Al-Ahram Hebdo,Monde | L’AKP sous les feux des laïques
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 Semaine du 19 au 25 mars 2008, numéro 706

 

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Turquie. Laïques et islamistes s’affrontent à nouveau, après la demande d’interdiction du parti au pouvoir (AKP) pour activités anti-laïques, déposée par le procureur de la Cour de cassation. 

L’AKP sous les feux des laïques

La confrontation entre les partisans de la laïcité et ceux de l’islam politique continue de faire des remous en Turquie. Le camp laïque a adressé ces derniers jours une sévère mise en garde aux islamistes avec la déposition par le procureur de la Cour de cassation, Abdurrahman Yalçinkaya, d’une requête de 162 pages devant la Cour constitutionnelle, demandant l’interdiction du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, accusant cette formation issue de la mouvance islamiste de vouloir transformer, à terme, le pays en un Etat islamique et de détruire le système démocratique : « Le modèle d’islam modéré préconisé pour la Turquie vise à établir un Etat gouverné par la charia et si nécessaire recourir à cette fin au terrorisme », souligne le procureur.

Lundi, la Cour constitutionnelle a commencé à examiner cette requête. Elle décidera « d’ici dix jours » si elle la juge recevable. Selon les experts, au cas où la Cour constitutionnelle accepterait la requête du procureur, elle demandera à l’AKP de préparer sa défense dans un délai d’un mois, extensible, et il faudra sans doute des mois avant que l’AKP soit entendu. Mais même si les onze juges de la cour estiment recevable la demande du parquet, une décision n’est pas attendue « avant plusieurs mois ». « Cette fois-ci, l’affaire est fort dangereuse pour l’AKP et une décision stipulant sa dissolution pourrait intervenir à n’importe quel moment, surtout que la plupart des magistrats de la Cour constitutionnelle sont des laïcs fervents. Déjà, 8 sur les 11 juges de cette cour étaient nommés par le précédent chef de l’Etat, Ahmet Necdet Sezer, un fervent défenseur de la laïcité », pronostique Hani Raslan, expert dans le dossier turc.

Réalisant la menace que représente cette dernière évolution, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, un ex-islamiste qui nie son passé, a défendu que l’AKP était un parti « luttant pour la démocratie », affirmant qu’il a favorisé l’adoption de réformes importantes dans la perspective d’une éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union Européenne (UE). Furieux, M. Erdogan s’en est pris violemment au procureur Yalçinkaya et l’a accusé d’« ignorer la volonté du peuple » qui s’est prononcé massivement aux dernières élections législatives en faveur de l’AKP.

En réponse à l’accusation du procureur concernant la libéralisation du voile islamique à l’Université perçue par lui comme un pas sur la voie de l’islamisation du pays, le premier ministre a défendu cette mesure au nom de la « liberté d’expression ». « L’usage du voile n’est pas une manière d’islamiser. Malheureusement, jusqu’à présent dans notre pays, celles qui voulaient aller à l’école voilées ne le pouvaient pas », s’est justifié M. Erdogan.

Le procureur a également réclamé que 71 membres de l’AKP, dont 39 députés et 11 maires, soient interdits de faire de la politique pendant cinq ans. Parmi ceux-ci figurent les noms de M. Erdogan, du président Abdullah Gul, ancien cadre et ministre de l’AKP, et de l’ex-président du Parlement Bulent Arinç. « En effet, la situation cette fois-ci est la plus grave de toutes, car d’habitude, quand un parti est dissous, ses membres fondent une nouvelle formation portant un nouveau nom et continuent leur démarche comme c’était le cas après la dissolution du parti Fazilet d’Erbakan. Mais, cette fois ci, le coup est mortel car le procureur réclame l’interdiction de 71 membres de l’AKP de faire de la politique. Ce qui signifie l’anéantissement de ce parti une fois la demande du procureur acceptée », pronostique Hani Raslan, expert au Centre d’études politiques et stratégiques d’Al-Ahram.

Arrivé sur les cendres des partis islamistes dissous, l’AKP a brigué pour la première fois le pouvoir en 2002. En juillet 2007, il a remporté haut la main les élections, mais n’a pas su dissiper les inquiétudes d’une dérive islamiste des franges laïques de la population, dans ce pays très majoritairement musulman, mais au régime laïque.

Inquiétude européenne

Une question importante s’impose désormais : ces dernières évolutions pourraient-elles avoir une influence négative sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ? Selon Hani Raslan, si cette requête est acceptée par la Cour constitutionnelle, elle va adresser un coup dur à l’adhésion d’Ankara à l’UE et compliquer de plus en plus les négociations d’adhésion, car elle constitue une entrave aux principes de la démocratie européenne. Déjà, nul ne peut nier que le parti d’Erdogan jouit du soutien des Européens pour les sérieuses étapes qu’il a franchies sur la voie des réformes requises par l’UE en vue de concrétiser le rêve de la Turquie qui a entamé en octobre 2005 des négociations d’adhésion à l’UE. Mais faute de réformes en Turquie, mais aussi de l’opposition de certains pays européens à une entrée de ce grand pays à population largement musulmane dans l’UE, ces négociations n’ont progressé que très lentement.

Rejetant ces dernières évolutions jugées « anti-démocratiques », l’Union européenne a condamné, samedi, via son commissaire à l’élargissement, la volonté du procureur de la Cour de cassation de dissoudre l’AKP. « Dans une démocratie européenne normale, les questions politiques sont débattues au Parlement et tranchées par les urnes, pas dans les tribunaux », a déclaré Olli Rehn, estimant que la demande visant l’AKP était en désaccord avec le processus de réforme du pays destiné à favoriser son entrée dans les rangs de l’Union européenne. Selon celle-ci, cette demande semblait violer la Constitution turque qui stipule très clairement que la République turque est un Etat « démocratique ».

A l’heure actuelle, trois cas de figure sont sur la table si la demande du procureur est jugée recevable dans une dizaine de jours : Fermeture ou rejet de la demande par une majorité de sept juges sur onze ou encore privation de l’AKP d’aides du Trésor.

Maha Al-Cherbini 

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