrir de compte en banque, obtenir un permis de conduire, ou changer d’employeur s’il trouve une meilleure offre. Un responsable d’une entreprise koweïtienne à Dubaï reconnaît la situation injuste des étrangers. « S’il désobéit à son kafil, sa carrière est terminée ici », explique-t-il, en appelant à mettre fin à ce système qui n’existe plus que dans les pays du Golfe. Giwan se souvient amèrement du jour où il a voulu obtenir un crédit bancaire pour financer l’opération de sa mère malade : son kafil ne l’a pas cru et a tout simplement refusé. « La banque a aussi refusé de me prêter ».

Le système du kafil n’est qu’un aspect de cette souffrance. Giwan se lève tous les jours à 3h pour être assuré d’une douche et éviter les longues queues devant le bus. La journée se déroule sans pause, à part celle du déjeuner souvent annulée. Il touche près de 100 dollars par mois. « Je ne peux qu’envoyer 20 dollars par mois à ma famille, à cause de l’augmentation des prix », regrette Giwan.

Main-d’œuvre assez peu qualifiée, importée par des intermédiaires ou par les entreprises elles-mêmes, ces Asiatiques assurent le fonctionnement au quotidien de l’économie domestique, industrielle et des services des Emirats. On la retrouve sur tous les grands chantiers de l’Emirat. Si la plupart des Asiatiques travaillent dans le secteur de la construction et de l’immobilier, d’autres (à peu près 5 %) occupent d’autres métiers un peu plus respectables.

Rien de mirobolant

La cherté de vie et une inflation de 10 % en 2007 ne peuvent que pousser à la grogne de ces travailleurs asiatiques. Le premier signe d’agitation a eu lieu à Dubaï, en automne 2004, quand plusieurs milliers d’entre eux ont manifesté sur la grande avenue Cheikh Zayed qui mène au ministère du Travail. Depuis, les manifestations et les grèves se multiplient, 100 au total en 2007. « Les ouvriers ne demandent rien de mirobolant. Ils rêvent simplement de conditions de travail et de vie humaines », explique Mahmoud Attiya, conseiller des affaires ouvrières aux Emirats arabes unis. Et de renchérir : « Ils se trouvent au bas de l’échelle des employés étrangers aux EAU ».

Selon l’organisation Human Rights Watch, « Dubaï, autant que ses voisins, ignore les réglementations de l’Organisation internationale du travail et refuse d’adopter la Convention internationale des travailleurs migrants ». Pour cette ONG de surveillance des droits humains, selon un rapport publié en 2006 sur les pays du Golfe, les droits des ouvriers disparaissent à l’aéroport quand les agents recruteurs confisquent passeports et visas, afin d’exercer tout leur pouvoir sur eux. « Cette population immigrée a remplacé l’esclavage statutaire aboli dans les années 1950 », conclut le rapport. Bref, « la capitalisation de Dubaï reposait autant sur le travail mal payé que sur un pétrole cher. Et les Maktoum, autant que leurs cousins des autres émirats, gouvernent un royaume construit sur le dos de travailleurs de l’Asie du Sud ».

Or, Dubaï a tellement investi sur son image de paradis tranquille du capital, que les plus petites perturbations peuvent induire des conséquences fâcheuses sur la confiance des investisseurs étrangers. C’est pourquoi Dubaï réfléchit actuellement à différentes manières de gérer ces troubles de la main-d’œuvre. « A chaque croissance ses défis. Mais, ce qui importe, c’est qu’on soit conscient de ces défis et qu’on essaye de les surmonter. Les troubles du travail et les problèmes de la main-d’œuvre asiatique sont en tête de nos priorités », a confié à Al-Ahram Hebdo Al-Cheikha Lobna El-Qassemy, ministre émiratie du Commerce extérieur. « Le gouvernement a récemment imposé de meilleures normes et conditions de vie aux travailleurs étrangers. Désormais, les entreprises doivent payer les salaires aux ouvriers par virement bancaire pour éviter tout retard ou retenue. De même, on a dû construire de nouveaux logements pour les ouvriers, climatisés, propres et plus larges. Le travail doit être suspendu de 13h à 16h pour éviter les heures les plus chaudes », se défend-elle.

Mais ces mesures seront-elles suffisantes ? Difficile de juger, surtout que ces victimes asiatiques sont le plus souvent invisibles. Elles sont également absentes dans la presse locale (les EAU sont au 137e rang mondial sur l’échelle de la liberté de la presse). Elle évite donc de parler des travailleurs migrants et des mauvaises conditions de travail.

Névine Kamel

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