Réforme.
Le rejet quasi unanime des revendications de la secrétaire à
la présidence du Parlement, Zeinab Radwan, relatives à
l’égalité des sexes, montre les limites du mouvement
réformiste face au poids des traditions et de la religion.
Retour aux normes
C’est
« au nom du principe constitutionnel de la citoyenneté » que
la secrétaire à la présidence du Parlement, Zeinab Radwan, a
osé revendiquer une réforme juridique pour permettre aux
épouses non musulmanes une part d’héritage de leur mari
musulman, ainsi qu’une valorisation du témoignage de la
femme qui, dans certains cas, n’a que la moitié de la valeur
d’un témoignage masculin. Mme Radwan, également professeure
de jurisprudence islamique, a pris soin d’expliquer que ses
demandes ne représentaient en aucun cas une violation des
fondements de la charia (loi islamique), mais visaient
plutôt à faire valoir « le vrai visage de l’islam ».
La loi islamique ne fait pas la différence entre le
témoignage d’un homme et d’une femme dans les questions
d’ordre criminel, contrairement au Code civil, où un
témoignage masculin n’est contrebalancé que par celui de
deux femmes. En Egypte, cette discrimination n’est appliquée
que dans le domaine du statut personnel, seule sphère où la
charia est appliquée. Une autre discrimination est en
vigueur en matière d’héritage contre les épouses non
musulmanes dans les foyers mixtes.
Afin de parvenir à une opinion juridique valable concernant
les demandes de Mme Radwan, le secrétaire du Comité des
droits de l’homme, Mohamad Amer, a proposé une réunion
conjointe avec le Comité des affaires religieuses (un autre
comité parlementaire), ainsi que des représentants de
l’Académie des recherches islamiques, d’Al-Azhar et de la
Maison de l’iftaa (avis religieux).
Du côté de l’institution religieuse officielle, le ministre
des Waqfs (biens religieux), Mahmoud Zaqzouq, a « soutenu »
les propositions de Radwan affirmant que ses revendications
sont une tentative de « corriger certaines fausses croyances
chez les musulmans ». Toutefois, le ministre a émis des
réserves « pour certains cas exceptionnels et précis »,
qu’il a préféré laisser à l’Académie des recherches
islamiques le soin d’élucider.
Comme attendu, les critiques sont parvenues des députés
islamistes des Frères musulmans qui occupent le cinquième
des sièges du Parlement. Ainsi, sans entrer dans des débats
d’ordre juridique, le député Ali Fathel-Bab a voulu
minimiser l’importance de ces propositions qui ne visent,
selon lui, qu’à « contourner » la vraie question des droits
de l’homme. « Ceux qui veulent défendre les droits de
l’homme feraient mieux de se pencher sur les violations des
droits des millions d’Egyptiens à l’enseignement, à la
santé, voire à la nourriture », affirme le député islamiste.
La réaction des députés de la majorité n’a été aucunement
plus mesurée, ce fut l’une des rares occasions où ceux-ci
parlent d’une même voix que les Frères. « C’est n’importe
quoi, lance Sobhi Saleh (PND). Ce que Mme Radwan demande va
à l’encontre des textes du Coran et non de leur
interprétation ». Selon lui, toute proposition de réforme
doit s’inscrire dans la loi et la jurisprudence islamiques «
vieilles de quinze siècles ». « L’invasion culturelle » est
le secret de toutes ces prétendues réformes comme cette loi
du kholea accordant aux femmes le droit de divorcer,
l’interdiction de l’excision, la création de tribunaux pour
les femmes, etc., énumère le député.
Le refus quasi unanime de toute proposition qui risque
d’ébranler les « piliers » de la religion ou de la société
est également partagé par certaines figures « réformistes »,
comme le juge Mahmoud Al-Khodeiri, connu pour ses batailles
en faveur de la démocratisation politique. « Le fait de
transgresser la loi religieuse n’est pas souhaitable,
surtout lorsqu’il s’agit d’un texte coranique. Dans ce cas,
la référence doit être le mufti et le grand imam d’Al-Azhar
», affirme le juge qui identifie également un problème de «
priorités » chez certains réformateurs.
« L’aspect ostentatoire de la religiosité a gagné la société
égyptienne après le boom pétrolier des années 1970 et la
propagation des valeurs bédouines qui l’ont accompagnée »,
analyse Nabil Abdel-Fattah, du Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Face à la domination de
cette nouvelle culture, le régime politique essaye de
réaliser un certain équilibre entre les nécessités
démocratiques imposées par la mondialisation et la
préservation de l’ordre public, estime le chercheur.
Un jeu d’équilibre qu’illustrent deux verdicts récents de la
Haute Cour administrative : en janvier, la cour a permis à
la minorité bahaïe de laisser vierge la mention de religion
sur les pièces d’identité sans toutefois reconnaître leur
croyance comme « religion », alors que le mois dernier le
même tribunal a autorisé à 12 coptes convertis à l’islam à
revenir à leur foi d’origine, tout en mentionnant leur
statut de « convertis » sur la carte d’identité.
« L’Etat n’a vraiment pas intérêt à s’attaquer directement à
la rigidité religieuse en tant que telle ... Le renouveau
religieux pourrait ouvrir la voie à d’autres changements
auxquels le régime n’est pas préparé », conclut Abdel-Fattah.
Chérif Albert