Dubaï.
Surexploités par les entrepreneurs, les ouvriers du
sous-continent indien sont moins hésitants à protester.
Soucieuses de leur image, les autorités affirment prendre
des mesures d’amélioration de leurs conditions de vie.
La face moins cachée d’un succès
Les
charpentiers asiatiques les plus expérimentés ne gagnent à
Dubaï (Emirats arabes unis) que 7,6 dollars par jour, et 4
dollars pour les débutants. Paradoxal pour un pays qui a pu
en une dizaine d’années devenir le « New York » du
Moyen-Orient. Représentant quelque 80 % de la main-d’œuvre,
les travailleurs asiatiques de ces Emirats étouffent, logés
par centaines dans des caves et travaillant au moins 12
heures par jour sous un soleil de plomb. Ils endurent ces
conditions pour toucher en fin du mois 600 dirhams (environs
165 dollars). En comparaison, les Emiratis sans diplôme de
fin d’études secondaires perçoivent environ 1 400 dollars,
et les détenteurs d’un diplôme d’entrée à l’université
touchent 4 000 dollars en tant que salariés.
Giwan, un père de famille pakistanais, âgé d’une trentaine
d’années, travaille aux Emirats arabes unis depuis huit ans,
dans la zone industrielle de Sharjah. Son histoire illustre
comme tant d’autres la souffrance d’un ouvrier. Ainsi, il
est soumis au système de la kafala, c’est-à-dire placé sous
la responsabilité et la protection d’un kafil, citoyen
émirati, qui opère en échange d’un prélèvement sur ses
revenus. Privilège essentiel de la citoyenneté, la kafala
réserve aussi 51 % de la propriété de toute société à un
associé émirati. Le droit de propriété sur un bien
immobilier ou sur une entreprise détenue par un étranger
s’apparente alors plutôt à une concession. « Nous sommes
sans droits dans ce pays », dit Giwan. Sans l’aval de son
kafil, il ne peut pas ouvrir de compte en banque, obtenir un
permis de conduire, ou changer d’employeur s’il trouve une
meilleure offre. Un responsable d’une entreprise koweïtienne
à Dubaï reconnaît la situation injuste des étrangers. « S’il
désobéit à son kafil, sa carrière est terminée ici »,
explique-t-il, en appelant à mettre fin à ce système qui
n’existe plus que dans les pays du Golfe. Giwan se souvient
amèrement du jour où il a voulu obtenir un crédit bancaire
pour financer l’opération de sa mère malade : son kafil ne
l’a pas cru et a tout simplement refusé. « La banque a aussi
refusé de me prêter ».
Le système du kafil n’est qu’un aspect de cette souffrance.
Giwan se lève tous les jours à 3h pour être assuré d’une
douche et éviter les longues queues devant le bus. La
journée se déroule sans pause, à part celle du déjeuner
souvent annulée. Il touche près de 100 dollars par mois. «
Je ne peux qu’envoyer 20 dollars par mois à ma famille, à
cause de l’augmentation des prix », regrette Giwan.
Main-d’œuvre assez peu qualifiée, importée par des
intermédiaires ou par les entreprises elles-mêmes, ces
Asiatiques assurent le fonctionnement au quotidien de
l’économie domestique, industrielle et des services des
Emirats. On la retrouve sur tous les grands chantiers de l’Emirat.
Si la plupart des Asiatiques travaillent dans le secteur de
la construction et de l’immobilier, d’autres (à peu près 5
%) occupent d’autres métiers un peu plus respectables.
Rien de mirobolant
La
cherté de vie et une inflation de 10 % en 2007 ne peuvent
que pousser à la grogne de ces travailleurs asiatiques. Le
premier signe d’agitation a eu lieu à Dubaï, en automne
2004, quand plusieurs milliers d’entre eux ont manifesté sur
la grande avenue Cheikh Zayed qui mène au ministère du
Travail. Depuis, les manifestations et les grèves se
multiplient, 100 au total en 2007. « Les ouvriers ne
demandent rien de mirobolant. Ils rêvent simplement de
conditions de travail et de vie humaines », explique Mahmoud
Attiya, conseiller des affaires ouvrières aux Emirats arabes
unis. Et de renchérir : « Ils se trouvent au bas de
l’échelle des employés étrangers aux EAU ».
Selon l’organisation Human Rights Watch, « Dubaï, autant que
ses voisins, ignore les réglementations de l’Organisation
internationale du travail et refuse d’adopter la Convention
internationale des travailleurs migrants ». Pour cette ONG
de surveillance des droits humains, selon un rapport publié
en 2006 sur les pays du Golfe, les droits des ouvriers
disparaissent à l’aéroport quand les agents recruteurs
confisquent passeports et visas, afin d’exercer tout leur
pouvoir sur eux. « Cette population immigrée a remplacé
l’esclavage statutaire aboli dans les années 1950 », conclut
le rapport. Bref, « la capitalisation de Dubaï reposait
autant sur le travail mal payé que sur un pétrole cher. Et
les Maktoum, autant que leurs cousins des autres émirats,
gouvernent un royaume construit sur le dos de travailleurs
de l’Asie du Sud ».
Or, Dubaï a tellement investi sur son image de paradis
tranquille du capital, que les plus petites perturbations
peuvent induire des conséquences fâcheuses sur la confiance
des investisseurs étrangers. C’est pourquoi Dubaï réfléchit
actuellement à différentes manières de gérer ces troubles de
la main-d’œuvre. « A chaque croissance ses défis. Mais, ce
qui importe, c’est qu’on soit conscient de ces défis et
qu’on essaye de les surmonter. Les troubles du travail et
les problèmes de la main-d’œuvre asiatique sont en tête de
nos priorités », a confié à Al-Ahram Hebdo Al-Cheikha Lobna
El-Qassemy, ministre émiratie du Commerce extérieur. « Le
gouvernement a récemment imposé de meilleures normes et
conditions de vie aux travailleurs étrangers. Désormais, les
entreprises doivent payer les salaires aux ouvriers par
virement bancaire pour éviter tout retard ou retenue. De
même, on a dû construire de nouveaux logements pour les
ouvriers, climatisés, propres et plus larges. Le travail
doit être suspendu de 13h à 16h pour éviter les heures les
plus chaudes », se défend-elle.
Mais ces mesures seront-elles suffisantes ? Difficile de
juger, surtout que ces victimes asiatiques sont le plus
souvent invisibles. Elles sont également absentes dans la
presse locale (les EAU sont au 137e rang mondial sur
l’échelle de la liberté de la presse). Elle évite donc de
parler des travailleurs migrants et des mauvaises conditions
de travail.
Névine Kamel