Frères musulmans. Dans un
livre très bien documenté et basé sur une approche directe des Frères
musulmans, Khalil Al-Anani analyse le phénomène et prévoit un éclatement de ces
derniers s’ils n’adaptent pas leur discours.
Vieillissement ou nouveau souffle de
vie ?
« Je
sens que je suis devant une communauté souffrant d’un début clair de sénilité,
c’est comme si je me tenais devant un être humain de quatre-vingt ans, qui
s’efforce de conserver sa vivacité et son dynamisme par des appareils de survie
artificiels ». Ce jugement est de Anani, spécialiste des mouvements islamiques.
Il figure dans le dernier chapitre de son livre, publié récemment par la maison
d’édition d’Al-Chourouq International, et intitulé Les Frères musulmans en
Egypte … Une vieillesse qui lutte contre le temps. Mais, avant de parvenir à ce
diagnostic du statut de la Confrérie, on peut dire que l’auteur avait réussi à
effectuer un examen minutieux et dynamique du statut actuel des Frères
musulmans, tout au long d’un ouvrage de 312 pages et 17 chapitres. Ce livre
est, en fait, le fruit d’une étude de terrain. Al-Anani, avait effectué, durant
deux ans et demi, la durée de la préparation de son livre, des rencontres
directes avec les dirigeants et les membres de cette Confrérie dans différents gouvernorats.
Une
méthode qui a suscité l’éloge des deux présentateurs de ce livre, qui ne sont
d’ailleurs que des penseurs éminents sur la question Mohamad Sélim Al-Awwa et
Diaa Rachwan. « L’utilisation de ce genre d’approche directe du phénomène des
Frères en Egypte constitue une originalité par rapport aux études des
chercheurs égyptiens et même non égyptiens. Et ce, malgré le grand nombre de
livres et d’ouvrages abordant ce sujet.
Cette
méthode a plusieurs caractéristiques. La plus importante, c’est de se
débarrasser des préjugés positifs ou négatifs qui sont souvent le fait de ceux
qui écrivent sur ce phénomène où la controverse est plus que naturelle, et se
transmettent généralement aux chercheurs s’ils se basent seulement dans leurs
études sur ces sources secondaires », dit Diaa Rachwan dans sa présentation. Mais,
pour l’auteur, ce qui a prévalu c’est une tendance à la curiosité. Ce fut le
moteur de ce travail. « Dès que je commence à sentir que je suis sur le point
d’avoir une vision globale de ce sujet, je m’arrête, pour me rendre compte que
je suis encore au début du chemin », explique-t-il.
D’où
provient cette complexité ? Il s’agit d’un domaine où s’imbriquent un discours
idéologique et une pratique politique, les deux concordants, il est vrai, mais
pas tout à fait. Le discours intellectuel et politique de la Confrérie et la
montée politique des Frères sont consécutivement les thèmes des deux grandes
parties de l’ouvrage.
Dans
la première partie, l’auteur veut présenter au départ la « recette, le talisman
magique de la Confrérie ». Et pour le faire, il ouvre son premier chapitre sur
« la sociologie religieuse ». « Au lieu de chercher les causes derrière
l’ascension politique des Frères, il faut avant étudier la nature des
orientations et de la mentalité égyptiennes de lier entre le religieux et le
politique. Et plutôt que de vouloir décoder le futur de la Confrérie en tant
que corps politique, l’important est de déchiffrer la conscience
politico-religieuse chez les Egyptiens, qui constitue un besoin insistant ». A
cet égard, sont traités le rôle central de la religion dans la vie des
sociétés, l’intérêt social de la religion et la sociologie de la domination
religieuse.
Les jeunes semblent évoluer
« Les
Frères de la base » ou les jeunes de la Confrérie qui sont « le fondement de la
Confrérie » ont été la catégorie sur laquelle l’auteur a effectué une enquête
en posant certaines questions. « Comment voyez-vous la démocratie, la femme et
les coptes ? », a été la question que l’auteur a adressée à un groupe de 50
personnes âgées entre 19 et 34 ans et représentant des catégories sociales et
éducatives différentes. Le résultat venait ainsi « en contraste avec ce que la
plupart des gens pensent de la Confrérie ». 23 % ont exprimé une certaine
souplesse envers la présidence d’un copte tant que celui-ci a de la compétence.
73 % ne trouvent aucune objection à l’adhésion des coptes à la Confrérie.
Quant
à la participation de la femme à la vie politique, 97,7 % ont affiché leur
accord. Des graphiques, des tableaux et aussi des tableaux statistiques ont
enrichi ce chapitre. Selon Anani, le problème que rencontreront les Frères
durant la période à venir, c’est l’incapacité de la Confrérie de contrôler la
mentalité de ces jeunes. Et ceci à cause de l’absence de pratiques
démocratiques en son sein.
« La
démocratie ... La maladie chronique », dans ce chapitre l’auteur explique
comment Les Frères égyptiens sont juste au seuil de la démocratie. Il a, à cet
égard, effectué une comparaison peu favorable aux Egyptiens, avec les Frères
d’autres pays arabes comme par exemple ceux de Jordanie ou ceux du Koweït qui
ont réussi à parvenir à une formule plus avancée.
Ensuite
vient l’analyse de la démonstration paramilitaire menée l’année dernière sur le
campus d’Al-Azhar par des milices cagoulées dépendant des Frères. Selon
l’auteur, cela a changé les règles du jeu politique entre les Frères et le
régime et a marqué un tournant dans la vie de la Confrérie. L’idéologie,
pacifiante des derniers temps, et la pratique se sont trouvés face à face.
Les Frères politiciens
Et
c’est dans la deuxième partie, formée de 7 chapitres, que l’auteur explique
étape par étape, le processus de l’ascension politique des Frères. Tout d’abord
comment les Frères ont profité de la tension qui a affecté la relation
égypto-américaine durant toute la période de 2004 et 2005. Ensuite, Anani
aborde la relation entre les Frères et le régime avant les législatives où se
mélangent la souplesse et la rigidité, la courtoisie et le défi. Ensuite vient
le temps du règlement des comptes qui a suivi immédiatement le succès
législatif des Frères qui ont remporté, contre toutes les prévisions, même
celles de la Confrérie, 88 sièges au Parlement, devenant ainsi la principale
force d’opposition. Un succès qui reste jusqu’à aujourd’hui « une énigme », que
l’auteur essaye d’expliquer. La préparation au temps des législatives, la
gestion réussie de la campagne électorale, le choix des candidats tout en les
soutenant financièrement, ont été des clés derrière cette victoire.
Un succès
? Peut-être, mais il semble compromis si l’on croit le dernier chapitre, celui
du « vieillissement intellectuel des Frères », c’est non seulement le thème
final de ce livre mais sa conclusion. Le scénario prévu, selon Anani, si la
confrérie n’arrive pas à renouveler son discours religieux, à se débarrasser de
ses formules politiques emblématiques et à les remplacer par d’autres plus
pragmatiques et logiques, elle se trouvera confrontée à une sorte d’implosion
qui pourrait être le début de la disparition de l’organisation classique en
faveur d’un courant islamique plus vif.
Aliaa Al-Korachi