Musique.
Le groupe de rap français IAM a fait pulser le Sphinx
vendredi dernier. Képhren, Akhenaton, Shurik’n, Freeman et
Imhotep ont présenté un concert exceptionnel sur le plateau
de Guiza pour célébrer les 20 ans d’une carrière fulgurante.
IAM fait vibrer les pyramides !
«
L’idée de faire un concert au pied des pyramides est partie
d’un délire », confie Philippe Fragione, alias Akhenaton,
figure de proue du groupe. « Au début de notre carrière, on
a lancé l’idée lors d’un show télévisé, et aujourd’hui le
rêve prend forme ». Shurik’n, rappeur à la voix sombre et
mélodieuse, se rappelle qu’à l’époque « on avait demandé à
monsieur Moubarak de nous rapatrier ! », clin d’œil à leurs
patronymes. D’ailleurs, comment ces rappeurs pharaonisés
ont-ils choisi pareils noms de scène ? « Lors de
l’implantation en France du mouvement hip-hop, tous les
rappeurs ont choisi des noms à résonance américaine. On
voulait déjà se démarquer du phénomène, et c’est par passion
pour l’histoire égyptienne, berceau de l’humanité, qu’on
s’est affublé de noms de pharaons », explique Akhenaton,
avec l’accent griffé cité phocéenne qui les caractérise.
C’est en janvier dernier que les membres du groupe ont pour
la première fois foulé le sol égyptien, lors du tournage
d’un reportage réalisé par Audrey Estrougo, qui sera diffusé
à Cannes en mai prochain. Malek Brahimi, alias Freeman, le
troisième larron au micro d’argent, explique que devant les
pyramides « on était comme des gamins à Walt Disney », et
leur émerveillement a encore grandi lorsque Zahi Hawas leur
a donné accès à des salles fermées au public. Ils ont poussé
la visite jusqu’à Assouan, Louqsor et Gourna en janvier
dernier pour les besoins du reportage, et la beauté des
sites historiques n’a pas été l’unique aspect qui les a
marqués. « Quand on voit la misère dans les petits villages,
et les sourires pourtant si systématiques, on se dit que le
mec qui crie à la misère en France alors qu’il vit avec le
RMI (Revenu Minimum d’Insertion) n’a pas les pieds sur terre
», affirme Freeman. « C’est sûr que cette leçon aura une
influence sur nos textes à venir ». Plus politisé, Shurik’n
ajoute, avec un grand sourire, qu’« on est venus pour
effacer les traces d’un président qui prend des jets privés
à 180 000 euros et pour marteler ses principes ! ».
Le groupe a décortiqué un à un les maux qui sclérosent la
société française. Cinq albums à ce jour ont pointé du doigt
le racisme, la vie dans les cités défavorisées, et les
inégalités avec un bagou sans langue de bois. Musicalement
parlant, les influences de la musique arabe sont très
présentes dans les morceaux d’IAM, qui « sample » volontiers
Abdel-Halim Hafez entre autres. « La tradition de la poésie
arabe s’inscrit dans les mêmes schémas que le rap, avec des
vers sur 12 pieds », précise Akhenaton. « Mais il semble que
la musique arabe ait subi les mêmes distorsions que la
musique occidentale, trop commerciale ».
Les fans réunis vendredi sous un soleil de plomb, un peu
écrasés par les degrés, toisés par le regard impassible du «
père de la terreur », ont eu la surprise de voir sur scène
Lotfi Bouchnaq et Cheb Khaled. La poésie classique du
premier et la voix chaude du second ont confirmé
l’engouement du public, déjà sous le charme des musiciens
populaires et de l’orchestre national. Après deux heures de
flow intensif, le mot de la fin est allé au personnel en
grève du Centre culturel français, un mot de soutien et
d’espoir.
Louise Sarant