Frères musulmans. Même si elle
reste commandée par des caciques,la Confrérie, 80 ans après sa création, veut
se mettre au goût du jour pour renforcer ses gains politiques et syndicaux. Mais
dans le fond, son idéologie semble peu évoluer.
New-look et vieille formule
« Nous
sommes la prédication du Coran, une méthode sunnite et une vérité soufie,
visant à purifier les âmes et unir les
cœurs autour de Dieu, le Tout-Puissant, nous sommes une institution politique,
une équipe sportive, une association caritative
(...) Oh monde, nous sommes l’islam, celui qui le comprendra, à son vrai
sens, nous reconnaîtra comme il se reconnaît lui-même », c’est en ces termes
que le jeune Hassan Al-Banna se définissait et traçait les caractéristiques de
tous les Frères qui devront se succéder au fil des années dans la Confrérie
qu’il a fondée il y a 80 ans. Le « Frère », c’est un être pieux, pur qui
formerait « une famille musulmane » puis une « société musulmane » et ceci
engendrerait naturellement l’« Etat musulman ». Il devait être facile à repérer
non seulement par son idéologie et sa vision rigoureuse du monde mais encore
par ses relations sociales, par son langage et par son physique. « L’idée était
qu’il soit différent des autres, qu’il soit plus strict, moins attiré par la
mode ... Comme s’il venait de sortir d’une usine qui fabrique une série de
Frères musulmans, tous façonnés en fonction d’un modèle déjà préconçu »,
explique Hossam Tammam, chercheur, spécialiste des Frères musulmans. Huit
décennies après le lancement de ce projet pédagogique de « l’imam martyr »,
cette candeur idéologique semble s’écrouler, l’aspiration à un monde utopique
s’est apparemment brisée ou a pris une autre forme qui est loin de faire d’un
Frère un être différent de son entourage. Bien au contraire, le Frère
d’aujourd’hui lit moins en islam et en fiqh (juridiction islamique) qu’en
littérature ou en sciences de l’administration. Il va au cinéma, pense aux
vacances d’été, pose devant les caméras des télévisions étrangères, parle en
français ou en anglais et n’hésite pas à se référer aux philosophes les plus
athées dans son discours. Il maîtrise la technologie la plus moderne, suit la
mode vestimentaire ... Bref, il ressemble aux autres « non Frères » ...
Les
Frères auraient, selon Tammam, « abandonné la pureté idéologique préconisée par
les pionniers et se sont approchés beaucoup plus de la société, de la réalité. Cela
dit, on ne peut parler d’un abandon dans le sens théorique, puisqu’il n’existe
pas de révision d’idées chez les Frères, mais d’un changement dans la pratique
, dans le quotidien, dans le comportement ... ».
Il
suffit de voir « les sœurs musulmanes » pour s’en rendre compte. Même s’il ne s’agit pas de
toutes, beaucoup d’entre elles semblent attachées à l’idée de beauté. Des
couleurs assorties pour le voile noué à l’espagnole ou selon une autre forme
encore plus en vogue. Pourquoi pas aussi un brin de mascara et une couche de
rouge à lèvres. « C’est le new-look », dit Amr Al-Chobaki, spécialiste des
mouvements religieux. « Le Frère de 2008 est celui qui parle de démocratie et
du multipartisme qu’avait rejetés Hassan Al-Banna auparavant. La vie n’est plus
un mal qu’il faudrait dépasser en faveur du jour du jugement dernier ». Plus
pragmatique, tel serait un Frère musulman sans pour autant se débarrasser du
manteau de la Confrérie.
Celle-ci
ne dénonce plus le football comme une perte de temps qui « distrait l’homme de
penser à Dieu ». Elle a dépassé cette vision et est allée jusqu’à installer des
écrans géants dans plusieurs quartiers à l’occasion de la Coupe d’Afrique des
nations. Une fois le championnat remporté par les Egyptiens, Mahdi Akef, guide
de la Confrérie, ne tarde pas à publier un communiqué pour féliciter l’équipe
nationale de son exploit.
Tammam
rappelle un autre exemple, qui est encore plus spectaculaire. Les Frères qui,
par le passé, dénonçaient traditionnellement la célébration par les musulmans
de Noël ou de la Saint-Valentin ou dans le meilleur des cas ignoraient
l’événement, ont adopté une attitude inouïe. A l’occasion de la Fête de
l’amour, ils ont organisé à l’Université du Caire un « Mohamad’s Day ». Une
journée pour parler de l’amour dans l’islam, et chez son prophète !
Une
métamorphose à ne pas sous-estimer.
A
travers des années, les Frères musulmans se sont forgé une expérience accrue en
matière d’élections syndicales par exemple et presque personne ne peut leur
faire concurrence en la matière. « C’est leur sortie au monde, née dans les
années 1980 », précise Chobaki. « Ils ont conclu des alliances avec les partis
politiques et se sont lancés dans les élections législatives et enregistré un
chiffre record, y compris dans les élections estudiantines ». C’est la
troisième forme d’évolution des Frères selon lui, car Chobaki estime que la
Confrérie est passée par deux précédentes étapes.
La
première est celle des Frères fondateurs. C’est la génération de Hassan
Al-Banna. Elle avait une vision intégrale de l’islam et partait du principe
qu’une réforme de l’être humain lui-même mènera naturellement à une réforme de
l’Etat sans passer par des révoltes populaires. C’est l’image du Frère qui
perdura une vingtaine d’années. Le Frère politicien n’était pas encore né. A
cette époque-là, la Confrérie qui a été lancée au bord du Canal de Suez à
Ismaïliya a déménagé pour aller se forger une place dans les ruelles du Caire. Petit
à petit, les déménagements se poursuivent, marquant un rattachement avec les
mœurs citadines et ce que cela implique. Les Frères se déplaceront vers le
quartier de Ataba, non loin d’Al-Hussein limitrophe du Caire fatimide. « C’est
un déplacement capital dans l’Histoire de la Confrérie, car une dizaine
d’années plus tard, ce fut l’installation de son premier siège officiel à
Helmiya à quelques petits kilomètres du Palais royal de Abdine », indique Gamal
Al-Banna, le petit frère de l’« inspirateur » qui a rassemblé les Frères autour
de lui. Une période qui a été suivie de la phase la plus ferme dans l’histoire
des Frères musulmans, celle où la branche paramilitaire se cristallise. Une
véritable confrontation commence entre les Frères et l’Etat. Al-Noqrachi pacha,
premier ministre de l’époque, décide de dissoudre la Confrérie après
l’assassinat du gouverneur du Caire. Un coup de filet important est lancé
contre ses membres. Puis en 1948, Noqrachi lui-même est assassiné par balles
tirées par un des Frères. La dénonciation d’Al-Banna qui qualifie de « ni
Frères, ni musulmans », ceux qui ont commis ce meurtre, ne contribue en rien à
empêcher ce recul de la prédication en faveur d’une activité radicale et qui
est loin d’être politique. Sayed Qotb, le théoricien, passera ses préceptes à
la Confrérie.
Sous
la Révolution, une tentative d’assassinat de Nasser signe une nouvelle
confrontation avec l’Etat, celle de la Révolution, qui devrait se poursuivre
jusqu’à nos jours. Une opposition systématique, même si elle date de l’époque
du roi Farouq, dont l’enquête prouve plus tard l’implication dans le meurtre de
Hassan Al-Banna en 1949. Ainsi la Confrérie est systématiquement la bête noire
du régime républicain. Cela avec des changements d’orientation.
Ainsi,
selon Chobaki, jusqu’à la fin des années 1970, la Confrérie fut « une entité
fermée sur elle-même, dogmatique, obsédée par la confrontation avec l’Etat ». C’est
l’image qui ne changera pas en dépit des décennies passées. Ce duel avec les
régimes, quels qu’ils soient, se poursuivra encore aujourd’hui en dépit de
certaines évolutions chez les Frères.
Officiellement,
la Confrérie est interdite depuis 1954, mais sous Sadate, elle a été tolérée
pour permettre à l’ex-président de contourner les Nassériens et les marxistes. Sous
Moubarak, elle devient la première force d’opposition au régime dans le cadre
d’une nouvelle option d’insertion politique par tous les moyens, qui diffère
donc de la fermeture et de la quasi-clandestinité d’antan. Pour les municipales
qui doivent se tenir le 4 avril, les Frères ont été empêchés de déposer leur
candidature. Seuls 438 Frères musulmans sur 5 159 sont parvenus à se porter
officiellement candidats. alors que 900 ont été interpellés dans différents
coins du pays.
Vers le politique ?
Leur
ouverture politique et la naissance du « Frère politicien » aux dépens du «
Frère activiste » n’atténueront en rien ce bras de fer. Mais les Frères ont-ils
changé vraiment ? Rares sont ceux qui y croient vraiment. « Ils sont plus
ouverts à l’autre et plus aptes à jouer un rôle politique », croit Hossam
Tammam. Mais c’est un courant plutôt minoritaire au sein de la Confrérie. Les
conservateurs sont encore plus nombreux. Preuve en est leur projet de parti
politique. Les mêmes idées traditionnelles sur les femmes ou les coptes sont
restées telles quelles alors que les Frères développent plus que jamais un
discours de réforme parlant de citoyenneté et appelant à la démocratie. Ce
conflit entre conservateurs et modernes est loin d’être celui d’une génération.
Pourtant, Mahdi Akef, qui fête aussi ces jours-ci ses 80 ans à l’instar de
l’organisation qu’il dirige, se classe ainsi parmi les ouverts d’esprit au sein
des Frères. D’autres plus jeunes ont fait preuve d’évolution inouïe dans cette
Confrérie islamique. Il suffit de voir leurs blogs. Celui de Abdel-Moneim
Mahmoud (ana-ikhwan.blogspot.com) est peut-être le plus célèbre. Un récit
singulier d’un ikhwan de 28 ans qui écoute les chansons de « Julia Boutros et
Fayrouz », aime les films L’Innocent et Le Voleur et les chiens, mais qui
surtout « adore l’Egypte et déteste la corruption et la tyrannie » et du coup,
n’hésite pas entre autres à critiquer même la Confrérie si nécessité exige.
Un
moyen d’expression démocratique que les filles des ikhwans ont aussi maîtrisé à
l’instar d’Asmaa, la fille de Essam Al-Eriane, porte-parole de la Confrérie,
qui dans son blog (banatelerian.blogspot.com) fait partager son expérience de
jeune de 19 ans et récite son quotidien de « sœur ».
On recrute mais sans objectif
Mais
le courant des conservateurs qui représente environ deux tiers des Frères est
plus fort. On continue à recruter de la même manière, toujours en fonction des
« aspects religieux » et de la « pratique de l’islam ». C’est pourquoi le
nombre de Frères reste plus au moins le même, croit Amr Al-Chobaki. « Ils
seraient entre 80 000 et 100 000. Les restes ne sont que des Frères assistants,
c’est-à-dire des sympathisants de la Confrérie qui votent pour les Frères,
payent leur zakat pour leurs œuvres caritatives, leur fournissent des services
». Ce qui explique en partie, comment la Confrérie a réussi pendant ses 80 ans
d’existence à résister à ses contradictions et ses différends internes mais
aussi aux coups venant de l’extérieur, et l’usure à laquelle elle est destinée
dans sa confrontation avec l’Etat. Elle a su s’adapter sans pour autant
abandonner les convictions des pères fondateurs. Les cheveux sel et poivre de
ses chefs actuels se transforment le cas échéant en une force de jeunesse. Un
pragmatisme qu’aucune autre force politique en Egypte n’a su adopter.
Alors
que la Confrérie est loin d’être homogène, elle a connu le moins de dissension
que les partis politiques légaux. « Elle se reproduit en partant d’une base
religieuse assez flexible », estime Tammam. Un constat qui laisse parfois les
observateurs assez perplexes lorsqu’ils tentent de répondre à la question : «
Que veulent les Frères ? ».