Turquie.
Laïques et islamistes s’affrontent à nouveau, après la
demande d’interdiction du parti au pouvoir (AKP) pour
activités anti-laïques, déposée par le procureur de la Cour
de cassation.
L’AKP sous les feux des laïques
La
confrontation entre les partisans de la laïcité et ceux de
l’islam politique continue de faire des remous en Turquie.
Le camp laïque a adressé ces derniers jours une sévère mise
en garde aux islamistes avec la déposition par le procureur
de la Cour de cassation, Abdurrahman Yalçinkaya, d’une
requête de 162 pages devant la Cour constitutionnelle,
demandant l’interdiction du Parti de la justice et du
développement (AKP), au pouvoir, accusant cette formation
issue de la mouvance islamiste de vouloir transformer, à
terme, le pays en un Etat islamique et de détruire le
système démocratique : « Le modèle d’islam modéré préconisé
pour la Turquie vise à établir un Etat gouverné par la
charia et si nécessaire recourir à cette fin au terrorisme
», souligne le procureur.
Lundi, la Cour constitutionnelle a commencé à examiner cette
requête. Elle décidera « d’ici dix jours » si elle la juge
recevable. Selon les experts, au cas où la Cour
constitutionnelle accepterait la requête du procureur, elle
demandera à l’AKP de préparer sa défense dans un délai d’un
mois, extensible, et il faudra sans doute des mois avant que
l’AKP soit entendu. Mais même si les onze juges de la cour
estiment recevable la demande du parquet, une décision n’est
pas attendue « avant plusieurs mois ». « Cette fois-ci,
l’affaire est fort dangereuse pour l’AKP et une décision
stipulant sa dissolution pourrait intervenir à n’importe
quel moment, surtout que la plupart des magistrats de la
Cour constitutionnelle sont des laïcs fervents. Déjà, 8 sur
les 11 juges de cette cour étaient nommés par le précédent
chef de l’Etat, Ahmet Necdet Sezer, un fervent défenseur de
la laïcité », pronostique Hani Raslan, expert dans le
dossier turc.
Réalisant la menace que représente cette dernière évolution,
le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, un ex-islamiste
qui nie son passé, a défendu que l’AKP était un parti «
luttant pour la démocratie », affirmant qu’il a favorisé
l’adoption de réformes importantes dans la perspective d’une
éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (UE).
Furieux, M. Erdogan s’en est pris violemment au procureur
Yalçinkaya et l’a accusé d’« ignorer la volonté du peuple »
qui s’est prononcé massivement aux dernières élections
législatives en faveur de l’AKP.
En réponse à l’accusation du procureur concernant la
libéralisation du voile islamique à l’Université perçue par
lui comme un pas sur la voie de l’islamisation du pays, le
premier ministre a défendu cette mesure au nom de la «
liberté d’expression ». « L’usage du voile n’est pas une
manière d’islamiser. Malheureusement, jusqu’à présent dans
notre pays, celles qui voulaient aller à l’école voilées ne
le pouvaient pas », s’est justifié M. Erdogan.
Le procureur a également réclamé que 71 membres de l’AKP,
dont 39 députés et 11 maires, soient interdits de faire de
la politique pendant cinq ans. Parmi ceux-ci figurent les
noms de M. Erdogan, du président Abdullah Gul, ancien cadre
et ministre de l’AKP, et de l’ex-président du Parlement
Bulent Arinç. « En effet, la situation cette fois-ci est la
plus grave de toutes, car d’habitude, quand un parti est
dissous, ses membres fondent une nouvelle formation portant
un nouveau nom et continuent leur démarche comme c’était le
cas après la dissolution du parti Fazilet d’Erbakan. Mais,
cette fois ci, le coup est mortel car le procureur réclame
l’interdiction de 71 membres de l’AKP de faire de la
politique. Ce qui signifie l’anéantissement de ce parti une
fois la demande du procureur acceptée », pronostique Hani
Raslan, expert au Centre d’études politiques et stratégiques
d’Al-Ahram.
Arrivé sur les cendres des partis islamistes dissous, l’AKP
a brigué pour la première fois le pouvoir en 2002. En
juillet 2007, il a remporté haut la main les élections, mais
n’a pas su dissiper les inquiétudes d’une dérive islamiste
des franges laïques de la population, dans ce pays très
majoritairement musulman, mais au régime laïque.
Inquiétude européenne
Une question importante s’impose désormais : ces dernières
évolutions pourraient-elles avoir une influence négative sur
l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ? Selon Hani
Raslan, si cette requête est acceptée par la Cour
constitutionnelle, elle va adresser un coup dur à l’adhésion
d’Ankara à l’UE et compliquer de plus en plus les
négociations d’adhésion, car elle constitue une entrave aux
principes de la démocratie européenne. Déjà, nul ne peut
nier que le parti d’Erdogan jouit du soutien des Européens
pour les sérieuses étapes qu’il a franchies sur la voie des
réformes requises par l’UE en vue de concrétiser le rêve de
la Turquie qui a entamé en octobre 2005 des négociations
d’adhésion à l’UE. Mais faute de réformes en Turquie, mais
aussi de l’opposition de certains pays européens à une
entrée de ce grand pays à population largement musulmane
dans l’UE, ces négociations n’ont progressé que très
lentement.
Rejetant ces dernières évolutions jugées «
anti-démocratiques », l’Union européenne a condamné, samedi,
via son commissaire à l’élargissement, la volonté du
procureur de la Cour de cassation de dissoudre l’AKP. « Dans
une démocratie européenne normale, les questions politiques
sont débattues au Parlement et tranchées par les urnes, pas
dans les tribunaux », a déclaré Olli Rehn, estimant que la
demande visant l’AKP était en désaccord avec le processus de
réforme du pays destiné à favoriser son entrée dans les
rangs de l’Union européenne. Selon celle-ci, cette demande
semblait violer la Constitution turque qui stipule très
clairement que la République turque est un Etat «
démocratique ».
A l’heure actuelle, trois cas de figure sont sur la table si
la demande du procureur est jugée recevable dans une dizaine
de jours : Fermeture ou rejet de la demande par une majorité
de sept juges sur onze ou encore privation de l’AKP d’aides
du Trésor.
Maha
Al-Cherbini